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Table des matières

Illusions
Rayons de nuit
1 Frédéric
2 Mélodie
3 Frédéric
4 Mélodie
5 Frédéric
6 Mélodie
7 Lilith
Chemise rouge
1 Blanc
2 Rouge
3 Noir

Terriens cherchent futur

Florian Birée
http://biblio.ismalaris.org/
Version 1.3.1

Septembre 2006 - décembre 2010

 

Cet ouvrage a été réalisé en utilisant des logiciels libres tels Debian GNU/Linux et LATEX.

© Florian Birée, 2011

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Préambule de la licence Art Libre 1.3  :

Avec la licence Art Libre, l’autorisation est donnée de copier, de diffuser et de transformer librement les œuvres dans le respect des droits de l’auteur.

Loin d’ignorer ces droits, la licence Art Libre les reconnaît et les protège. Elle en reformule l’exercice en permettant à tout un chacun de faire un usage créatif des productions de l’esprit quels que soient leur genre et leur forme d’expression.

Si, en règle générale, l’application du droit d’auteur conduit à restreindre l’accès aux œuvres de l’esprit, la licence Art Libre, au contraire, le favorise. L’intention est d’autoriser l’utilisation des ressources d’une œuvre  ; créer de nouvelles conditions de création pour amplifier les possibilités de création. La licence Art Libre permet d’avoir jouissance des œuvres tout en reconnaissant les droits et les responsabilités de chacun.

Avant 2060

l. 5

« Le cap est franchi », ont annoncé à l’unisson les différents membres du G20, réunis hier en congrès. Malgré les conflits au Moyen-Orient sur la question de l’eau, la récente croissance des échanges de quota d’utilisation de produits pétroliers et le retour à la normale des taux de change font dire à nos dirigeants que la grave crise du début du siècle est définitivement finie. « Notre économiel. 10 de marché est désormais un système stable et sûr. C’est là l’une des plus grande force du capitalisme  : c’est un système qui sait survivre aux crises et s’adapter », a déclaré le président nouvellement élu du FMI.

Le Nouvel Observateur, Fin de crise, jeudi 25 octobre 2029

l. 15

« Nous n’avons rien à cacher  ! La situation a été évaluée par nos experts, elle ne présente aucun risque », a encore répété le porte-parole de l’Organisation Mondiale de la Santé, sans rien ajouter sur le rapport confidentiel apparu dimanche dernier sur la toile. Accablant, celui-ci explique commentl. 20 l’OMS aurait dissimulé le plus grand scandale sanitaire de ce siècle  : un virus militaire qui aurait déjà fait le tour de la planète, et qui permettrait une manipulation psychique des porteurs. Alors, l’OMS  ? Déjà contaminée  ?

Le Canard enchaîné, Manipulateurs manipulés  ?, mercredi 17 juin 2054

l. 25

Après le fulgurant discours au Zénith du ministre de l’intérieur, son investiture par son parti pour la prochaine présidentielle ne fait plus de doute. Alors même que la campagne officielle n’a pas commencée, les sondages le donnent déjà gagnant. Mis en difficulté au début de son premier mandatl. 30 ministériel par l’affaire de la dissolution du Canard enchaîné, il n’en est ressorti que plus fort, et apparaît désormais comme un acteur de poids de la vie républicaine, comme quelqu’un de compétent, possédant les capacités et le courage de mettre en place les réformes nécessaires pour le pays.

Le Figaro, Ouverture de la campagne, vendredi 24 septembre 2060l. 35

Première partie 
Illusions

l. 40

Je suis brune, petite, maigre. J’ai la poitrine trop plate. Je suis artiste.

Je suis une aléatrice des formes et des sons. Je ne suis pas qu’une simple montreuse d’illusions, non. Je suis une créatrice d’éphémères univers. Je suis douée, très douée. Depuis que je frappe à la porte des cabarets, je ne me suis jamais vu refuser une place. Je ne me contente pas de faire mouvoir des images. Je fabrique des objets. Des formes, desl. 45 sons.

Ce soir encore, je suis dans ma loge. Je reste toujours dans ma loge jusqu’au dernier moment, quitte à arriver en retard. Non pas que je mette du temps à m’habiller, me recoiffer ou me remaquiller. Je sors comme je rentre. Ma loge est nue, froide et impersonnelle. Juste une chaise. Pour attendre. Pour attendre, et surtout pour ne pas être vue par les autres.l. 50 Car les autres, tous ces gens qui circulent incessamment dans les couloirs obscurs derrière les salles de spectacle, dès qu’ils savent que je suis une aléatrice, sont bien incapables de me regarder telle que je suis : une fille en pull over col roulé, dans un jean délavé.

C’est l’heure. On doit me présenter. Je déteste ce moment. Je sors. Je marche. Jel. 55 vois leurs regards méprisants. Eux dont le métier consiste à se montrer, peuvent-ils comprendre ceux dont le métier consiste à cacher ? J’arrive, côté cour de la scène. Comme je l’ai demandé, les lumières de la salle diminuent progressivement. Seules demeurent les bougies électriques disposées au milieu des tables. À chaque fois je demande s’il n’est pas possible de les éteindre également. À chaque fois on me répond que lesl. 60 clients payent autant pour me voir – ou plutôt pour ne pas me voir – que pour bouffer. Bon.

J’avance sur la scène. À cause de ces lueurs, ils doivent me voir, ils doivent au moins me deviner. Je vais m’asseoir en tailleur au milieu de la scène. La présentation doit être terminée. Le silence s’est fait.l. 65

Des murmures commencent à se lever. Je joue avec les formes pour les étouffer. Ils ne voient rien. Ils n’entendent rien. Quand ils commencent à vouloir murmurer un commentaire à leur voisin, rien ne sort de leur gorge. Petit à petit, j’étouffe tous les sons parasites, tous ces petits bruits de la réalité. Je confine la salle, je la rends aphone. Et je laisse peser ce silence. Jusqu’à ce que le moindre petit bruit ait disparu.l. 70

Je tends le silence, le prolonge le plus possible. Puis je me lance. En même temps qu’une symphonie jaillissante, je les entoure de formes, de couleurs, de choses, de gens. Je leur montre l’éclatante énergie d’un ailleurs théâtral, un puissant bouillon de création, je les immerge dans le mouvement et la chaleur.

Je fais toujours une introduction surchargée, baroque. Un énorme contraste avec le silencel. 75 initial. Il faut qu’ils soient surpris, que leur attention ne puisse se fixer, qu’ils soient submergés par les stimulations. Ils faut qu’ils perdent pied, qu’ils se noient.

