2089 – Lilith selon Mélodie
LES MONDES DE L’ESTUAE
Version 1.1


Automne 2009 – hiver 2011

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2089 – Lilith selon Mélodie

9 novembre

« Et qu’est-ce que tu crois que tu vas faire ? Réponds-moi, Mélodie. Réponds !

— Ce que je vais faire ? Tu me demandes ce que je vais faire ? hurlé-je en jetant le sac sur mesl. 5 épaules. Je vais vivre, voilà ce que je vais faire ! Qu’as-tu à me proposer, hein ? Tu n’as rien à me proposer !

— Mélodie... Mélodie ! Assieds-toi ! »

Il me prend par les épaules, et me pousse lourdement sur une chaise.

« Écoute-moi bien, Mélodie », commence-t-il. Je regarde fixement l’horloge murale parl. 10 dessus son épaule. La trotteuse égraine les secondes en bondissant, tic-tac, tic-tac. Les fleurs aux couleurs passées du papier peint semblent danser autour de la pendule. Tic-tac. « Regarde-moi dans les yeux ! » Il continue. La place de caissière que j’ai abandonnée au bout de cinq jours. Les risques pour sa carrière. Il m’avait recommandée. Son honneur en tant qu’employé du rayon électroménager. Tic-tac.l. 15

« Papa ! » grondé-je. Il arrête son monologue. « Papa, je ne mettrai plus jamais les pieds dans un rayon. Tu m’entends ? Plus jamais ! Je ne veux pas de cette vie que tu veux me vendre. Je m’en vais. C’est clair ? Je m’en vais, j’en ai marre. Adieu ! »

Je me relève brusquement, fais quelques pas. Il m’attrape le bras. « Ne me touche pas ! » crié-je en donnant un grand geste. Je butte contre la table de la cuisine, renversant un bol de laitl. 20 par terre. Je me précipite vers la sortie, il me suit, je lui claque la porte au nez. Puis celle de l’appartement, fort. Maman doit être dans le salon, sans bouger, à tout écouter sans vouloir vraiment venir me dire qu’elle pense comme lui. Lâche !

Et je dévale les marches de l’immeuble quatre à quatre ; deux étages. Et je me précipite vers la lourde porte en bois ; le vent glacial de la rue s’attaque à mon visage. Enfinl. 25 libre !

Je marche, doucement. Je reprends mon souffle. Ils n’essayeront pas de me rattraper, pas cette fois. Je laisse l’air frais se glisser dans mes narines, mes poumons. J’inspire la brume matinale. Je remonte mon écharpe, sors un bonnet de la poche de ma veste. Les enseignes en néon dessinent de chaque côté de l’avenue des arabesques fluos derrière le brouillard. La ville estl. 30 calme.

J’approche de l’arrêt de tramway. J’enlève mon sac des épaules, le pose à terre. Je m’assieds doucement sur le banc glacial de l’abri, je m’adosse, apaisée, contre les publicités. Je respire, laisse mon cœur battre plus calmement. Depuis tout ce temps, il fallait que ça en arrive là. Nous le savions tous. Alors autant que ce soit aujourd’hui.l. 35

Je remonte ma manche, regarde l’heure. Le timing est parfait, le tramway arrive. Je me lève doucement, reprends mon sac, et vais m’asseoir dans la rame, en face d’une grand-mère. Je lui souris, elle me répond par un regard noir. Merci la vieille !

Je balance la tête en arrière, appuie ma joue contre la vitre glaciale et ferme les yeux. J’essaye d’oublier d’écouter les annonces des stations. Sensation délicieuse du temps qui ralentitl. 40 dans le noir. J’écoute les passagers aller et venir, essayant de deviner aux rares bruits qu’ils émettent l’apparence qu’ils doivent avoir. Je résiste à la tentation d’entrouvrir un œil, je refuse de succomber à cette crainte de manquer la bonne station, cette impression de risquer de louper le bon moment si je garde les yeux clos.

