2089 – Lilith selon Julian
LES MONDES DE L’ESTUAE
Version 1.1


Automne 2009 – hiver 2011

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Préambule de la licence Art Libre 1.3  :

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2089 – Lilith selon Julian

9 novembre

« Il faut bien voir que nous avons certains désaccords sur nos revendications. Par exemple, nous exigeons la suppression des privilèges des privés, alors que vous demandez leurl. 5 nationalisation...

— Nous ne demandons pas leur nationalisation ! l’interrompit Christophe. Nous souhaitons en faire des entreprises publiques, pas des entreprises d’état ! Comme vous, nous rejetons les organisations centralistes, qui ne pourront jamais être source de démocratie, et au contraire nous souhaitons donner les pleins pouvoirs au peuple. Ce sont des points de convergence dans cettel. 10 fusion, et non des points de divergence !

— Nous tenons cependant à revenir sur un point important de la charte d’Intervention Immédiate... »

La salle voûtée aux murs carrelés de blanc résonne des échanges. Nous sommes une dizaine assis autour des tables mises en carré. En face, les militants expatriés de la branche françaisel. 15 d’Intervention Immédiate, de mon côté la délégation des lambeaux des repaires venus discuter de l’opportunité d’une fusion entre nos deux groupes.

Je parcours la salle des yeux, lasse de ces discussions qui n’en finissent plus. Christophe et les autres ont encore la foi pour pinailler sur les détails qui nous sont chers. Les points d’organisation interne sont moins houleux, mais font quand même débat. Réunions non-mixtes,l. 20 prise de décision au consensus, rotation des mandats...

« Hermannstraße » est inscrit en lettres noires sur la faïence blanche. Sur l’autre mur, une plaque usée indique où se réfugier en cas de bombardement, en allemand dans le texte. Il a fallu venir jusqu’à Berlin pour remettre les pieds dans des tunnels de métro... Je me demande ce qu’ils sont devenus, chez nous. Cela fait bien longtemps que je n’étais pas allée sousl. 25 terre.

 

« Le “groupe Diego”, ça semble faire consensus... C’est un peu faible, question revendications, comme nom. Mais au moins, ça n’éveillera pas de soupçons. »

Je laisse Christophe soupirer et râler contre nos futurs camarades. Nous traversons Berlin, enl. 30 direction de la gare centrale. La ville est en liesse, fêtant le centenaire d’une chute dont elle a oublié que les vainqueurs d’alors sont ceux qui ont transformé la ville, toute la ville, en ce qu’elle était uniquement à l’est. Les façades sont tristes et défraîchies malgré les multiples fanions colorés suspendus dans les rues. Les fenêtres sont parfois fleuries, mais les vitrines grises et sales sont bien plus nombreuses.l. 35

Le train démarre, dans un bruit d’enfer. Les antiques wagons me rappellent mes anciens voyages, au temps des cabarets... La tête appuyée contre la vitre, je regarde la campagne défiler dans la brume, le long de la voie ferrée. Le train me berce, et je finis par m’endormir.

 l. 40

« ... terminus du train. Vérifiez que vous n’avez rien oublié à vos place, nous vous souhaitons... »

Réveil en sursaut et en gare. Je remets mes baskettes et ma veste. Autour de moi, on se lève, on s’agite, on fait la queue vers la sortie. Christophe s’est déjà levé. Nous descendons sur le quai. Les bourrasques glaciales s’engouffrent sous la toiture de la gare, et font voler mesl. 45 cheveux. Comme tout le monde, nous remontons le quai d’un pas rapide pour rejoindre le hall.

Nous nous séparons d’un signe de tête. Christophe se dirige vers la grande porte, pour prendre le tram vers le nord. Je regarde la foule l’avaler. Puis je vais vers la sortie ouest. Je passe les portes automatiques, enfonce mes mains dans les poches de ma veste, et commence à marcherl. 50 sur le trottoir.