Progressivement, je reviens à quelque chose de plus calme. La première partie du spectacle. Il faut qu’ils discernent une trame dans l’absurde chaos des représentations, que leurs cerveaux cogitent des raisonnements logiques sur l’insensé qu’ils ressentent. Il faut qu’ils soutiennent leurl. 80 attention, qu’ils perçoivent une sorte de suspens. Il faut qu’ils tentent d’imaginer ce qui va se passer ensuite, et qu’ils se trompent inéluctablement.

Je me lève. Bien sûr, ils ne me voient pas. Personne ne me voit. Tous sont plongés dans les illusions. Seul un aléateur pourrait me voir, et je fais à chaque fois ajouter dans mon contrat que je refuse qu’un aléateur assiste au spectacle. Clause qui n’est pas difficile à respecter : jamais unl. 85 aléateur n’aurait envie de venir, il s’ennuierait ferme.

Je bascule l’ambiance chaude et rouge dans un bleu-nuit triste et mélancolique. Les illusoires violons grincent, un chant triste se lève. Je suscite la misère, la tristesse, le désespoir. Je leur montre le malheur résigné.

On m’a déjà demandé plusieurs fois, amicalement, de remplacer ou même de supprimer cettel. 90 partie du spectacle. « Les gens ne viennent pas pour chialer ! » J’ai toujours refusé. Mon public est suffisamment aisé pour croire que le malheur n’est qu’une contrariété passagère, qu’un coup de colère suffit à régler. Connaître pour une fois le désespoir ne leur fera pas de mal.

Je déambule dans les allées, entre les tables rondes du cabaret. Les bougies électriques sontl. 95 toujours allumées. Je suis la seule à voir leur lumière. Les assiettes sont à moitié pleines, tout le monde a cessé de manger – ne voyant plus leur repas, ils auraient du mal à continuer.

Enfin, je le trouve.

Tout en maintenant mes illusions, je m’assois sur un coin de table, en face de lui. C’est unl. 100 jeune homme, la vingtaine probablement. Assis tout seul à sa table, en face de la scène. N’a mangé que la moitié de son assiette, comme chaque fois. Habillé à la jeune-cadre-dynamique, en plus décontracté, peut-être. Salement coiffé. Les mains croisées sous la table, il est captivé, comme les autres.

Je l’ai remarqué il y a deux semaines. J’avais l’impression de l’avoir déjà vu. Ensuite, j’ail. 105 vérifié chaque soir : il était toujours là. Depuis que j’ai remarqué son manège, il m’intrigue. Que peut-il bien foutre ici ?

Je comprends que l’on vienne à mon spectacle une fois, par curiosité. Deux fois, soit. Pour montrer à des amis. Mais on ne vient pas trois fois. Soit on n’a pas le fric – cas le plus courant – soit on en a assez pour varier les plaisirs et on va voir ailleurs. Alorsl. 110 pourquoi ? Vu son âge, il doit être étudiant. Un étudiant, s’il a encore envie d’étudier, ne peut se permettre de venir ici. Sauf s’il a l’argent de papa. Dans ce cas, il irait voir ailleurs.

Non, s’il vient ici, c’est pour le spectacle en lui-même. Il doit être intéressé par mon travail. Ce type me fascine. En fait, depuis la semaine dernière, je crois que je n’ai fait que penser àl. 115 lui.

Du désespoir ambiant, je suscite l’espoir. Doucement, subtilement, pour commencer. Des petites touches au milieu des vagues de tristesse. Pas grand chose, mais tout de même perceptible. Puis j’amplifie cette sensation, je lui donne un soupçon de réalité, je la rends presque tangible. Un fil que l’on doit saisir pour en sortir.l. 120

Ici je prépare la dernière partie du spectacle, celle qui m’a été commandée par le patron. Et faire la transition entre les deux n’est pas le moment le plus facile. Je commence à clarifier l’ambiance visuelle, je transforme peu à peu un brouillard épais en volutes légères qui tourbillonnent lentement.

Je commence à montrer des silhouettes.l. 125

Des humains, des humaines, de la fumée, certes, mais tellement ressemblante !

Ils déambulent doucement au milieu des allées. Ils se fondent dans les vapeurs, ils se découpent dans la nuit. Ils marchent.

Je me lève. Je prends la place d’un personnage. Je suis ses pas lents dans l’allée.

L’ambiance vire au rouge, se réchauffe. Les personnages prennent de la consistance, la fuméel. 130 se transforme peu à peu en chair, toujours enveloppée de volutes en guise de vêtements. Le public est en majorité masculin, par conséquent mes personnages sont en majorité féminins. Il en faut bien sûr pour tous les goûts. Le patron m’a demandé d’y faire particulièrement attention. C’est de toute façon de cette scène qu’il m’a le plus parlé, comme si c’était le clou du spectacle, le summum de l’artifice. Il me faut repérer les regards, deviner lesl. 135 désirs.

Mes silhouettes déambulent en frôlant les tables, les langues de vapeurs caressent les clients. Alors que l’atmosphère générale vire au rouge profond, chacun voit les tables alentour s’estomper dans une nuit impénétrable. Ils n’y font guère attention, mais c’est capital. Plus tard, ils se croiront seuls, et penseront être libres, sans personne pour voir leurs attitudes. Mais c’estl. 140 faux. Je les verrai.

Ici cet homme, déjà assez âgé, et probablement habitué, dévisage ouvertement mes créatures, sans rien cacher de ses envies. Là, un couple, lui la cinquantaine, elle même pas la trentaine. C’est le cas le plus délicat. Dois-je ménager la fille, ou veut-il profiter de mon art comme il profite d’elle ? Ici deux femmes, à peu près la trentaine. Elles veulent s’éclaterl. 145 entre copines, sans rien dire à personne. Ça pourrait choquer leur entourage ! Elles regardent plutôt mes créatures masculines. Je planifie le parcours de l’une d’entre elles pour qu’elle arrive à leur table au bon moment. Là-bas, un couple, probablement retraité. Ils ont l’air d’avoir vécu ensemble pas mal de temps. Une fille – c’est soit lui qui a invité sa femme pour se faire plaisir, soit elle qui l’a invité pour lui fairel. 150 plaisir.

Dans le corps d’une de mes créatures, je reçois les regards avides d’un jeune homme tiré à quatre épingles. Je ne me sens pas concernée par ces regards : personne ne me regarde comme ça dans la rue, j’ai conscience qu’ils ne s’adressent qu’à ce que l’on voit de moi.l. 155

Au fond de la salle, je fais demi-tour.