J’ouvre les yeux alors que le tramway ouvre ses portes : nous sommes à la gare centrale.l. 45 C’est maintenant. D’un seul geste, je saisis mon sac, me lève, le glisse à l’épaule. Je descends sur le quai, puis entre dans le passage souterrain. Je marche strictement au milieu, dans la ligne que forme au-dessus de moi la clef de voûte bétonnée. Je marche posément, fendant la foule pressée cavalant en sens inverse vers la ville et ses rayons.l. 50

Je ressors sur l’autre rive du passage souterrain, immobile sur l’escalator. Progressivement, je vois ses cheveux, ses yeux, son visage émerger du sol carrelé du hall de la gare. Il regarde autour de lui, cherchant quelqu’un. Puis me voit, et se met à courir. « Mélodie ! »

L’escalator me pose dans ses bras. Nous nous embrassons longuement.

 l. 55

« Hugo... » commencé-je, lui jetant un regard en coin.

Lui, debout contre le mur, m’enlaçant d’un bras, me laissant mordre dans un pain au chocolat de l’autre : « Qu’y a-t-il ?

— On ne va pas pouvoir aller chez mes parents, avoué-je.

— Tu t’es encore engueulée avec eux ?l. 60

— Cette fois, je crois que c’est pour de bon... »

Il hausse les épaules, sans être inquiet outre mesure. « On pourrait demander à Lilith si elle a un plan pour nous héberger  », propose-t-il.

J’acquiesce en souriant.

 l. 65

« Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? »

Nous marchons doucement dans la cour intérieure de son immeuble. Ses longs cheveux roux flottent au vent. Les plis de son grand manteau claquent. Lilith se tourne vers moi, en souriant : « Me déranger ? Ce nouvel appartement est si vaste... Il y aura bien de la place pour vous deux le temps que vous trouviez quelque chose. Nous n’avons jamais eu de mal à cohabiter dansl. 70 l’ancien, nous devrions y arriver dans celui-ci ! »

Nos pas nous ramènent vers l’immeuble, en passant devant la porte close de ce qui a pu être une loge de gardien. En rentrant à l’abri du vent, Lilith ôte ses gants de cuir.

« ... encore faudrait-il que j’y reste, rajoute Lilith.l. 75

— De quoi parles-tu ?

— Guillermo a décidé d’investir dans le Consortium Planétaire ! s’exclame Lilith, les yeux pétillants d’excitation.

— Dans le quoi ?

— Tu ne lis jamais les journaux, Mélodie ? Tu sais, le milliardaire qui veut lancer des voyagesl. 80 spatiaux ! Guillermo n’arrête pas de parler d’espace. C’est son rêve de gosse, aller dans l’espace.

— Et s’il y va, tu le suivras ? demandé-je.

— Probablement, oui ! Mais ce n’est pas encore pour tout de suite, ils ont beaucoup de travail. Il reste à... »l. 85

Je l’écoute parler des projets de son bourgeois de copain pendant que nous gravissons les marches. Elle est encore en train de me parler de plans de science-fiction quand nous franchissons la porte de son appartement. La Lilith d’ordinaire si réservée devient intarissable dès qu’il s’agit de Guillermo.

 l. 90

« Il va falloir que tu t’occupes de cet appartement ! changé-je de sujet. Ces murs blancs ne te ressemblent pas.

— Oui... je verrai ça plus tard, répond-elle en regardant sa montre. Je vais être en retard chez Guillermo, il m’attend. On se retrouve demain !

— Je vais voir si je peux te faire quelque chose pour combler ce mur vide », ajouté-je alorsl. 95 qu’elle est déjà repartie.

2 décembre

J’entends un vague bruit, plus loin. J’entrouvre les yeux dans le noir, tourne légèrementl. 100 la tête pour apercevoir l’affichage rouge du réveil. Huit heures et demie. J’écoute encore. Un autre bruit. Je repousse doucement le bras de Hugo, mets les pieds hors du lit, cherche à tâtons mes chaussons, attrape ma robe de chambre, et sors de la pièce.