Les gens s’agglutinent devant les vitrines des rayons. Je dresse une sorte d’enceinte invisible d’illusion autour de moi. Sans s’en rendre compte, les gens s’écartent quand j’arrive. Je peux marcher sans être bousculée. J’avance, les yeux perdus dans le vague, j’essaye de libérer mon esprit, de ne plus penser à rien.l. 55

 

« Excusez-moi ! Je... désolée ! »

Je regarde la grande fille qui vient de me bousculer. Long manteau noir, cheveux qui claquent dans le vent, gants de cuir – tout l’attirail pour avoir l’air sûre d’elle, mais pourtant un visage déconfit.l. 60

« Pas de problème, dis-je. Es-tu aléatrice ?

— Pardon ? »

J’ouvre la paume de ma main devant moi, et y fait apparaître un mirage de moineau. Elle le regarde, tend la main, et la passe au travers.

« Penses-tu que tu saurais faire pareil ?l. 65

— Je... je ne sais pas, répond-elle, hésitante et émerveillée.

— Alors viens ! » ordonné-je.

Je l’entraîne d’un pas rapide. Elle suit, attirée par la curiosité. Nous quittons le boulevard pour une ancienne rue résidentielle. Les petits immeubles défraîchis du siècle dernier sont pour la plupart condamnés. La rue est une impasse, elle se termine parl. 70 une grande entrée voûtée, percée dans un haut mur blanc, et fermée par une grille rouillée. Je pousse la grille. Elle grince sans bouger. Je lui donne un coup d’épaule, et l’entrouvre.

« Entre ! »

La fille fait quelques pas hésitants dans la cour intérieure. Immense et à l’abandon, le parc al. 75 une allure lugubre. Autour, les hauts bâtiments blancs surveillent nos mouvements. Elle sort de sa poche un paquet de cigarettes, en allume une.

« Où... où sommes-nous ? demande-t-elle.

— Nous sommes dans la cour d’un ancien hôpital psychiatrique. Cela fait des années qu’il est à l’abandon. Depuis longtemps, des promoteurs immobiliers veulent le transformer en rayon,l. 80 mais vu que l’accès est en cul-de-sac, il n’y aura pas de ligne de tramway. Et pas tramway, pas de rayon. C’est à cela qu’il doit sa retraite paisible, ce vieux bâtiment blanc. Suis-moi ! »

Je traverse la cour, lentement, pour aller vers une des entrées du bâtiment, au fond à gauche. Elle me suit toujours, regardant précautionneusement autour d’elle. Àl. 85 côté de la porte, un clochard nous regarde arriver. Je le salue de la tête, il répond de même.

« Z’avez une cigarette ? » nous demande-t-il..

La fille lui en offre une, lui prête son briquet. Nous entrons, je l’entraîne vers les escaliers. Nous montons au troisième étage, puis nous suivons le couloir. Elle jette un œil aux chambres,l. 90 dont les portes ouvertes sont notre seule lumière. Au fond, dans l’angle du bâtiment, s’ouvre une porte de biais. Nous entrons dans une pièce qui fait l’angle. Vieux parquet grinçant, fenêtres à petits carreaux qui baignent l’endroit d’une lumière triste. Et surtout, partout, sur les murs, posés sur le sol, même accrochés au plafond, des toiles, des tableaux, des sculptures. Des couleurs vives au fusain, des peintures figuratives à l’art abstrait, tout yl. 95 est.

Je vais m’asseoir sur une chaise en bois poussiéreuse, la chaise à l’envers, mes coudes croisés sur le dossier. La fille reste plantée là, au milieu, à regarder tout autour d’elle sans trop oser bouger. Je la laisse s’imprégner de l’atmosphère de la pièce.