Un couple, deux jeunes. Ils sont venus pour se distraire. Une fille, mais pas trop entreprenante. J’ai espoir qu’ils soient encore sensibles à la simple beauté. Une jeune femme, intimidée par toutes ces créatures qui tourbillonnent autour d’elle. C’est la première fois qu’elle vient. Je vais lui envoyer un homme, qui va la réconforter, simplement. Le patron veut que lesl. 160 gens viennent ici pour ce moment du spectacle. Mais le patron ne voit pas ce qui se passe, il est comme tous les autres. Alors pour les spectateurs qui ne désirent que du spectacle, je ne leur donne que du spectacle.

Je revois mon jeune homme, de dos, là-bas. Et lui, que vais-je faire pour lui, ce soir ? Finalement, quelqu’un qui vient tous les jours, c’est encore pire que tous les autres : commentl. 165 faire pour que ce soit chaque fois différent ? En approchant de lui, je ralentis. Je le regarde. Je le dépasse, doucement.

Pour tous les autres clients, le personnage que je suis continue sa route. Pour lui, il s’arrête et se retourne. Il me regarde, je le regarde. Je vais vers lui. C’est moi, et en même temps ce n’est pas moi, qui l’embrasse. Et qui se relève, et reprend son chemin.l. 170

Arrivée sur le devant de la salle, au pied de la scène, je laisse mon personnage continuer sans moi. Je me hisse sur la scène, et contemple la salle. Il faut que je reprenne mes esprits, le spectacle n’est pas terminé.

Il a un sourire différent. Il sait que ce baiser n’est pas habituel, je le vois. Mais peut-il deviner que ce n’était pas qu’une illusion ? Il n’est pas un aléateur. Sinon, je le sauraisl. 175 déjà.

La salle s’assombrit encore, prend des tons braisés. Chaque table a une créature désignée, qui s’approche de sa cible d’un pas tranquille, drapée dans des vêtements de nuages qui flottent et glissent doucement.

Je repère la créature qui doit aller voir mon jeune homme. Il ne l’a pas encore vue. Je lal. 180 change imperceptiblement. Elle est plus petite, moins parfaite. Plus plate. Plus moi. Pour voir.

Les ténèbres envahissent pour la dernière fois la salle. Chaque table devient un nid chaud et accueillant dans la nuit alentour. Les créatures se découpent dans le noir, émergent dans le champ de vision de chacun. Ils découvrent tous celui ou celle qu’ils attendaient. Je pratiquel. 185 imperceptiblement des ajustements de dernière minute. Je constate avec soulagement que je n’ai pas fait de trop grosses erreurs.

La fille qui va voir mon jeune homme s’approche doucement. Un peu plus timidement que les autres fois, peut-être. Il tend un bras pour l’accueillir. Il la fait asseoir sur ses genoux, doucement, lui prend la main.l. 190

Je me force à détacher mon regard pour surveiller le reste de la salle. Tout se passe normalement, beaucoup profitent de savoir que tout cela n’est qu’illusion pour ne pas ménager la sensibilité des créatures. Ils pensent que celles-ci n’en ont pas. Mais ils oublient que j’en ai, moi. Dégoûtée par un public qui n’est venu que pour ce moment – mais à quoi m’attendais-je ? – je retourne mon regard vers le jeune homme.l. 195

Celui-ci n’a guère bougé depuis tout à l’heure. La fille attend. Il regarde en direction de la scène, et se penche soudain vers elle. Il lui chuchote à l’oreille : « Tu lui demanderas si je peux partir avec elle, ce soir. »

La fille acquiesce avec un sourire, et lui recommence à contempler la scène.

J’ai arrêté de respirer. Que veut-il dire ? Qu’est ce que c’est que cette histoire ?l. 200 Comment a-t-il pu deviner que j’avais décidé de partir ce soir ? Et surtout, que vais-je faire ?

N’ai-je pas rêvé ? Pourtant j’entends encore sa voix, aussi claire que si il me l’avait chuchoté à mon oreille. Je respire et tente de reprendre mes esprits. Qu’importe ce qu’il m’a dit, il faut que le spectacle continue. Je regarde autour de moi. Tout se passe normalement, même si j’évite del. 205 trop faire attention à certaines tables. Je sais instinctivement combien de temps la scène doit encore durer. Plus très longtemps.

Il est toujours immobile. Sur ses genoux, la créature s’est accrochée à son cou, et attend. Dois-je lui répondre quelque chose ? Oui, non ? C’est la première fois que l’on fait attention à moi, que l’on me demande quelque chose, à travers mes illusions. D’habitude, les spectateurs préfèrentl. 210 croire qu’il n’y a personne derrière ce qu’ils voient, que ce n’est qu’un spectacle, fabriqué à l’avance par des techniciens, qu’il n’y a personne dans la salle, seulement des machines inconscientes. Au fond d’eux ils savent que je suis là. Il y a mon nom sur l’affiche. Ils ont entendu parler des aléateurs à la télé. Mais c’est plus facile d’ignorer. Alors ils ignorent. Mais pas lui.l. 215

On approche de la fin.

Doucement, les créatures s’écartent, se relèvent, embrassent une dernière fois. Elles s’éloignent et s’évanouissent dans l’ombre. L’ambiance vire au calme, au tranquille, au doux. Les esprits s’apaisent, les gens se préparent à revoir leurs voisins, veulent afficher un air hypocrite, « il ne s’est rien passé ».l. 220

Seule la fille qui est avec lui reste. La salle s’éclaircit en bleu. Les tables voisines ne sont toujours pas visibles. La fille se lève, et lui tend la main. Il se lève aussi. Pour lui, la salle reprend progressivement ses couleurs réelles. Pour les autres aussi, mais pour eux, il est toujours assis, et non en train de marcher le long de l’allée en compagnie d’une illusion.l. 225

Ils montent sur scène. Elle s’évanouit. Il continue à avancer, hésitant, alors que le bruit de la salle commence à s’élever. Les gens reprennent leurs esprits et leurs verres de vin.

« Viens, lui dis-je. Personne ne te voit ici. »

Il se tourne vers moi, debout dans un coin de la scène. Il me voit telle que je suisl. 230 vraiment.

« Personne ne te voit. Suis-moi. »

Il fait quelques pas vers moi. Je saisis sa main, et l’entraîne vers les coulisses.

Nous marchons vite. Le personnel du cabaret déambulant dans les obscurs couloirs s’écarte. Ils ne le voient pas, mais ils s’écartent. J’ouvre la porte de ma loge, et le pousse à l’intérieur. Lal. 235 porte refermée et la lumière allumée, je peux lâcher mes illusions. Il n’y a plus rien à dissimuler.

Je m’approche de ma veste, suspendue à un crochet, en sors un morceau de papier et un stylo. Tandis que j’écris, le papier posé sur le rebord écaillé du lavabo, je lui demande : « Tu t’appelles comment ?l. 240

— Pierre Gribert, me répond-t-il. Et toi ?