En effet, il y a bien quelqu’un dans le séjour.l. 105

« Lilith ? » chuchoté-je.

Elle se retourne.

« Mélodie ! Désolée de t’avoir réveillée ! Je ne savais pas où aller... »

Je lui fais signe de s’asseoir. « Un café ? » proposé-je. Elle acquiesce. Je m’approche de la machine à café, la remplis d’eau.l. 110

« Qu’y a-t-il, Lilith ? demandé-je en dosant le café. Qu’est-ce qui ne va pas ?

– Je viens de m’engueuler avec Guillermo... J’ai passé la nuit chez Julian, pour... parce que c’est une amie que j’aime bien, et que c’était sympa. Quand je suis rentrée ce matin, il m’attendait. Il n’arrive pas à accepter que je ne sois pas toujours auprès de lui, toujours à ses pieds. Il n’arrive pas à comprendre que je puisse avoir envie de faire des choses dont il n’est pas lel. 115 centre du monde ! »

Je vais m’asseoir en face d’elle tandis que le café se met à gargouiller.

« Et lui, ça ne lui arrive jamais de sortir avec ses potes, de faire des choses ?

— Non... répond Lilith. Peut-être avant qu’on se rencontre, et encore, je n’en suis même pas sûre. Il vit pour ce qu’il possède, son château, son patrimoine, sa fortune... bientôt ses étoiles.l. 120 Peut-être qu’il pensait qu’il me possédait aussi... et ça, jamais ! »

Je me lève, sers deux tasses de café, lui en donne une. Nous y trempons nos lèvres, silencieusement.

« Lilith ?

— Oui ?l. 125

— Ça te dirait qu’on fasse un apéro ce soir, ici ? proposé-je. On invite tout le monde – sauf Guillermo – et on se fait une soirée sympa. Ça te changera les idées. Avec Hugo, on vient d’arriver dans cet appart, il est temps d’y mettre un peu de vie ! »

Elle sourit devant mes efforts pour la réconforter.

 l. 130

À midi, alors que Hugo vient à peine de se lever, nous appelons toutes nos connaissances. Je suis impressionnée par l’étendue du carnet d’adresse de Lilith. Nous invitons plein de monde, évidemment beaucoup ne peuvent pas se libérer au dernier moment, mais il y aura assez de monde pour remplir mon appartement.

L’après-midi, nous sortons, emmitouflées pour braver le vent glacial. Hugo estl. 135 parti travailler, manutention pour les rayons, à mi-temps. Je mène Lilith à travers la ville, par les chemins détournés que je me plais à explorer autour de mon nouveau logement.

« Et les dessins, ça marche ? me demande Lilith.

— Oui... oui, je suis plutôt contente de moi. J’ai réussi à en vendre plusieurs à de bons prix,l. 140 c’est... gratifiant de pouvoir vivre de ce qui me plaît. À ce propos, le tableau que j’ai fait pour ton appartement te plaît-il ?

— Oh oui ! s’exclame Lilith, il est superbe, je l’adore. J’ai hésité à l’amener chez Guillermo pour le voir plus souvent, mais d’une part il n’irait pas du tout avec le décor – ou plutôt, le décor n’irait pas du tout avec le tableau – et surtout... J’aurais trop peur qu’il reste là-bas si je m’enl. 145 vais... » termine-t-elle mélancoliquement.

Je ne rajoute rien. Nous accélérons le pas en traversant un boulevard et sa foule qui s’extasie devant les décorations de Noël allumées en pleine après-midi sous le ciel gris de décembre. Nous rattrapons une impasse, entrons dans l’immeuble du fond pour voir s’il est possible de le traverser. Petit frisson de peur à l’idée que les indigènes de l’immeuble viennent nous demanderl. 150 des comptes sur notre présence.

