2089 – Lilith selon Guillermo
LES MONDES DE L’ESTUAE
Version 1.1


Printemps 2010 – hiver 2011

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Cette œuvre est Copyright © 2011, Florian Birée.

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Préambule de la licence Art Libre 1.3  :

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2089 – Lilith selon Guillermo

9 novembre

Je regarde par la fenêtre le jour décliner. Le ciel est gris, mais cela n’arrête pas le soleil. Les grands sapins passent du vert au noir, tout comme les silhouettes des immeubles, au loinl. 5 derrière. Je regarde l’horloge : plus d’une heure de retard. J’hésite à prendre un manteau, une écharpe, et à aller marcher dans la propriété. Mais j’aurais trop peur de ne pas être là quand elle arrivera.

Je m’éloigne de la fenêtre, franchis la porte qui sépare le salon du bureau. Je m’assoie dans le grand fauteuil de cuir noir, allume la lampe. Je contemple le livre ouvert devant moi. Dasl. 10 Kapital, de Karl Heinrich Marx, avec de nombreux signets qui en dépassent de toute part, et des notes éparpillées partout. Je sors l’ordinateur de sa veille, rouvre les pages explicatives que j’avais sélectionnées.

J’essaye de relire la page où je m’étais arrêté. Mes yeux parcourent les lignes sans les lire. J’arrive à la fin de la page sans avoir retenu un seul mot de ce que j’ai vu. J’essaye del. 15 recommencer. Peine perdue, je n’arrive pas à me concentrer. Je reste assis là quelques instants, les yeux perdus dans le vide.

Je me relève. Pourquoi est-elle en retard ? Elle est habituellement si ponctuelle ! Lui est-il arrivée quelque chose ? Je consulte mon portable. Pas de message, rien. Et elle refuse d’en avoir un. Impossible de l’appeler pour savoir où elle est. À part chez elle, bien sûr : j’ai appelé sur sonl. 20 fixe, une de ses amies – Mélodie – m’a juste dit qu’elle était déjà partie... pour venir ici. Mais que fait-elle ?

Je retourne dans le salon. Le feu qui crépitait dans la cheminée s’est un peu calmé. Je m’en approche, y remet une bûche, regroupe les braises. Je me relève, retourne devant la grande baie vitrée observer le soir qui s’installe.l. 25

 

La nuit est tombée. On ne voit plus le mur d’enceinte du parc. J’ai vérifié pour la énième fois que tout était prêt. Les flûtes à champagne sorties, le champagne dans son seau à glace...

Je sors dans le corridor de l’entrée, vaste et sombre. Je reste un moment le regard fixé sur lal. 30 porte d’entrée, espérant voir une ombre se dessiner sur les vitres, la poignée tourner et la porte s’ouvrir. Puis je passe dans la cuisine, vérifie que le four garde bien au chaud le plat du soir, que la tarte va toujours bien.

Je me rapproche de la fenêtre, avec un espoir sans illusions. Et là, je vois sa silhouette sortir des arbres et rejoindre l’allée centrale. Je me précipite dans l’entrée, ouvre la porte, doucement,l. 35 et l’attends sur le perron. Elle lève les yeux, me regarde avec un sourire doux. Elle gravit les marches. J’ouvre les bras, nous nous embrassons.

« Lilith... »

Nous entrons, je referme la porte. Elle enlève son grand manteau noir, je l’accroche, avec son écharpe. Nous retournons au salon, elle s’enfonce dans le plus confortable de mes fauteuils, àl. 40 côté du feu. Je sers les coupes de champagne, lui tends la sienne, et m’assoie à côté d’elle. Nous trinquons.

« Lilith... Tout va bien ? lui demandé-je. J’ai appelé chez toi, on m’a dit que tu étais déjà partie... et tu as mis tout ce temps... tu as eu un problème ? »

Elle me regarde avec un léger sourire mélancolique pendant plusieurs instants, avant de mel. 45 répondre : « Non... j’ai croisé en chemin une... vieille amie... je ne l’avais pas revue depuis des années. On a discuté, on a été boire une bière...

— C’était qui ?

— Elle s’appelle Julian. »

 l. 50

Nous passons à table. Je sers le rôti, débouche une bouteille de vin. Elle regarde, amusée comme toujours, les chandelles qui trônent sur la table en chêne. Les chandeliers traînaient en décoration sur un buffet. C’est elle qui avait proposé de les mettre, pour faire comme dans les films. Depuis, ils sont restés sur la table, et les chandelles font danser nos ombres. Ses yeux suivent les mouvements des flammes. Elle a l’air étourdie, assommée, elle qui a d’ordinaire tantl. 55 d’énergie.