— Julian Nielson. »

Je finis d’écrire, range mon stylo dans ma veste, et enfile celle-ci.

« On sort. Comme avant, personne ne te voit. »

Je rouvre la porte, éteins la lumière et le fais sortir. Je ferme la porte et y coince le papier.l. 245 « Ceci était ma dernière représentation. J. Nielson. » est écrit dessus.

Il me regarde d’un air interrogateur. Je lui explique : « Ils ne verront le papier que lorsque nous serons dehors. »

Je l’entraîne vers l’escalier. Nous sortons par « l’entrée des artistes », une petite porte grise attaquée par la rouille, qui donne dans une ruelle, derrière. Nous marchons d’un pas rapidel. 250 jusqu’à ce que l’on ne puisse plus nous voir des fenêtres du cabaret. Personne n’est sorti après nous. J’arrête de dissimuler le papier et le garçon.

« Comment savais-tu que j’avais décidé de partir ce soir ? »

Je ne me sens pas d’humeur à faire de la diplomatie. Le spectacle m’a crevée, je songe à prendre quelques jours de vacances.l. 255

Nous marchons vers un arrêt de bus.

« Tu ne restes jamais bien longtemps dans un même cabaret, m’explique-t-il. Ces deux dernières années, tu les as tous quittés après trois semaines de représentation. Très exactement, après trois semaines depuis ta première représentation, tu attends le samedi soir, et tu pars. Ici, c’était ce soir. »l. 260

Je m’arrête, interloquée par tant d’exactitude. C’est vrai que je n’ai pas l’habitude de m’éterniser. Je ne peux pas varier mon spectacle à l’infini, et une même salle ne m’inspire jamais pendant très longtemps. C’est aussi vrai que j’attends la fin de la semaine pour partir. Mais je n’ai jamais décidé mes départs avec un calendrier, toujours selon mes envies !l. 265

Je recommence à marcher.

« Ça fait combien de temps que tu me surveilles ?

— Je ne te surveille pas, proteste-t-il. Je t’ai vu pour la première fois dans ce cabaret. J’ai fait quelques recherches dans les programmes des cabarets où tu es allée, et j’ai remarqué ça, c’est tout. »l. 270

Un bus pointe au bout de la rue. Nous pressons le pas pour arriver en même temps que lui à l’arrêt. Pierre sort un portefeuille.

« Laisse, c’est moi qui paye », lui dis-je.

Je fabrique une illusion de pièces dans ma poche, que je tends au chauffeur.

« Deux tickets, s’il vous plaît. »l. 275

Nous allons nous asseoir.

« Ce soir je pars. Sur la côte d’azur, probablement. C’est un coin où il y a souvent du boulot, même à cette époque. C’est vrai ou c’étaient des conneries, cette histoire de partir avec moi ?

— C’est vrai, répond-il simplement.l. 280

— Mais t’as pas un travail, des études, un appart’, je sais pas moi... quelque chose que tu laisses en partant ? À moins que ça fasse deux mois que tu prépares ton coup ?

— Je n’ai rien préparé à l’avance, je savais depuis trois jours que tu allais partir. »

J’ai peine à croire qu’il puisse être aussi... libre que moi, qu’il puisse tout larguer comme ça. Il ne dit rien de plus.l. 285

« On descend ici. »

Le camping est à moins de cent mètres de l’arrêt. Bien desservi.

« Je suis chez un pote. Faut que je récupère mes affaires. Tu vas partir comme ça ? Sans rien ?

— J’ai ma carte bleue. Je laisse pas grand chose, ici », me répond-il.l. 290

Nous entrons dans le camping, et nous dirigeons vers le coin « résidents permanents ». Ceux qui sont là toute l’année, au mépris des législations. Mais pour les expulser, l’état devrait leur trouver des logements. Et ça coûte trop cher. Le gérant du camping ne va pas se plaindre : ça lui fait un revenu stable à l’année.

Ici les emplacements ne sont pas des carrés d’herbe, de gravier et de boue. Il y a des haiesl. 295 entretenues, des restes de fleurs entre les feuilles mortes, témoins d’un jardin florissant au printemps, des mobiles-homes en parfait état, de la lumière derrière les rideaux, le bruit d’une télévision. Les lampes du camping dessinent l’allée en gravier dans la nuit, nous marchons.

Je pousse le portillon blanc d’un emplacement, et vais frapper à la porte de la caravanel. 300 cossue posée là.

La porte s’ouvre. Yann B., 23 ans, barbe mal rasée, apparaît dans l’embrasure.

« C’est toi ! Entre.

— Yann, je te présente Pierre. Il vient avec moi. »

Ils se serrent la main, alors que je me faufile vers la couchette que j’ai occupéel. 305 pendant le mois. La télévision parle toute seule pendant que Yann propose un café à Pierre. Je récupère mon sac dans un placard, et commence à faire l’inventaire de mes affaires.

« Le dernier débat entre les candidats à la candidature, hier soir au Zénith de Paris, a réuni plusieurs centaines de milliers de sympathisants, récite l’appareil. Il en émerge plusieursl. 310 propositions innovantes. Les candidats des partis gouvernementaux ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils jugeaient contraire au bien des citoyens toute réforme de ce type. Leur projet de rupture avec la politique actuelle prévoit au contraire une amélioration en douceur des conditions tout en favorisant la croissance et le progrès. Vous trouverez après minuit une rediffusion de... »l. 315

Je pense avoir fourré dans mon sac tous mes vêtements. J’entrouvre la porte de la salle de bain pour saisir ma trousse de toilette. Je tire mon sac jusqu’au coin salle-à-manger-salon-cuisine.

« T’as oublié une paire de chaussures – de la dernière fois, lance Yann au milieu de sa conversation avec Pierre. Derrière toi. »l. 320

Je me retourne, et fourre la paire indiquée dans mon sac.

« On y va », lancé-je à Pierre. Ce dernier se lève et se cogne à un placard suspendu au-dessus de sa tête. Yann pose les deux tasses de café dans le minuscule évier.

« À la prochaine ! » Je l’embrasse.

« Quand tu veux, ma porte est ouverte. » Il serre la main à Pierre. « Au plaisir. »l. 325

Nous sortons.

« Il fait quoi ? me demande Pierre.

— Yann ? Il est vendeur dans un magasin d’électroménager, je réponds.

— Et il vit dans un camping ?

— Ça lui permet de profiter un peu de son salaire. D’aller au cinéma, une passion pour lui.l. 330 De partir en vacances une semaine par an. »

Nous arrivons à l’arrêt de bus. Encore une fois, j’arrête Pierre, et je paie en monnaie d’illusion.