Nous sortons d’un passage couvert puant la pisse et encombré de vieux cartons pour arriver dans une ruelle. Je remarque immédiatement un bar, à l’enseigne défraîchie, des rideaux tirés sur les fenêtres, mais au travers desquels filtre une lumière chaleureuse.

« Allons voir ! » soufflé-je à Lilith.l. 155

J’ouvre la lourde porte en bois, nous entrons. L’ambiance me surprend par sa chaleur. Les vieilles banquettes en cuir, les tables en bois, un bar à l’ancienne, avec des vraies bouteilles et des rangées de verres en verre.

Nous allons nous asseoir. Je commande un café, Lilith un demi. Nous restons un moment à discuter et à rien dire. Cet endroit me plaît, il faudra que je revienne.l. 160

Nous marchons lentement sur le chemin du retour. Dans une autre ruelle, comme il y a bien longtemps, un rideau de fer tombe. Les rares petites boutiques ferment, alors que plus loin sur les grandes avenues, les rayons absorbent les foules dans la tornade de Noël.

 l. 165

On sonne à l’interphone. J’ouvre la porte d’en bas, sans essayer d’écouter – l’interphone grésille tellement que de toute façon on n’entend rien. Peu après, on frappe à la porte. J’ouvre, une jolie fille apparaît.

« Salut, je suis Laura, une amie de Lilith ! »

Je la salue, la fait entrer, Lilith se précipite vers elle. Nous rejoignons le reste du monde,l. 170 installé sur le canapé défraîchi ou sur les chaises en bois.

Les bières vides commencent à s’entasser sur la table. Autour, on discute joyeusement. Je regarde Hugo faire l’imbécile au milieu de tout le monde, quand je remarque dans un coin Lilith, seule, le regard perdu. Je m’approche d’elle.

« Ça va ?l. 175

— Oui... souffle-t-elle. En fait, non.

— Arrête de penser à lui, dis-je. Au moins pour ce soir. Ça va passer, vous allez vous retrouver, et tout ira bien !

— Non, tout n’ira pas bien ! Mélodie, il a toujours été comme ça ! Au début, je le supportais, je me disais que ça passerait. Mais non. Et je refuse de supporter ça plusl. 180 longtemps ! »

Dans un grand éclat de rire, Hugo s’affale dans le canapé, à côté de Laura.

« Et tu lui as déjà expliqué ? demandé-je à Lilith. Tu as essayé de lui en parler ?

— Oui... soupire-t-elle. Si je lui en parle calmement, il prend ça à la légère, évacue le problème d’un geste, et tout continue comme avant. Si je le prends beaucoup plusl. 185 sérieusement, que je m’engueule avec lui comme ce matin, il prend l’air confus, dit qu’il va faire un effort, et trois heures après c’est de nouveau comme avant. En fait, Mélodie, je crois qu’il n’arrive pas à concevoir ce que je lui reproche. C’est trop naturel pour lui. »

Lilith continue à me raconter ses déboires avec Guillermo, tantôt désespérée, tantôt énervée.l. 190 J’acquiesce à ce qu’elle raconte sans écouter : j’observe Hugo et Laura qui se font les yeux doux, l’un à côté de l’autre. Cela commence à m’énerver.

Laura se lève, va probablement aux toilettes. Je me lève d’un bon, plantant là Lilith. Je m’approche d’Hugo, l’emmène dans la cuisine. « Qu’est-ce qui t’arrive, Hugo ? m’énervé-je. Qu’est-ce que tu fais avec cette fille ? »l. 195

Il me regarde étrangement, un peu saoul, se dégage. « Rien ! Tout va bien », répond-il.

Je le regarde, énervée par sa désinvolture. Il hausse les épaules, sors de la cuisine. Je le regarde traverser le salon. Au même moment, Laura arrive. Il lui fait signe, l’entraîne vers la porte. Ils sortent tous les deux de l’appartement.

Je mets du temps à comprendre ce qui se passe. Je me précipite sur le palier. Je les entendsl. 200 dévaler les marches, un ou deux étages plus bas. Je me précipite dans l’escalier, descends quelques marches, et puis m’arrête.