« Le conseil d’administration du Consortium va examiner ma demande, lui dis-je. J’ai eu le secrétaire général de Johansen au téléphone. Il m’a dit que c’était une proposition d’investissement importante. Bien des actionnaires ont plus de capital que moi, mais la plupart sont plus frileux, et investissent beaucoup moins. Ma proposition d’achat est en très bonnel. 60 voie.

« On m’a garanti que j’aurais ma place réservée, que nous pourrons partir dans les étoiles quand nous voudrons, dès que ce sera possible. Ce que je vais te dire est confidentiel, le secrétaire a insisté sur le fait que ça ne devait pas être répété pour ne pas influer dans les négociations. »l. 65

Elle acquiesce, la tête posée sur une main, l’autre tenant son verre de vin.

« Le Consortium est actuellement en négociations pour racheter Cap Canaveral aux américains. Tu sais, l’ancienne base de décollage de la NASA. Dès que le rachat sera effectif, la production industrielle des éléments de la future ville spatiale du Consortium pourra commencer. Toutes les études ont été réalisées. Il faut juste le feu vert de Johansen. Le secrétaire m’a soufflél. 70 que d’après leurs estimations, les premiers éléments de la ville pourraient être envoyés dans l’espace dans deux ans.

« Bientôt, nous serons dans l’espace ! »

Elle me sourit, prend ma main.

 l. 75

« Ça va ? Tu as l’air fatiguée...

— Fatiguée ? s’étonne-t-elle. Non... Ça m’a fait bizarre de... de voir cette amie, tout à l’heure. Tu ne veux pas qu’on sorte un peu ?

— Si, bien sûr ! Où veux-tu aller ?

— Choisis, toi ! » souffle-t-elle.l. 80

Je lui tends son long manteau, enfile une veste. Nous sortons. Je ferme à clef les battants de la lourde porte, entre mon digicode sur le boîtier de l’alarme. Nous descendons les marches, nos pas crissent sur les graviers de l’allée centrale. Nous passons sous le voile sombre des arbres. Quelques mètres avant le portail métallique opaque, je presse sur la télécommande d’ouverture, dans ma poche. Les deux grands battants gris nous laissent doucement lel. 85 passage.

Nous arrivons, main dans la main, sur l’avenue, sous les feux des réverbères, tandis que le portail se referme derrière nous. Nous montons dans le tramway, qui arrive à quai en même temps que nous. Nous allons nous asseoir au fond de la rame, l’un contre l’autre.l. 90

Elle me désigne de sa main gantée un petit moineau, qui s’envole d’un siège libre, prisonnier de la rame. C’est étrange, je ne l’avais pas vu avant.

« Tu le vois ? me demande-t-elle.

— Oui, le pauvre ! Il faudra le faire sortir au prochain arrêt. »

Elle me regarde avec un grand sourire, puis fini par acquiescer. « Oui, il faudra le fairel. 95 sortir... »

Nous regardons le pauvre animal voltiger un peu partout dans la rame. À l’arrêt suivant, alors que je me lève pour l’aider à sortir, il se dirige de lui même vers une porte et disparaît dans la nuit. Je me rassoie, les yeux fixés sur l’endroit où il s’est fondu dans le noir. Lilith ne s’est pas levée. Elle me regarde, toujours en souriant.l. 100

 

Nous grimpons un escalier couvert de moquette rouge. En haut, sur le palier, une hôtesse prend nos manteaux. Nous entrons dans le bar. Nous commandons des bières. Je reconnais certains de mes amis, nous allons les saluer. Un groupe de rock joue sur la scène, nous allons nous asseoir un peu plus loin pour pouvoir parler.l. 105

« Il en existe beaucoup, des endroits comme ça, au-dessus des rayons ? me demande-t-elle. C’est le troisième où tu m’emmènes.