Nous allons nous asseoir au fond du bus. Il est vide. Normal, nous sommes en pleine nuit, et nous allons vers le centre-ville. D’ordinaire, les lignes de nuit ne sont utilisées que par lesl. 335 étudiants qui rentrent d’une soirée. Il est déjà trop tard pour les couples de retour d’un restaurant.

« Ta monnaie... commence Pierre à voix basse, ce n’est qu’une illusion, n’est ce pas ?

— Oui...l. 340

— Tu paies toujours comme ça ? s’étonne-t-il.

— Oui.

— Et ça ne pose pas de problèmes ? L’argent finit par disparaître...

— En effet. D’un autre côté, la dernière fois que j’ai été prendre mon salaire remonte à quelques années. Je ne donne ni ne reçois aucun argent.l. 345

— Et ça ne te culpabilise pas plus que ça ?

— Non », je réponds sèchement.

Le bus fonce à travers la ville déserte. Déjà la gare est en vue. C’est une bâtisse style début vingtième siècle, avec encore gravé le sigle « SNCF » sur le fronton. Nous descendons.l. 350

Le hall est éclairé, mais la gare est déserte, à part deux agents d’entretien, des noirs. Ils passent de grands balais en tourbillonnant lentement, silencieusement, consciencieusement. Nous traversons leur ballet et passons à côté d’automates vendeurs de billets, dont un est défoncé, et marqué « H.S. ». Pierre ralentit le pas pour s’arrêter devant eux, mais voyant que je n’en fais rien, se reprend et revient à ma hauteur. Il ne dit rien.l. 355

Le grand tableau lumineux clignote désagréablement. Je me plante devant.

« Le 22 heures 42, ça te dit ? demandé-je à Pierre.

— C’est toi qui choisit.

— Il part voie 9. »

Nous empruntons des escalators à l’arrêt pour descendre dans un passage souterrain. Nousl. 360 marchons sous les voies, et remontons sur le quai correspondant. Deux voyageurs sont assis sur un banc, avec des gros sacs. En s’approchant, nous remarquons qu’il s’agit de deux voyageuses. Nous nous asseyons à côté. La gare est déserte, et personne ne trouble le silence. Notre train arrive dans vingt minutes.

Je ferme les yeux, et tente de m’assoupir. J’espère que Pierre va me laisser dormir quelquesl. 365 heures, qu’il ne va pas m’embêter avec des questions. Je me demande toujours pourquoi il a voulu me suivre. Et s’il profitait de mon sommeil pour voler mon sac et mes affaires ? Quelle idée stupide ! D’abord il n’y a rien d’intéressant dans mon sac, et il le sait, il m’a vu le faire. Ensuite s’il avait voulu me voler il ne s’y serait pas pris comme ça. Et de toute façon, il n’a pas de billet, il dépend de moi au cas où il y aurait un contrôle, et vu le trajet, il y aura unl. 370 contrôle.

Il est toujours assis à côté de moi, a remonté son col, ne bouge pas, et regarde la gare.

Le train arrive dans un crissement qui déchire le silence de la nuit. Une voix stupide nous annonce que le train est arrivé. Nous montons dedans, avec les deux voyageuses qui attendaientl. 375 avant nous, et quelques autres personnes arrivées depuis.

Les wagons ont au moins cinquante ans, les néons cliquettent, certains sièges sont déchirés, d’autres tachés. Nous trouvons deux sièges corrects dans le sens de la marche. Je cale mon sac dans le porte-bagages au-dessus de nos têtes, et m’assois contre la vitre. Avant que le train ne s’ébranle, j’ai déjà fermé les yeux.l. 380

*

« Hum ! »

On me secoue légèrement.l. 385

« C’est Julian qui a les billets », explique une voix au-dessus de moi.

J’ouvre les yeux. Un contrôleur attend patiemment, son attirail à la main. Je vois Pierre inquiet : il est incapable de sortir tout seul des billets qui n’existent pas.

Je leur lance un regard furieux à tous les deux – ils m’ont réveillée – et les fais se pousser pour me permettre de récupérer mon sac. En même temps, je fabrique à l’intérieur deux billetsl. 390 dûment compostés, froissés à souhait, que j’exhibe une fois le sac descendu. Le contrôleur les poinçonne, je les fais disparaître une fois retournés dans le sac. Le contrôleur s’éloigne, mon sac reprend sa place sur le porte-bagages.

Mais le jour s’est levé, et je n’ai plus sommeil. Tant pis. N’étant toujours pas d’humeur à discuter avec Pierre, je regarde le paysage au travers de la grille de sécurité. Il respecte monl. 395 silence. Nous traversons des champs, mais je vois plus loin des immeubles se dessiner sur l’aube. Nous approchons d’une ville.

Les vitres se remontent toutes automatiquement, à l’exception d’une ou deux dont le mécanisme asthmatique fait quelques chaos avant d’abandonner.

« Mesdames et messieurs, notre train traverse actuellement une zone urbaine dangereuse,l. 400 nous explique une voix enregistrée. Pour votre sécurité, les vitres et les portes ont été verrouillées, et l’arrêt d’urgence rendu inopérant. Veuillez nous excuser du désagrément. »

Nous entrons dans la ville. Les murs sont couverts de graffitis, et en piètre état. Mais les gens marchent dans les rues et conduisent leur voiture comme dans n’importe quel quartier. Le train passe à toute vitesse dans une gare condamnée. Ici, plus aucun train nel. 405 s’arrête.

Nous passons à côté d’un terrain vague. Quelques jeunes s’y sont installés. Quelques jets de pierre sur le train. Ils ne peuvent de toute façon pas franchir les clôtures électrifiées.

« Un jour, ils lanceront des bombes », dit tristement Pierre.

Je me tourne vers lui : « Qu’est-ce que tu racontes ?l. 410

— On les empêche de prendre le train, parce qu’on dit qu’ils sont violents. Ils sont violents parce qu’on les empêche de prendre le train. Un jour on leur interdira de sortir de leurs quartiers. Un jour ils lanceront des bombes.

— Ça ne changera rien ! répliqué-je.

— Fermer des gares ne changera rien non plus. »l. 415

Dans un cliquetis, les fenêtres se déverrouillent. À l’avant du wagon, un homme baisse sa vitre avec un soulagement peu discret, et allume une cigarette malgré l’interdiction.

« Tu es sûre de pouvoir retrouver du travail, là-bas ? me demande Pierre.

— Je n’ai jamais eu de soucis. Surtout que nous allons dans un coin qui embauche pas mal. Je connais une amie qui pourra nous loger, je vais prendre quelques jours de vacances, en profiterl. 420 pour chercher un travail, et j’aimerais reprendre mes représentations pour le week-end prochain.