« Je viens ici de temps en temps, commencé-je. Je trouve cet endroit magique. Un jour, enl. 100 venant ici, j’ai croisé un vieil homme, sec, aux cheveux blanc. Il m’a raconté qu’il était infirmier dans cet hôpital, avant. Qu’il travaillait dans ce pavillon, et qu’il avait monté cet atelier. Le but, c’était que tous les gens de l’hôpital qui avaient envie de s’exprimer, de construire quelque chose, puissent le faire. Les fous y venaient, et il me racontait comme ils étaient heureux de pouvoir ainsi sortir un peu de l’univers de l’asile, de pouvoir exprimer leur folie comme peuventl. 105 l’exprimer tous ceux qui ne sont pas internés. Il me racontait aussi que les soignants étaient invités à y venir aussi. Qu’il n’y en avaient pas beaucoup qui le faisaient, ils ne voulaient pas se mélanger aux malades. Mais pour ceux qui le faisaient, c’était formidable. C’était un lieux où il n’y avait ni malade, ni soignant. Où ils se rencontraient comme des femmes et des hommes, à égalité. Où ils travaillaient en commun, construisaient des chosesl. 110 ensemble.

« Et il m’a raconté comment quelque chose d’aussi formidable pouvait gêner, déranger, remettre en cause toute la structure, la hiérarchie et les règles de l’établissement. C’était une bataille permanente, l’administration hospitalière voulait fermer l’atelier, mais l’atelier a su résister. Jusqu’à la fermeture de l’hôpital, en tout cas. Après, les malades ont été répartisl. 115 sur plusieurs autres hôpitaux, et l’atelier est resté là... plein d’œuvres, mais vide de gens. Quand l’homme eut terminé, il avait un air si mélancolique... cet atelier, c’était sa vie. J’y passe souvent, mais je ne l’ai plus jamais revu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. »

La fille s’est assise en tailleur au centre de la pièce, m’écoute tout en observant attentivementl. 120 les moindres détails de l’endroit. Observatrice.

« Quel est ton nom ? lui demandé-je.

— Lilith, me répond-elle.

— Je m’appelle Julian. Je suis une aléatrice des formes et des sons. Et j’ai l’impression que toi aussi, tu en es une. »l. 125

Sans bouger, je construis entre nous deux une illusion de toile. Et au lieu de la faire apparaître tout d’un coup, je la tisse progressivement, une structure invisible, un cadre fictif. « Vois-tu ce que je fais ? » Elle acquiesce. « Vois-tu comment je le fais ? » Elle acquiesce encore. « Alors, fais-le. » l. 130

2 décembre

Je la sens arriver, au loin. Sans allumer la lumière, je vais dans la kitchenette, mets de l’eau à chauffer dans la bouilloire. Puis je m’approche de la fenêtre, ouvre en grand les rideaux. Elle doit être sur la rue transversale. J’attrape un épais pull irlandais, l’enfile, et sors sur le balcon. Jel. 135 m’appuie sur la rambarde métallique, les bras serrés, évitant de trop sentir la nuit glacée.

Elle arrive, là-bas, au coin de la rue. Elle pédale lentement, sur une vieille bicyclette, entrant doucement dans le halo d’un réverbère, puis en ressortant. Je la vois par intermittence, ses mouvements décomposés par les clignotements réguliers de l’éclairage défectueux. Elle lève lal. 140 tête, dans le noir. Malgré l’obscurité, je sais qu’elle sait que je la regarde. Elle ouvre la porte du hall, en bas. Y fait entrer sa bicyclette. La porte claque, le bruit porte dans le cloaque des cieux.

Tandis qu’elle gravit lentement les marches en bois, au prix de nombreux grincements, je reste encore quelques minutes au froid. Puis, alors qu’elle arrive sur mon palier, je rentre,l. 145 referme la fenêtre, allume la lumière. Au moment où elle ouvre la porte, je suis en train de verser l’eau bouillante dans la théière, que j’apporte avec deux tasses et du sucre.