— Bien sûr... tous les endroits un peu sympa sont comme ici, au-dessus des rayons. Les rayons... c’est pour ceux qu’ont pas trop d’argent. Ça serait indécent de notre part d’avoir ce genre d’endroits au rez-de-chaussée, d’exposer ainsi cette richesse avec de grandes vitrines. Quell. 110 intérêt de faire des envieux ? Là, nous pouvons cohabiter sans problème. C’est mieux pour tout le monde. »

Elle acquiesce, peu convaincue. Ses yeux parcourent la salle, dubitatifs, sur les dorures des lampes, le bar brillant, les serveurs bien habillés. Je ne sais pas ce qu’elle a ce soir, mais ce voile de mélancolie n’arrive pas à la quitter.l. 115

2 décembre

Un claquement sourd. Je me réveille en sursaut. C’est la lourde porte d’entrée que l’on referme, peut-être en essayant, sans succès, de ne pas faire de bruit. Est-ce Lilith ?l. 120

Je me détends dans le fauteuil où je m’étais assoupi cette nuit. De la grande flambée qui trônait dans la cheminée, devant moi, ne reste plus que des cendres. J’écoute.

Des bruits de pas légers dans l’entrée, qui se dirigent doucement vers l’escalier.

« Lilith ? » lancé-je.

Les pas s’arrêtent, puis reprennent, lentement, vers le salon. Elle arrive dans mon champ del. 125 vision, reste plantée à côté de moi. Elle est un peu décoiffée, sa robe présente quelques vilains plis, et son visage est fermé, prêt à affronter le monde entier. Je la trouve belle.

« Où étais-tu ? demandé-je sèchement.

— Chez Julian, répond-elle simplement.l. 130

— Encore ? m’exclamé-je. Tu es toujours fourrée chez Julian ! Qu’est-ce qu’il ne va pas chez toi ? »

Elle me regarde d’un air presque triste, pose son sac sur la table, avance un fauteuil en face de moi, s’y enfonce, et croise les jambes.

« Je t’ai déjà expliqué, Guillermo, dit-elle sur un ton calme, que c’est juste une amie. On faitl. 135 des soirées ensemble, et je suis restée chez elle pour la nuit. C’est tout !

— Comment veux-tu que je te croie ? m’écrié-je. J’ai appris il n’y a pas longtemps que tu étais une aléatrice, alors que tu n’as jamais voulu me le dire ! Tu me caches des choses, Lilith ! Je ne supporterai pas ça !

— Et moi, je ne supporterai pas que tu me parles sur ce ton et que tu me dises cel. 140 que j’ai à faire ! réplique-t-elle froidement. Je ne sais pas comment tu as appris que j’étais aléatrice, et d’ailleurs tu ne sais probablement même pas ce que c’est. Mais je n’ai pas de comptes à te rendre, Guillermo. Alors arrête de faire comme si c’était le cas !

— Laura a appelé, une fois, pour savoir si elle pouvait te parler. Tu n’étais pas là, on s’estl. 145 mis à parler de toi et de Julian. Tu dis à Laura des choses que tu ne me dis pas ! Comment veux-tu que je supporte ça ?

— Laura est mon amie, je lui dit ce que je veux ! rétorque Lilith. Tu es insupportable, Guillermo ! Tu crois que tout t’est toujours acquis, en bon fils à papa. Tu vas devoir apprendre, Guillermo, que tu n’es pas le maître du monde, et encore moins mon maître ! Arrête de vouloirl. 150 diriger le monde entier, et ça ira mieux entre nous !

— Mais je t’aime, Lilith...

— C’est probablement ce qui rend les choses encore pires, réplique-t-elle sèchement. Guillermo, je n’ai pas envie de passer ma matinée à m’engueuler avec toi. Je vais chez Mélodie. »l. 155

Elle se lève, reprend son sac, ressort de mon champ de vision. Je reste un instant sans bouger, les mains crispées sur les accoudoirs du fauteuil. Je l’entends franchir la porte.

Je me lève précipitamment, rouvre la porte du salon au moment où elle est en train de franchir la porte d’entrée, son manteau à la main.l. 160

« Lilith ! » crié-je.

Elle claque la porte d’entrée derrière elle. Je la rouvre. Elle a déjà descendu les marches du perron.

« Lilith ! Reviens ! »

Elle enfile son long manteau tout en marchant, le faisant un peu traîner dans l’allée. Alléel. 165 qu’elle quitte rapidement pour s’enfoncer entre les arbres du parc.

Debout sur le perron, je crie une dernière fois : « Lilith ! » Je la regarde disparaître entre les arbres, dans la lumière pâle de l’aurore de décembre. Elle va passer par le mur effondré, sortir par l’immeuble voisin. Toujours cette envie d’indépendance, cette fierté de ne pas me demander ne serait-ce que d’ouvrir le portail de l’entrée.l. 170

Je reste là, tandis que le jour se lève, sans bouger, les yeux fixés sur l’endroit où elle a disparu. Jusqu’à ce que des frissons répétés me rappellent que nous sommes en décembre, au petit matin, dehors, et que je n’ai pas de veste. Je rentre, referme la porte, retourne dans le salon.