— Et tu pars toujours comme ça, à l’improviste ?

— J’ai des copains qui peuvent m’héberger, un peu partout. C’est ce que je regarde en premier. J’ai essayé les hôtels. Je peux me le permettre, ils n’y voient que du feu, mais... jel. 425 m’ennuie pendant les journées. Je ne fais pas de répétition, d’ailleurs mes spectacles sont tous différents. Être aléatrice, ce n’est pas un talent que l’on entretient, c’est un don que l’on a. Une fois sur scène, je m’inspire de la salle, du public, de ce que je suis. Alors je préfère aller chez des amis, me lever tard, préparer à manger le midi, aller marcher un peu dehors, parler avec eux lors du dîner, avant d’aller travailler. Lesl. 430 hôtels, c’est pas pour moi. Je n’ai pas envie de passer ma vie à m’ennuyer. Ça ne sert à rien.

— C’est pour ça que tu as choisi de faire tes spectacles ? Pour ne pas t’ennuyer ?

— Je n’ai pas choisi d’être aléatrice. Je le suis, autant s’en servir.

— Tu sais ce que c’est vraiment ?l. 435

— Je ne m’en suis jamais véritablement inquiétée. J’ai entendu des rumeurs, mais ça ne m’a jamais intriguée plus que ça.

— Pour les non-aléateurs, les aléateurs sont des légendes, m’explique-t-il. Car si nous en croisons un dans la rue, nous ne nous en rendrons pas compte, et il n’est pas dans l’intérêt de l’aléateur de se faire remarquer. Mais les gens se méfient tout del. 440 même. La plupart ne savent pas d’où viennent les aléateurs, et toute publication, ou reportage à la télévision est strictement censuré ou retravaillé par les pouvoirs publics. Tout ce que sait la majorité des gens, c’est que les aléateurs peuvent les tromper, ce sont donc des gens peu recommandables. C’est la peur de l’étranger, due à une crainte de se faire tromper... crainte peu justifiée, car de la même façon qu’il existe desl. 445 non-aléateurs honnêtes, il existe des non-aléateurs escrocs, il doit donc exister des aléateurs honnêtes.

— Et sur le don à proprement parler ?

— Quand je me suis renseigné sur toi après avoir assisté à quelques-unes de tes représentations, j’ai fait des recherches à propos des aléateurs, sur internet, où l’on trouvel. 450 quelques études indépendantes. Ce qu’elles racontent est à prendre au conditionnel, car les preuves sont jalousement conservées par certains états, mais je vais te raconter ce qui me semble le plus vraisemblable. L’histoire commence au Moyen-Orient, il y a de ça deux générations. Au cours de l’un des conflits du secteur, l’un des pays ayant une alliance avec certaines nations occidentales, il a accepté de tester à grande échelle le produit de leurs recherchesl. 455 militaires.

« Il s’agit d’un virus, hautement contagieux, qui n’est en temps normal pas du tout nuisible aux êtres contaminés. Il n’y a aucun symptôme, le virus est totalement silencieux. Mais il rend réceptif certaines parties du corps humain à certaines ondes radio, permettant l’envoi de sortes d’ordres aux personnes infectées, ordres auxquelles celles-ci ne peuvent s’empêcher d’obéir.l. 460 Infecter la population ennemie donnait un terrible avantage, même si cela violait des traités internationaux. Mais à l’époque, la technologie n’étais pas au point, aussi les ordres étaient souvent mal interprétés, et les chercheurs abandonnèrent leurs recherches, la guerre se poursuivit conventionnellement. Mais des milliers de personnes avaient été infectées, et contaminaient leurs voisins.l. 465

« Une campagne de vaccination massive avait été réalisée pour circonscrire le virus à la zone désirée. Mais elle fut inefficace, notamment en raison des nombreuses mutations du virus. L’épidémie se transforma en pandémie, et fit le tour du monde en une dizaine d’années. Elle était d’autant plus terrible qu’il n’y avait aucun symptôme et que les personnes contaminées ne mouraient pas : elles pouvaient transmettre lel. 470 virus pendant toute leur vie. Les organisations mondiales eurent vent du problème, mais préféraient mettre leur argent ailleurs que dans un virus qui ne semblait pas dangereux.

« Une génération plus tard, il est apparu que certains enfants de parents contaminés naissaient avec une forme tout à fait particulière du virus. Ils étaient capable de résister auxl. 475 ordres reçus, les percevant, mais ayant conscience que ce qu’ils ressentaient n’était pas la réalité, et surtout ils étaient capables d’envoyer eux-mêmes des ordres, d’une façon bien plus précise que celle prévue à l’origine, en mêlant une transmission par des ondes et par des phéromones. Et en plus, ils continuaient à contaminer leurs voisins, mais avec la forme « normale » du virus. Bref, ils étaient des aléateurs. Les aléateurs sont loins d’être tous égaux : certains sont juste sensiblesl. 480 aux manipulations des autres, d’autres comme toi peuvent former des illusions à grande échelle.

« Certaines prévisions montrent que la population humaine entière aura les dons d’aléateur d’ici huit ou dix générations, mais que dans cinquante ans le taux d’aléateurs sera déjà tellement fort qu’il n’y aura plus d’intérêt à faire des illusions : il y aura probablement toujours quelqu’un àl. 485 proximité pour s’en rendre compte.

— Ce n’est pas très joyeux, ajouté-je au bout d’un instant.

— Question de point de vue. Je suppose que ça peut donner de l’espoir à certains non-aléateurs... Une sorte d’égalité.

— La fin de la belle vie... soupiré-je.l. 490

— Tu as encore le temps.

— Et tu as hâte que ça arrive ? lui demandé-je.

— Je n’ai pas peur des aléateurs... surtout des aléatrices. »

Après un arrêt de quelques minutes dans la gare locale, le train est reparti. Nous sommes sortis de la ville. Le contrôleur est repassé, mais s’est souvenu de nous. Je ne me rappelais plusl. 495 l’emplacement exact des trous sur les billets. Une erreur à éviter.

Les champs défilent à toute vitesse, comme dans un film. Pierre commence à trouver le temps long. Il m’a demandé si je n’avais pas un livre. J’aurais bien voulu lui en créer un, mais je ne connais pas de livre par cœur.

Le train ralentit dans un sifflement strident. Cela fait déjà un moment que nous sommesl. 500 entrés dans la ville. Les fenêtres sont de nouveau verrouillées, au désespoir manifeste du fumeur assis plus loin. Il n’y a plus que nous trois dans le wagon.