Elle est restée debout. Je lui fais signe de s’asseoir. Elle enlève gauchement son manteau, qu’elle pose sur le dossier d’une chaise dépareillée. Elle s’affale dans un vieux fauteuil défoncé,l. 150 recouvert de tissus indiens pour rester présentable.

Je pose la théière et les tasses sur la table basse, et m’assoie en face d’elle. Nous n’avons toujours pas échangé un mot. L’odeur du thé en train d’infuser s’échappe de la théière. Je la regarde, attendant qu’elle se décide à raconter ce qui la tracasse. Elle garde la tête baissée, les yeux fixés quelque part entre une tasse et la théière.l. 155

Dès que je sens la concentration de thé suffisante, je le verse dans les tasses, en tends une à Lilith, et prends la mienne au creux de mes mains, pour me réchauffer.

Elle relève la tête, s’adosse au fauteuil, me regarde droit dans les yeux.

« C’est l’histoire d’une fille, commence-t-elle, qui s’appelle Lilaka. »

Elle tend la main, me la présente. Une illusion de Lilaka, soigneusement construite, qui sel. 160 tient debout, à côté de la table basse, et qui regarde la nuit par la fenêtre. Lilith observe sa créature, en corrige des détails – non par difficulté à gérer sa construction mentale, mais plus pour suivre son imagination, et les changements de l’idée qu’elle a de cette fille.

« Elle était heureuse, je crois, reprend Lilith. Elle avait une vie tranquille, ses petits boulotsl. 165 lui rapportaient assez pour qu’elle n’ait pas trop à luter pour manger, et elle venait de rencontrer un garçon charmant. »

Elle corrige encore des détails sur son illusion. Lui teint ses cheveux roux en noir, lui enlève son pull épais, lui rajoute un collier. La demoiselle est grande, le regard à la fois fier et joyeux. Peut-être un air de Lilith, surtout au début. Moins maintenant, au fil des corrections de lal. 170 conteuse.

Puis, elle rajoute le garçon. Elle se pose beaucoup moins de questions sur son apparence. Il est prêt dès le départ, et la fille s’approche de lui pour l’embrasser, dès qu’il apparaît.

« Ils sont niais, n’est-ce pas ? lance-t-elle avec un air cynique. Il a du charme, il est riche, trèsl. 175 cultivé. Il sort du lot, il n’est pas comme les autres garçons qui passent leur temps à essayer de s’intégrer au mieux à la routine aliénante des rayons. Elle est fière, indépendante, ne se laisse rien imposer. Elle sort du lot, n’est pas là pour coucher avec lui parce qu’il a un château. Ils sont faits pour aller ensemble... »

Les deux s’assoient sur un muret imaginaire, discutent avec passion. Charmeur, le garçon sortl. 180 de nulle part une bouteille de champagne et deux coupes. Je regarde ce spectacle surréaliste tout en sirotant mon thé. À la fois je ne peux m’empêcher de voir au travers des illusions, elles me semblent tellement artificielles... mais en même temps, Lilith fait passer tant d’émotions dans son œuvre, dans le cisellement de ses personnages, que je garde mes sens plongés dans son conte.l. 185

« Mais il ne peut s’empêcher de faire de grands projets, de rêver, des étoiles dans les yeux, à des chimères inaccessibles, sans trop être touché par ce qui se passe tout autour de lui. Et elle, elle ne peut s’empêcher de regarder le monde, de souffrir avec ceux qui souffrent, de vouloir faire quelque chose, toujours. Lui en a le pouvoir, mais n’a que son rêve en tête. Et le monde entier doit y obéir, s’inscrire dans le rôle prévu, à la placel. 190 prévue. »

Le garçon fait de grands gestes vers le ciel, parle passionnément. La fille l’écoute, regarde les mains plus que ce qu’elles ne désignent, plus inquiète que convaincue.