Je me rassoie dans mon fauteuil un instant. Me relève, tourne en rond dans le salon, parcoursl. 175 les rayonnages de la bibliothèque, puis vais me planter devant les grandes fenêtres qui donnent sur l’arrière du parc.

Mes yeux se perdent un moment dans la brume qui baigne la cime des arbres, puis tout à coup cela m’énerve. Je me retourne brusquement, et vais m’asseoir à mon bureau.l. 180

Lilith, aléatrice. Julian, aléatrice. « Tu ne sais probablement même pas ce que c’est. » C’est vrai.

Je réveille mon ordinateur. Aléateurs. Julian. Je me plonge dans l’histoire d’une catastrophe sanitaire d’origine militaire – donc étouffée – et dans la vie d’une militante politique de longue date...l. 185

22 décembre

« Les travaux de notre centre de recherche à Genève sont tout à fait encourageant, et nous planifions les premiers essais en vol pour la fin de l’année prochaine. »l. 190

Il lève un toast en l’honneur du progrès. On nous sert bientôt les hors-d’œuvres. Je m’excuse auprès de mes voisins, prétextant un besoin de nicotine. Je me lève, et vais vers l’une des grandes portes-fenêtres à petits carreaux. Je sors sur le balcon, et repousse la fenêtre derrière moi.

Le froid me saisit. J’ai oublié de prendre ne serait-ce que mon écharpe... Tant pis, je ne vaisl. 195 pas retourner la chercher. Je m’appuie sur la rambarde glaciale du balcon. De maigres flocons de neige tombent parfois dans la nuit, apparaissant dans les halos de l’éclairage public.

Je... je suis à côté. Ce diner devait être seulement une célébration de l’aboutissement du nouveau plan de financement du Consortium, plan auquel j’ai souscrit, mais vu le beaul. 200 monde autour de la table, tout le monde en profitera pour parler affaires. Mais je suis à côté...

D’ordinaire, j’ai toujours été à l’aise dans ces situations. Avoir l’air affable, courtois, et ne jamais perdre le sens de ses intérêts... Un jeu que je pensais maîtriser sans faire d’efforts.l. 205

Sauf que ce soir, les gens me parlent, je ne les écoute pas, ils me sourient, je ne suis capable que d’un rictus crispé... je n’arrive pas à me concentrer, alors que c’était tellement naturel ! Tout d’un coup, une boule d’angoisse me heurte. J’ai peur de retourner dans la salle richement ornée, de reprendre ma place, et de devoir répondre à ces vieux bourgeois bedonnants et ces hommes d’affaires qui cultivent la décontraction comme une mode vestimentaire. J’ai peur de leursl. 210 sourires hypocrites, de leurs manières faussement amicales, de leurs propositions commerciales douteuses...

Lilith... pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Un grand frisson me secoue. En contrebas, un tramway passe sur l’avenue. Je me retourne. J’observe le diner, à travers les carreaux – style très XIXe, ce bâtiment – ils sont tous là, àl. 215 bouger, à lever leurs verres, à couper, couteau dans la main droite et fourchette dans la gauche. Leurs lèvres s’agitent, ils parlent, mais seul un vague grondement continu s’échappe du bâtiment.

Lilith... est-ce à cause de toi que je ne suis plus capable de sortir de chez moi ? Est-ce de ta faute si je ne peux même plus manger avec ces gens que tu détestaisl. 220 tant ?

C’est stupide, Guillermo ! Tu vas crever de froid si tu restes à broyer du noir sur ce balcon !

Je rentre, referme la porte-fenêtre et retourne à ma place. Il fait bien meilleur ici ! On s’inquiète poliment de mon absence, je réponds une banalité, et me sers un verre de vin quel. 225 j’avale presque d’un coup. Lilith, je survivrai à cette soirée !

Sir John K. Reynolds est à ma gauche, et doit trouver son accent anglais d’une classe remarquable, tout comme il doit trouver d’une classe remarquable tout ce qui se rapporte à sa personne. J’arrête de le regarder, il termine sa phrase alors même que je ne l’écoute plus, pour ne pas perdre contenance.l. 230

Jeanne Declair, à ma droite, secrétaire générale d’un grand groupe immobilier, est en train de commenter d’un air concentré les nombreux défauts des plats de luxe que l’on nous sert, tout en ignorant superbement les regards sur sa personne qui servent de réponse à son voisin, un financier qui a des actions dans le groupe de Declair.