Il est parti.

Je reste un moment là, à essayer de comprendre ce qui m’arrive. Puis je remonte les marches, doucement, essayant d’empêcher une larme de couler. J’arrive dans le salon. Lilith est toujoursl. 205 toute seule dans son coin, en train de jouer doucement de l’harmonica, comme si rien ne s’était passé. Les autres discutent tranquillement.

Je vais me planter devant Lilith. « C’est qui cette Laura ? » demandé-je sèchement.

Elle s’arrête de jouer. « Une de mes meilleures amies, répond-elle.

— Elle... elle vient de partir avec Hugo ! » m’énervé-je, sans encore arriver vraiment à croirel. 210 mes paroles.

Lilith hausse les épaules, reprend son harmonica. Je lui attrape le bras.

« Lilith ! Ta pute de copine vient de se tirer avec Hugo ! » crié-je. Dans le salon, tout le monde se tait.

Le visage de Lilith se ferme. Elle me regarde froidement. « Et alors ? » lâche-t-elle en sel. 215 levant. Elle traverse fièrement la pièce, sort.

Je cours derrière elle. « C’est ça, va-t-en ! hurlé-je dans l’escalier. De toute façon, je ne veux plus te voir ! »

Elle disparaît au tournant de l’escalier, comme si elle n’avait pas entendu.

Je retourne dans le salon. Tout le monde s’est tu, tout le monde attend, tout le monde mel. 220 regarde.

« Dehors, tout le monde ! » soufflé-je.

22 décembre

225

On frappe à la porte. Je ne bouge pas. Je suis assise, accoudée à la vieille table en bois véreuse qu’il avait ramené de chez ses parents. Les yeux au niveau de la table, je vois tout ce qui y est posé par le coté. Là-bas, au loin, l’assiette sale avec les reliefs de mon dernier repas a une allure bien plus impressionnante que vu de dessus. Le fond de café au fond du verre Picardie prend des dimensions inquiétantes. La pile de factures que jel. 230 n’ai pas encore eu le courage d’ouvrir me donne des vertiges depuis l’autre coin de la table.

Mon regard fait tout ce qu’il peut pour éviter le cadre qui trône au milieu, juste en face de moi. La photo de Hugo, retournée. Du blanc encadré. Je sais que je me fais du mal à le laisser là, en face de moi. C’est stupide. Mais je ne suis pas non plus capable de le mettrel. 235 ailleurs.

On frappe encore à la porte, en insistant. « Mademoiselle Feinathié ! Ouvrez ! » Je ne bouge toujours pas. Je ne reconnais pas la voix. Qui peut donc bien me parler sur un ton pareil ?

« Ouvrez immédiatement ! Nous savons que vous êtes là ! »l. 240

La tête toujours posée dans mes bras croisés, je regarde fixement la porte. J’ai envie qu’il parte. Je ne veux voir personne.

Il insiste encore. Je recule ma chaise, doucement, vais à la porte et l’ouvre. « S’cusez-moi, j’étais aux toilettes », marmonné-je.

Devant moi se tiennent deux hommes en costume-cravate, sacoche d’ordinateur à la main,l. 245 deux armoires à glace qui peinent à tenir tous deux dans l’embrasure de la porte. Immédiatement après que j’ai ouvert, ils rentrent ensemble, me forçant à reculer, et referment la porte derrière eux.