« Quand il lui présente le rôle qu’elle devra avoir dans le futur qu’il a décidé, Lilaka sait qu’un rêve sera brisé. Cette place n’est pas la sienne. Elle essaye de le lui expliquer, de changerl. 195 le rêve, d’y faire de la place pour deux. Mais le rêve est rigide, seul lui en tire les ficelles. Alors, elle décide de se construire le sien, de vivre selon ses inspirations. Elle découvre qu’elle aussi elle sait rêver, qu’elle aussi elle a les moyens de construire ses désirs. Mais les deux rêves se heurtent. Les mondes qu’ils façonnent ne sont pas les mêmes... »l. 200

Le champagne a disparu. Les deux sont toujours assis sur le même muret, mais maintenant se tournent le dos, les bras croisés. Puis, la fille se lève, garde les bras contre sa poitrine, le regard fixe et décidé. Le muret et le garçon, resté assis, s’éloignent. Le garçon tend les bras vers elle une dernière fois, avant de disparaître. Elle ne se retourne pas.l. 205

« Mais le rêve de Lilaka est difficile à porter pour elle. Elle sait où elle aimerait que son rêve aille, mais parfois le chemin qu’elle prend n’y mène pas. Certains, qu’elle aimerait voir dans son rêve, ne comprennent pas son chemin et la rejettent. »

Des silhouettes apparaissent et disparaissent autour de Lilaka. Des proches, qui se fâchent avec elle avant disparaître.l. 210

« Elle n’ose plus rêver, de peur qu’encore autre chose ne se brise. Elle veut faire une pause, arrêter de rêver, pour essayer d’être un peu en paix. »

La fille enfourche une bicyclette, et s’en va en pédalant doucement au travers de la porte des toilettes. Lilith reste un moment fixée vers l’endroit où a disparu sa créature, puis saisit sa tasse de thé, qui ne doit plus être très chaud à présent.l. 215

« Je suis Lilaka », conclut-elle en me regardant dans les yeux.

Je bois une dernière gorgée de thé. Ça y est, elle a quitté Guillermo. Je le sentais venir... et j’espère ne pas avoir eu de rôle dans l’histoire, sans trop y croire. Si je ne lui avais pas fait découvrir ses talents d’aléatrice, serait-elle toujours avec lui ?

« Il y a quelques années, commencé-je, j’étais avec un mec sympa, Pierre. Je l’avaisl. 220 rencontré au moment où les aléateurs ont commencés à être persécutés. On a fuit, on s’est caché ensemble, on a rejoint les repaires qui nous ont beaucoup aidés avant qu’ils ne soient eux-mêmes interdits. Je l’aimais beaucoup. Au début, tout allait bien... mais au bout de quelques années, à force de vivre cachés, à militer ensemble, on a commencer à se disputer. Il avait des grandes théories, pensait qu’il fallait que j’utilise mes illusions pour ceci oul. 225 cela...

« J’ai horreur qu’on me dise ce qu’il faut que je fasse. Au bout d’un moment, je ne l’ai plus supporté. Je l’ai quitté... » Je reste un moment sans rien dire.

« Lilith, je reprends, ne te laisse pas faire. Ne te laisse jamais faire. Fais ce que tu as envi, et ne laisse pas les autres contrarier cela. Il n’y a que comme ça que tu ne vivras pas entourée del. 230 regrets. »

Elle pose sa tasse de thé, acquiesce.

« Julian... j’ai quitté Guillermo, je viens de me faire virer par Mélodie... je n’ai pas envie de rester toute seule dans mon appart. Est-ce que je peux rester ici ? » l. 235

22 décembre

Le grand immeuble est en vue. J’avance lentement, le long du boulevard. Je suis descendue quatre stations avant. Envie de marcher, envie de réfléchir. Je suis déjà assez proche pour savoir qu’elle n’y est pas. Je décide de continuer à marcher, encore un peu. Encore un peu de tempsl. 240 pour savoir si je prends la bonne décision...