Un autre verre de vin, vite. Ô Lilith, qu’ai-je donc fait pour mériter ça ? Comment as-tu pul. 235 me rendre coupable d’être parmi les miens ?

Mes voisins ont compris que toute discussion avec moi ce soir est vaine. Ils m’ignorent, et je laisse passer le temps, en découpant le contenu de mon assiette en de menus morceaux, que je déguste lentement sans faire attention à leur goût.

On sert enfin le dessert, que je dévore le plus vite que mes lambeaux de bienséance me lel. 240 permettent. Le bourdonnement des voix suaves autour de moi me déchire les oreilles. Ma tête va exploser à force d’entendre tous ces mots qu’ils déblatèrent sans cesse. Taisez-vous, bon sang, taisez-vous ! Ne voyez-vous pas que j’ai mal ? Lilith ! Arrête-les ! Tu m’as assez fait souffrir comme ça !

Je me lève, marmonne trois mots d’excuse, et sort de la salle rapidement.l. 245

« Tout se passe bien, monsieur ? me demande un employé.

— Je m’en vais. Apportez-moi ma veste, ordonné-je. Vite !

— Bien monsieur. Voulez-vous un taxi ?

— Je me débrouillerai tout seul. Ma veste ! »

L’homme disparaît. J’attends dans le couloir, les yeux fixés sur les tapisseries qui ornentl. 250 celui-ci. J’ai du mal à en distinguer les détails dans la lumière tamisée du corridor. Des scènes de chasse si niaises ! J’ai envie d’attraper la tapisserie, de sortir un couteau, de trancher dans ces seigneurs et ces dames du moyen-âge, qui ont l’air de narguer notre époque et ses problèmes... qui ont l’air de me narguer, avec mes problèmes ! Ils n’en ont pas le droit, ils ne sont que des personnages sur une tapisserie, ils devraient se prosterner devantl. 255 nous !

Alors que je m’approche de la tapisserie, l’employé revient avec ma veste. Je l’attrape avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, et me précipite vers la sortie. Je dévale les marches au pas de course, pousse rageusement la lourde porte en bois, et me retrouve dehors, dans la rue.l. 260

Je fais quelques pas dans le froid, je reprends mon souffle, me calme un peu. Je m’arrête au coin de la rue, pour passer mon écharpe et enfiler ma veste.

Je marche, d’un pas rageur. Un tramway me nargue en me doublant doucement, sans bruit. Je le sais que tu vas plus vite que moi, pas la peine de me le faire remarquer !

« Connard ! » insulté-je le tramway.l. 265

Je m’arrête. Je me sens ridicule d’insulter un tram dans la rue, la nuit. Je regarde autour de moi, personne dans les environs. Personne pour me trouver fou. Le tramway, lui, n’a pas l’air vexé, il disparaît au fond de l’avenue, imperturbable.

Refusant de donner à Lilith d’autres occasions de m’humilier avec le tram, je rentre chez moi à pied. Le froid de la nuit de décembre m’engourdit petit à petit, et chasse de mon esprit Lilithl. 270 et les pensées stupides qui vont avec.

 

Je remets des bûches dans la cheminée, m’affale dans un fauteuil devant le feu. La chaleur du foyer me réchauffe petit à petit. Je me relève juste pour attraper une bouteille de whisky et un verre.l. 275

La porte claque. Je me réveille en sursaut. Je ne sais pas quelle heure est-il. Je me suis endormi dans le fauteuil, encore le verre à la main. Quelqu’un a franchi la porte d’entrée, et a claqué la porte exprès pour que je l’entende. Quelqu’un qui est rentré chez moi sans passer par le portail. Je sais déjà de qui il s’agit avant d’entendre sa voix.l. 280

Lilith est revenue. Une bouffée de joie m’envahit. La boule que j’avais au ventre s’évanouie toute seule. Je repose mon verre sur la table basse, me renfonce dans le fauteuil, et l’attends. J’entends ses pas approcher, doucement.

« Guillermo ? » chuchote-t-elle.

Elle s’approche encore. Je lève la tête pour la voir. Elle a les yeux rouges, elle al. 285 pleuré.

Elle prend un tabouret, plus loin, et s’assoit dessus, les jambes croisées.