« Bonsoir mademoiselle, me dit l’un. Je suis Nicolas Riejas, huissier du rayon recouvrement. Voici mon collègue Victor Marshall, du rayon bancaire. »l. 250

Les deux hommes me serrent brièvement la main, puis s’approchent de la table. Ils me désignent la chaise de l’autre côté, celle-là même où j’étais assise quelques minutes auparavant. « Asseyez-vous. Nous avons une affaire à discuter avec vous. » Ils s’assoient, repoussent la vaisselle sale sans y faire attention. Je vais m’asseoir en face.l. 255

Le premier des deux hommes sort son ordinateur, l’allume. Silence pendant que la machine démarre, juste perturbé par la petite musique du système. L’homme fait quelques clics, les sourcils froncés, caché derrière son écran. Puis il se redresse et me regarde : « Le rayon recouvrement a été alerté par d’autres rayons, mademoiselle, suite à de nombreux impayés. Je peux vous établir la liste de vos créances, mais jel. 260 vais vous l’épargner, je pense que vous les connaissez... » Son regard se tourne vers la pile de courrier que je n’ai pas ouvert. Il saisit une enveloppe, me la montre, la relâche sur la pile. « Ou du moins, vous auriez pu les connaître. Vos dettes ont été rachetées par le rayon recouvrement, afin de simplifier la procédure. Voici la facture récapitulative. »l. 265

Il me tend un papier. Je regarde le montant, effarée. « Je... je n’ai pas l’argent, expliqué-je, je dois recevoir...

— Veillez signer en bas, je vous prie », coupe-t-il en me tendant un stylo.

Je prends le stylo, m’apprête à signer, quand mes yeux se posent sur la mention écrite en petit au-dessus de la case pour la signature : « Je reconnais cette dette envers le rayonl. 270 recouvrement, et m’engage à la régulariser immédiatement, sous peine de poursuites judiciaires. »

« Je ne peux pas payer immédiatement, dis-je. Ça ne sert à rien que je signe. » Je lui rends le stylo, il ne le prend pas.

« Signez tout de même, c’est obligatoire », répond-il sur un ton neutre.l. 275

Je pose le stylo sur la table, regarde une nouvelle fois le montant écrit sur la facture.

« Écoutez, commencé-je, je suis illustratrice pour le compte du rayon marketing. Je ne suis pas salariée, je suis payée au dessin. J’attends toujours qu’on me paye pour mes derniers travaux. Dès que j’aurai cet argent, je payerai ! Si vous voulez que ça aille plus vite, allez voir le rayon marketing !l. 280

— Il fallait choisir un emploi plus stable, rétorque l’huissier. Victor, a-t-elle sur son compte de quoi régler sa dette ? »

L’autre homme jette un regard rapide dans un dossier, si rapide qu’il devait déjà connaître la réponse. « Non, son compte est pratiquement vide.

— A-t-elle des biens immobiliers ? » demande l’huissier.l. 285

Nouveau coup d’œil du banquier. « Non.

— A-t-elle quelqu’un qui pourrait se porter garant ?

— Non, répond le banquier directement. Ses parents et son ex-ami ont tous signifié une demande de désolidarisation auprès du rayon bancaire.

— Dans ces conditions, reprend l’huissier, vous allez devoir répondre de votre insolvabilitél. 290 devant la justice.

— Mais... » lâché-je sans comprendre ce qu’il m’arrive.

« Il n’y a pas lieu de discuter, reprend l’huissier. Vous allez nous suivre. Avez-vous quelqu’un à prévenir avant ? »

Quelqu’un a prévenir ? Je le regarde, j’ai peur d’avoir compris. « Qu’est-ce que... vous allezl. 295 me mettre en prison ?

— En garde à vue, pour commencer. Ensuite la justice tranchera. Avez-vous quelqu’un à prévenir ?

— Heu... oui ! »

Qui puis-je prévenir ? Certainement pas mes parents... Hugo non plus... Le nom de Lilith mel. 300 vient à l’esprit... non, pas elle ! Mais je ne vois personne d’autre...

Je décroche le téléphone, j’appelle chez elle.

 

« ...rayon bancaire est votre partenaire, mademoiselle ! Mademoiselle ? Vous... vous m’écoutez ? »l. 305

Je relève la tête vers cet homme qui me parle depuis un moment. Il n’a même pas de costard. Je croyais que tous les banquiers avaient un costard.