Je vais entrer par derrière. Je longe les vitrines du rez-de-chaussée de l’immeuble, passe devant la lourde porte en bois et son tableau d’interphones. Encore d’autres rayons, encore d’autres vitrines, encore d’autres publicités. Le ciel, gris pendant toute la journée, se mue en teintes orangées alors que le soleil décline. Je ralentis encore pour en profiter... pour la dernièrel. 245 fois.

J’oblique à droite, dans un passage étroit entre deux hauts murs de bétons, j’enjambe les sacs poubelles éventrés, pour rejoindre une ruelle qui court entre les immeubles. Là, le bitume laisse parfois entrevoir les anciens pavés. Dans ce pays, plus personne ne les craints...l. 250

Je m’attarde devant un cadavre de bicyclette, laissé contre une gouttière, et au milieu duquel poussent des roses trémières. Je suis du regard un chat en train de torturer savamment un rat qui passait par là. Enfin, j’arrive dans la cour intérieure de son immeuble. Je longe le parterre couvert de mauvaises herbes, sous l’arbre central, et je m’approche de la porte qui donne dans le hall. Comme d’habitude, elle est ouverte.l. 255

Je rentre dans le hall, sans allumer la lumière. Je m’approche de l’escalier et commence à gravir les marches en imitation marbre. Je laisse glisser ma main sur la rampe glaciale qui s’enroule le long de l’escalier. Je traverse lentement les flaques de lumière pâle que dessinent le jour tombant par les fenêtres rondes.

J’arrive devant sa porte, elle est fermée à clef. Je sors deux crochets, et déjoue le barilletl. 260 en quelques secondes. J’entre, et je vais m’installer dans son salon, toujours dans le noir.

 

Elle approche, je le sens. Elle doit déjà savoir que je suis ici. Je repose dans sa bibliothèque le bouquin que j’avais ouvert pour patienter. Elle accélère le pas, se demandant sûrement ce que luil. 265 vaut cette visite inattendue.

Elle gravit au pas de course les escaliers, marche doucement dans le couloir pour reprendre son souffle, et ouvre la porte sans tenter de la déverrouiller.

« Julian ? En quel honneur me rends-tu visite ? » s’exclame Lilith.

Je me lève pour lui faire la bise. Elle enlève sa veste, allume la lumière, et me fais signe del. 270 me rasseoir.

« Tu veux quelque chose ? Un thé ? »

J’acquiesce. Elle passe dans la cuisine, met de l’eau dans sa bouilloire.

« Alors ? commence-t-elle en revenant dans le salon. Les visites surprises, c’est d’ordinaire plus ma spécialité que la tienne, tu es trop bien élevée pour cela ! »l. 275

Je souris à sa remarque. « Je vais déménager, commencé-je. Et pour des raisons que tu devineras sans peine, je préfère que peu de monde soit au courant... »

Son visage devient instantanément sérieux. « Tu t’en vas ! Où vas-tu ? On pourra encore se voir ?

— Je ne vais pas très loin, tu sais. Avec la formation du groupe Diego, nous avons décidé del. 280 réhabiliter une ancienne station de métro pour y faire un logement permanent pour ceux qui seraient en danger à la surface. Des camarades ont réussi à retrouver plusieurs des anciens accès... J’ai décidé que j’allais y vivre... »

Elle me regarde, désemparée. J’ai l’impression de suivre le fil de ses pensées sur les expressions qui passent sur son visage.l. 285

« Nous pourrons toujours nous voir, ne t’inquiète pas ! continué-je. D’ailleurs, si tu veux y venir, tu auras une place... »

Elle ferme les yeux, s’affale sur son fauteuil, relâche la tête en arrière.