« Mesdames et messieurs, nous arrivons au terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Veuillez ne rien oublier à vos places. Notre société et son personnel d’accompagnement vous souhaitent une agréable journée. »l. 505

L’homme se lève, et se précipite vers la sortie en titubant, à cause des mouvements du train. Les voies se dédoublent en série, nous entrons dans la gare.

Le train s’est immobilisé. Il ne fait pas très froid, mais il pleut, dehors. Le vent fait descendre la pluie sous les abris des quais. Nous entrons dans le hall.

« Il va falloir marcher, expliqué-je à Pierre. On peut prendre un bus, mais nous auronsl. 510 presque autant à marcher qu’en partant d’ici.

— Alors autant marcher directement, je préfère éviter d’avoir à payer... »

Son sourire dissimule mal sa désapprobation de mes pratiques.

Nous passons devant un guichet. Comme personne n’attend, je m’approche et demande : « Pensez-vous qu’il va pleuvoir longtemps ?l. 515

— Il y aura des averses ou de la bruine pendant la journée, c’est les prévisions. Après... peut toujours y avoir une éclaircie, mais je ne peux pas vous dire.

— Merci bien ! »

Nous sortons sur un boulevard, et nous commençons à remonter les allées. Au bout d’un moment, Pierre me propose de porter mon sac. J’accepte.l. 520

« Tu n’as pas faim ? Nous n’avons pas déjeuné, et il est presque midi.

— Si, un peu », m’avoue-t-il avec un sourire.

Je ne lui dis pas que j’avais l’habitude de sauter des repas, préférant manger arrivée à destination que toute seule dans un kebab. Il aurait voulu faire de même. Et puis aujourd’hui, je ne serai pas toute seule.l. 525

Le dimanche midi, il n’y a pas grand chose d’ouvert, surtout en automne. Avec en plus la pluie fine, la ville est morte et trempée. Nous avons porté le sac chacun notre tour deux fois avant de passer devant une espèce de bar-glace-sandwicherie ouvert. Pierre l’a vu le premier.

« Cette fois, c’est moi qui t’invite. »l. 530

Je ne proteste pas.

La pièce est peu éclairée, le barman occupé à regarder une télé, son affaire désertée. Il doit être ouvert par erreur. Nous avons mangeons rapidement, Pierre paye sans poser de questions, et nous retournons sous la pluie de la ville silencieuse.

« La petite rue sur la gauche, là. »l. 535

Nous avons quitté les boulevards depuis plusieurs minutes. Les immeubles XIXe ont laissé place aux maisons décrépies. Les trottoirs de béton sont en loque, les rues couvertes de nids de poules. Une grille épouse l’arche d’un passage, à côté d’une entrée de garage « interdiction de stationner ». La grille n’est jamais bien fermée, le verrou avait été arraché bien longtemps avant, et jamais remplacé. Et pour cause ! les gens vivant dans l’immeuble au fond del. 540 la cour ne sont pas les propriétaires officiels du lieu, seulement les propriétaires de fait.

La cour est fleurie, et même si l’avancement de la saison a fané une partie des jardinières, des couleurs vives illuminent encore le macadam mouillé. Aux fenêtres, des rideaux multicolores parsèment la grise façade de touches joyeuses. La pluie n’entre pas dans cetl. 545 immeuble.

Je pousse la porte en bois. Ici aussi, la serrure a été démontée. Sur les côtés sont alignés quelques paniers, et deux bicyclettes sont rangées derrière l’escalier en colimaçon.

« Nous allons au troisième. »

Je saisis mon sac, et commence à gravir le vieil escalier grinçant. Le premier palier a étél. 550 décoré par une fresque enfantine. La savane s’y étend, avec girafes, éléphants, gazelles et lions tapis dans les rochers. L’Afrique. Le second palier est la résidence d’hiver de nombreuses plantes vertes, entre lesquelles se frayer un passage avec mon sac n’est pas une mince affaire. Le troisième palier, enfin, contient simplement deux chevalets. Avec deux peintures, de deux femmes. La porte de droite de ce palier est elle aussi peinte, dans des tonsl. 555 sobres. Des arabesques entourent une inscription calligraphiée : « Chez Julie ». Je frappe.

« Entrez ! C’est ouvert ! »

J’ouvre. Julie, la vingtaine, jean et tee-shirt ample, une queue de cheval de ses cheveux blonds, tourne son regard vers nous. Dès qu’elle me reconnaît, elle se précipite dans mesl. 560 bras.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Comment ça va ? Et tu m’amènes du monde ? La grande solitaire est accompagnée ! Bonjour !

— Julie – Pierre... C’est un ami que j’ai rencontré il y a peu... On va te raconter ça. Tu as un peu de place pour lui ?l. 565

— Deux couvertures sur le palier et c’est réglé, répond-elle en allant fermer la porte. Nan, j’rigole. Bien sûr que j’ai de la place, ma chambre d’ami doit pouvoir contenir deux personnes... si on la range un peu. »

Sa chambre d’ami, c’est en fait son atelier. J’avais des remords les premières fois que je venais, mais elle a tellement insisté lorsque j’ai voulu trouver un autre logement dans la ville quel. 570 j’ai compris qu’elle préfère avoir quelqu’un chez elle.

Elle installe quelques chaises pliantes autour d’une table qu’elle débarrasse du bazar initial, et nous propose du café. Avisant le chevalet et les toiles entreposées contre le mur, Pierre demande : « C’est de vous les deux tableaux sur le palier ?

— Oui, je suis peintre, et...l. 575

— C’est votre métier ?

— D’abord, tu me tutoies, ordonne Julie d’un ton faussement vexé. Ensuite, oui, c’est mon métier. Il y a des gens qui trouvent que mes peintures peuvent servir de décoration. Depuis environ cinq ans, certains étasuniens pensent que ce que je fais mérite d’avoir une place entre l’écran plat de la télé et la fenêtre grillagée de leur living-room. Alors oui, çal. 580 paye.

— Et si ça paye, alors pourquoi habites-tu ici ?

— Parce qu’au début ça ne payait pas. C’est une tante, qui avait bien réussi dans le milieu, qui m’a incitée à commencer, et qui m’a aidée au début. Mais elle est morte d’un cancer. Ma demi-sœur a lancé des procès à répétition pour avoir la totalité del. 585 l’héritage. Je suis partie, et ai trouvé ce squat. Ils m’ont acceptée à condition que j’expose mes toiles d’abord dans le squat. Tous ceux qui descendent des autres étages passent devant, et ceux qui sont dans les étages du dessous montent parfois. L’été, j’en mets plusieurs dehors. Maintenant, j’ai un peu plus d’argent. Mais pour rien au monde je ne partirais.l. 590

— Pourquoi ? demande encore Pierre, avec le sérieux d’un sociologue.