« Êtes-vous un vrai banquier ? » hésité-je à lui demander. Mais non. Je suis tellement abattue que ça ne m’amuse pas assez pour trouver le courage de lui adresser la parole. À la place j’acquiesce à ce banquier en pull-over, presque par pitié. Il a les traits tirés, doit avoir envie del. 310 rentrer chez lui, son gentil chez lui, mettre les gosses devant la télé, sauter sa femme... Vas-y, arrête de parler, et rentre chez toi !

« On fait comme ça, alors ? Je... je sais que c’est un moment difficile pour vous, mais avec l’emprunt, vous signez ici, je fais une notification au rayon, et vous êtes libérée sur le champ. Demain, le rayon bancaire fait le solde : on enlève du montant la caution de la garde à vue, onl. 315 bloque aussi l’argent pour vos dettes, et on verse le reste sur votre compte. Comme ça, tout ira bien. »

Je prends le stylo qu’il me tend, commets un gribouillis à l’emplacement indiqué. « Lu et approuvé », chuchote-t-il. J’ajoute la mention. Il prend la feuille, m’en tend une vierge.l. 320

« Vous sortirez d’ici un quart d’heure », ajoute-t-il avant de partir de la pièce.

Je reste assise dans la même position, une boule au ventre. Des pensées torturent mon esprit dans tous les sens. Hugo, Lilith, l’huissier, des images me viennent à l’esprit, chassées presque immédiatement par d’autres. Je n’arrive pas à penser.

« Suivez-moi. » Je la suis. Une employée du rayon, qui m’entraîne dans des couloirsl. 325 gris. Une alarme sonne. Elle s’immobilise, écoute. Puis elle reprend sa marche. Je la suis.

Je signe encore un nombre interminable de papiers, sans les lire. À la fin, un employé me tend un sac. « Vos affaires. » Ils me désignent une porte. J’arrive, sac à la main, dans le hall d’entrée du rayon garde à vue.l. 330

Ils ont refermé la porte derrière moi. Je regarde le contenu du sac. Mes lacets, ma ceinture, et ma veste roulée en boule. Je franchis la porte du rayon. Je suis saisie par le froid. Il fait nuit, l’avenue est déserte.

Je sors ma veste du sac, l’enfile rapidement, et commence à marcher d’un pas hésitant. Je suis libre. La boule de mon ventre est encore là, mais elle reste tranquille. L’air frais et lal. 335 liberté.

« Mélodie ! » crie-t-on derrière moi.

Je me retourne. Lilith est là, avançant à pas rapides. « Mélodie ! » Ma boule au ventre me crispe, je revois le visage de Lilith, insensible et insouciante, quand Hugo est parti. Elle m’a rejoint. Je recommence à marcher.l. 340

« Ça va ? Comment... comment es-tu sortie ? J’aillais te tirer de là, mais tu as été plus rapide. Qu’est-ce qui s’est passé ?...

— Je suis assez grande pour sortir toute seule, je réponds hargneusement. Le rayon bancaire m’a proposé un arrangement, et voilà. Tu aurais fait quoi, toi ? Tu serais entrée avec un flingue, tu aurais dit “Tout le monde à terre” et tu serais venue me sauver ? On n’est pas dans un film,l. 345 Lilith. »

J’évite de la regarder, mais je crois qu’elle ne s’attendait pas à que je sois si dure... moi non plus, d’ailleurs. Nous approchons d’un arrêt de tram.

« Tu m’as appelée... commence-t-elle, hésitante. J’allais faire tout ce que je pouvais pour t’aider... »l. 350

Je monte sur le quai, toujours sans la regarder. Une rame arrive au loin.

« Lilith, je ne veux pas de ton aide. Je t’ai appelée parce que je ne savais pas qui d’autre appeler, mais je ne veux plus te voir. Je vais prendre ce tram, je ne veux pas que tu montes avec moi. Je ne veux plus te voir, Lilith. »

La rame arrive à quai. Les portes s’ouvrent, je monte, sans un regard en arrière. Le tramwayl. 355 s’en va.