« Tu me proposes d’aller vivre sous terre, avec ton groupe d’anarchistes, dans une station de métro ? Je... je ne sais pas... je crois que j’ai encore envie de voir la lumière du jour mel. 290 réveiller, continuer à pouvoir inviter mes amis chez moi... J’aimerai avoir une vie normale, Julian... »

Je la regarde sans rien dire, sans insister. Moi aussi, j’aurais aimé avoir une vie normale, Lilith. Elle se redresse, sort une blague à tabac et des feuilles, et se roule difficilement une cigarette. C’était sûrement égoïste de lui proposer ça... Pourtant, c’est l’une des rares personnesl. 295 dont j’apprécie la compagnie. Elle allume sa cigarette, se love dans son fauteuil. Elle a vingt ans de moins que moi, elle a envie de profiter de sa vie. J’ai un peu abonné l’idée. Nous restons silencieuses, toutes les deux.

Le téléphone sonne. Lilith laisse sonner pendant un moment, puis écrase sa cigarette, et se lève. Elle va décrocher dans l’entrée. Je n’essaye pas d’écouter, je reste le regard perdu sur lel. 300 tableau accroché en face.

Elle revient, pousse la porte, et me regarde, hébétée. « Mélodie est en garde à vue. »

Je pose ma tasse de thé, me lève.

« Que s’est-il passé ? Pourquoi ?...l. 305

— Elle m’a juste dit que c’était à cause de ses dettes. Je lui ai demandé où est-ce qu’elle était emmenée : à priori au rayon garde à vue de la rue Merton Miller. Julian ! Il faut qu’on aille l’aider ! On ne peut pas la laisser enfermée ! »

Elle attrape sa veste, son écharpe, et enfile ses gants de cuir noir.

« Attends, Lilith ! dis-je. Que vas-tu faire ? Comment veux-tu l’aider ?l. 310

— Enfile ta veste ! insiste-t-elle. On réfléchira sur le chemin ! »

Elle attrape mon manteau et me le lance. Je sors à sa suite de l’appartement. Nous attrapons un tramway désert. Je m’assoie sur un strapontin, Lilith reste à faire les cent pas en titubant dans la rame.

« Alors, que fait-on ? demandé-je. On paie la caution ? On braque le rayon, on fait évaderl. 315 tous les prisonniers, on s’en va sur fond de grande explosion ?... et après le générique de fin, quand Mélodie voudra faire quoi que ce soit dans les rayons, elle sera condamnée pour bien plus que ses dettes actuelles. »

Lilith ne me répond pas.

« Si nous n’avons pas de plan génial, autant rentrer, ajouté-je.l. 320

— Je sais ! s’énerve Lilith. Je réfléchis. »

Je la regarde réfléchir. Elle est tellement tendue qu’elle ne doit plus que ressasser la nouvelle de la garde à vue de Mélodie. Je ne vois pas trop quoi faire... on doit sûrement pouvoir la faire évader sans trop de difficultés, mais comment empêcher que ça ait des conséquences sur la vie de cette Mélodie ? Je ne vois pas de solution.l. 325

« Prochaine station : Merton Miller. Rayons desservis... »

Lilith se lève, sans rien dire, et s’approche des portes. Le tramway s’arrête, elle descend sur le quai. Je la suis.

« Alors ? glissé-je.

— Alors rien. Allons voir les lieux, peut-être que ça nous donnera une idée, suggère Lilith.l. 330 Et nous pourrions faire en sorte qu’on ne nous voit pas...

— À quoi bon ? rétorqué-je. Les caméras de surveillance nous verront de toute façon, et les employés de garde doivent plus regarder leurs écrans que leurs fenêtres.

— Je ne te connaissais pas si décourageante ! soupire Lilith.

— Je ne te connaissais pas si impulsive », répliqué-je.l. 335

La soirée est déjà bien avancée, les rayons sont clos, seuls leurs néons donnent un peu de vie à l’avenue. Le rayon garde à vue, le seul qui garde un rideau ouvert, se fait discret au milieu.