« Lilith... ça va ? demandé-je.

— Mélodie... je t’ai parlé de Mélodie ? Mais oui, tu sais qui c’est... elle... elle a été embarquée, en garde à vue, ce soir. J’ai essayé de l’aider, contre l’avis de Julian... Et elle estl. 290 sortie toute seule, sans mon aide. Elle non plus ne veut plus me voir. Je voulais juste les aider ! Mais je ne suis pas capable d’aider les gens que j’aime, sans que ça se retourne contre moi... j’en ai marre. Je ne veux plus qu’on me rejette ! »

Je prends sa main. « Je ne t’ai jamais rejetée, Lilith ! »

Elle me regarde, l’air triste. Je sais qu’elle pense répliquer quelque chose, quelque chose del. 295 mesquin, peut-être, mais elle reste muette.

Je vois une larme perler. Je passe mon bras autour de ses épaules. Elle s’assoit sur l’accoudoir du fauteuil, je la serre dans mes bras. Lilith... Sa tête sur mes épaules... Lilith, pourquoi étais-tu partie ? Comment puis-je vivre sans toi ? Mais maintenant que tu es là, Lilith, tu resteras avec moi toute notre vie !l. 300

« Lilith... chuchoté-je. J’ai un cadeau pour toi. »

Elle ne dit rien, elle écoute. Je prends le temps de réfléchir à ce que je vais dire. Il ne faut pas qu’elle ait le choix, il faut qu’elle me suive !

« J’étais à un dîner d’affaire pour le Consortium, ce soir... on m’a proposé de commencer l’entraînement en vue d’intégrer la future ville spatiale dans les premiers. Six mois dans le centrel. 305 d’études de Genève, puis un an sur la station en orbite autour de la Terre. Nous partons bientôt vers les étoiles, Lilith ! »

Pendant quelques instants, elle ne dit rien. Puis elle relève sa tête de mes épaules, me regarde droit dans les yeux. Un léger sourire traverse son visage triste.

« Guillermo, je suis venue te dire adieu. Nous ne nous reverrons plus. Tu pars dans lesl. 310 étoiles, je vais habiter sous Terre, comme me l’a proposé Julian. Nous ne nous verrons plus. »

Je la regarde, sans savoir quoi répliquer. Nous ne nous verrons plus. Elle a un deuxième sourire, à me voir hébété. Elle avait prévu son coup ! Elle...

Elle repousse mes bras, se relève. Elle attrape la bouteille de whisky, s’en verse un fond dansl. 315 mon verre, qu’elle boit d’un coup, puis elle s’agenouille devant le feu mourant, saisit le tisonnier, remue un peu les braises.

Elle se relève, se retourne, baille. Elle est toujours aussi belle. Elle repose le verre.

« Je vais dormir sur le canapé, dit-elle au bout d’un moment.

— Tu ne veux pas que... commencé-je.l. 320

— Non. Laisse-moi. »

Elle enlève ses bottines, attrape un coussin, et se love dans le canapé.

« Va éteindre la lumière », grommelle-t-elle.

Je m’approche doucement de l’interrupteur. Le lustre s’éteint. Le salon est sombre, seuls quelques rayons de lune, passant à travers les sapins du parc, dessinent les ombres des fauteuils.l. 325 Derrière, l’âtre rougeoie doucement.

Sur la pointe des pieds, je vais récupérer la bouteille et le verre, et je vais dans mon bureau. Lilith !... des vagues de rage et de désespoir me traversent successivement, trop vite pour... quoique ce soit. Elle est venue une dernière fois pour me narguer... pour me voir parce qu’elle m’aime encore... un peu.l. 330

En sirotant un nouveau verre de whisky, j’envoie un mail disant que je ne suis pas encore prêt à partir pour l’entraînement. Des fois qu’elle changerait d’avis. Des fois qu’elle voudrait que nous partions ensembles...

Plus tard, je retourne doucement dans le salon. La bouteille est finie. Je m’affale dans un fauteuil, je regarde son visage dessiné par un rayon gris de la nuit. Son visage sil. 335 paisible.

 

Je me suis endormi. Je me réveille difficilement, ébloui par le soleil à travers les grandes fenêtres. Un mal de crâne intense me fait refermer les yeux aussitôt.

Lilith ! Je rouvre les paupières. Le canapé en face de moi est vide. Seul le coussin y est encore.l. 340 Elle est partie, définitivement. Lilith...