« Il y a des portes de service à l’arrière », murmure Lilith.

J’acquiesce, je les ai aussi senties. Un passage couvert quelques mètres plus loin permetl. 340 d’accéder à la cour intérieure du pâté de maison.

Une porte donne sur la cuisine, une autre dans les bureaux.

« J’essaye d’entrer ! » décide Lilith. Elle avance vers « l’accès fournisseur », avant que j’ai pu dire quoi que ce soit. Je la regarde avancer, essayant de se placer dans l’angle mort de la caméra au-dessus d’elle. La porte est fermée par un rideau métallique à moitié clos, mais lal. 345 porte est en retrais, et Lilith arrive à se glisser entre le rideau et la porte. Cette dernière s’ouvre vers l’intérieur. Lilith crochète minutieusement les deux verrous, en se contorsionnant dans tous les sens. Plusieurs fois elle se cogne contre le rideau. Je frisonne à chaque gong sonore, de peur que quelqu’un en soit alerté. Mais rien ne se passe. Je songe un moment à étouffer son vacarme, mais je n’ai pas de public à disposition. Je ne peux rien fairel. 350 pour les voisins, les gardiens, les passants... pas tant qu’ils ne viennent pas près de moi.

Elle entre dans la cuisine, où il ne semble y avoir aucune caméra. Elle se dissimule au cas où, mais la pièce est vide. Elle reste dans le noir, et s’approche d’une porte qui donne sur le reste du rayon.l. 355

Je commence presque à croire qu’elle a raison d’y aller, à voir la facilité avec laquelle elle est entrée. Elle pose la main sur la poignée de la porte, la baisse, et une alarme déchire le silence de la nuit.

Par réflexe, je me dissimule, alors qu’il n’y a personne autour de moi. Elle fait pareil et se plaque contre un congélateur posé au milieu de la pièce. Un employé, en uniforme, entre etl. 360 allume la lumière. Il fait rapidement le tour. Lilith en profite pour faire un pas vers la porte ouverte, et soudain s’immobilise. L’employé revient vers elle, sans la voir. Elle le laisse passer, il referme la porte, et dit à ses collègues : « Rien à signaler. Encore l’alarme qui déconne. »

Pourquoi Lilith n’a pas essayé d’entrer ? Elle revient vers la porte de sortie, se glisse vers lel. 365 rideau, passe dessous, et s’approche de moi.

« Qu’est-ce qui se passe ? chuchoté-je. Pourquoi abandonnes-tu.... »

Elle m’entraîne vers la sortie de la cour intérieure. Dès que nous nous sommes éloignés du rayon, elle m’explique : « Au moment où l’employé est entré dans la pièce, j’ai sentis que Mélodie était en train de sortir par l’entrée principale... Allons la rejoindre. » Elle repart enl. 370 marchant rapidement.

Je reste quelques instants stupéfaite, puis la rattrape d’un pas rapide. « Tu as pris tous ces risques pour ça ? Lilith ! Tu aurais pris cinq minutes pour réfléchir avant de te lancer à l’assaut du rayon, elle aurait eu le temps de sortir ! Et même sinon, tu aurais pu lui rendre visite demain pour préparer quelque chose, ou... Lilith ! Ils auraient pu avoir des systèmesl. 375 contre les aléateurs ! Ils savent comment réagir si quelqu’un n’est présent que sur les caméras... Et qui sait ce que tu aurais pu faire dans ce cas là... Tu n’es pas toute puissante ! »

Nous avons tourné au coin de la rue. Plus loin, une jeune fille sort du rayon garde à vue. Lilith se met à courir vers elle.l. 380

« Lilith ! ordonné-je. Écoute-moi ! »

Mais elle est déjà partie. Je la regarde rejoindre Mélodie, et partir avec elle, en marchant au milieu de la nuit. Je fais demi-tour. Au-revoir, Lilith.