— Déjà parce que Julian ne viendrait plus me voir si je vivais dans un palace marbré de deux cents mètres carrés — j’acquiesce avec un sourire — et parce qu’ici je vis avec des gens charmants. Et ça, c’est irremplaçable. Je ne sais pas si j’aurais autant envie de peindre si j’étais au milieu d’une grande pièce vide avec une énorme baie vitrée donnantl. 595 sur un jardin aux allées rectilignes. Je préfère mon atelier de dix mètres carrés avec une fenêtre qui grince au moindre coup de vent, une vue sur les chats de gouttières et les gamins qui tapent le ballon dans la cour. J’ai plus l’impression d’être dans la vie. »

Nous discutons encore pendant une partie de l’après-midi, je raconte ma rencontre avecl. 600 Pierre. La pluie cesse. Un moment, une femme d’origine asiatique – une voisine – vient rapporter quelque chose à Julie. Cette dernière invite la voisine à rester un peu avec nous pour discuter. Je l’avais déjà vaguement rencontrée lors de l’un de mes précédents passages, et elle aussi m’a reconnue.

« ... déjà venus jeudi dernier, explique la voisine. Depuis que les services sociauxl. 605 sont venus pour la famille du quatrième, c’est la cinquième fois que les flics viennent ici.

— Pourtant le propriétaire de l’immeuble s’en fout ! s’indigne Julie. Il possède l’immeuble à cause d’un héritage, un investissement d’un aïeul qui n’est plus rentable depuis la fin de la dernière crise immobilière. Personne ne veut du bâtiment. Alors qu’est-ce que ça peut bien leurl. 610 faire que nous vivions ici ?

— Ça fait partie du programme de la municipalité. Ils ont été élus sur la lutte contre la racaille, et ajouter “évacuation d’un squat” à leur tableau de chasse pourrait les aider pour les prochaines élections... car ils savent qu’ils auront besoin d’aide. Et comme il y a pas mal de monde ici qui n’a pas forcément tous les papiers, tout ça,l. 615 ils ont bien envie de nous virer. Même s’il y en a qui sont ici depuis plus de vingt ans. »

Elles continuent à discuter toutes les deux, je m’éclipse avec Pierre. Nous sortons de l’immeuble, il commence déjà à faire plus sombre.

« Où allons-nous ? me demande Pierre, alors que nous marchons vers la côte.l. 620

— Dans les quartiers branchés. J’aimerais faire un repérage des cabarets, avant de m’y rendre.

— Ça fait longtemps qu’ils ont des soucis avec la police ? questionne-t-il à brûle-pourpoint.

— Je n’en sais rien... Tu sais, je ne me mêle pas des affaires des gens chez qui je dors. Ce sont leurs problèmes, leurs endroits, leurs mondes. Je n’ai pas envie de m’occuper de ce qui nel. 625 me regarde pas.

— Enfin, si jamais ils font évacuer le squat quand tu n’es pas là, et qu’un jour tu débarques et que tu trouves à la place une maison de retraite, tu seras quand même un peu concernée ! insiste-t-il.

— Oui... c’est la première fois que j’entends Julie en parler. Mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas àl. 630 moi de m’engager, d’aller voir les politiques, alors que je ne respecte même pas les lois du pays. Je ne suis ici qu’une invitée. Je vais rester un mois, et m’en aller. Ce ne sont pas mes problèmes !

— Tu es une invitée partout », me rappelle-t-il avec le sourire.

Mais il n’ajoute rien de plus. Il ne veut pas de dispute. J’allais m’énerver, mais après tout... ill. 635 est là, il observe. Comme quand il venait tous les soirs, il est un spectateur. Il pose des questions, essaye de comprendre. Mais il n’a pas le droit de juger, et ne me fera pas changer de vie. Pas maintenant.

Je cesse de ruminer alors que nous arrivons au bord de mer. Le soleil est déjà sous l’horizon, la mer est noire, on n’y voit que les reflets des réverbères. Les enseignes lumineuses des bars, desl. 640 restaurants et des cabarets de la côte ont déjà commencé à clignoter. Je m’arrête devant les entrées, consulte les programmes, prends des prospectus. J’entoure au crayon les spectacles d’aléateurs, bien souvent dissimulés sous des noms accrocheurs « vivez les fantastiques illusions de... », « voyage dans vos rêves », et autres du même style. Pierre me regarde faire. « Il y a encore beaucoup de monde qui vient à cette époque ?l. 645 demande-t-il.

— Dans les coins de riches, oui. Tous les aléateurs seront par ici dans un mois. L’hiver est dur pour les aléateurs qui n’ont pas la chance d’être excellents. Il existe des régions où il n’y a qu’une ou deux places pendant l’hiver. Les contrats sont très précaires. Quand un aléateur se présente, il doit faire une démonstration. S’il est meilleurl. 650 que l’actuel, il prend sa place dès le lendemain. Dans les régions plus riches, sur la côte ou à Paris, les places sont plus nombreuses, mais il n’y en a pas pour tout le monde.

— Et si tous les cabarets ont déjà des spectacles d’aléateurs, tu fais comment ?

— Je les classe dans un ordre de préférence, suivant les autres spectacles qu’ils proposent etl. 655 selon qu’ils soient susceptibles d’avoir des demandes particulières ou qu’ils me laissent faire comme je l’entends. Et je vais les voir dans cet ordre, parfois le contrat de leur aléateur est arrivé à terme, ou alors je fais une démonstration, je demande une soirée pour faire mes preuves.

— Et ils licencient l’autre ?l. 660

— Ça arrive. » Je hausse les épaules.

« C’est le troisième cabaret qui ne propose aucun spectacle d’aléateur, m’étonné-je au bout d’un moment. C’est rare qu’il y en ait aussi peu ici...

— Comme ça tu n’auras pas besoin d’évincer un concurrent. »

Je ne réponds pas. Je place les programmes des cabarets sans aléateurs dans une pochel. 665 différente des autres programmes. Je sais déjà par lequel je vais commencer : il a l’air moins glauque que les deux autres.

Il commence à être tard, nous rentrons.

l. 670

*

« Julian ! Julian ! »

On me secoue. J’entrouvre les yeux. De la lumière s’infiltre à travers les battants des volets.

« Julian, réveille-toi ! »l. 675

Je me redresse. Julie, inquiète, continue de me secouer. Sur le matelas d’à côté, Pierre aussi est réveillé.

« Désolé, les flics sont dans la cour !... »

Nous nous levons et nous habillons en vitesse, tout en allant à la fenêtre qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble. Une dizaine de policiers en uniformes, arme au poing, sont deboutl. 680 près de l’entrée. Un autre tient un porte-voix. « ... évacuer le bâtiment. Des équipes sociales vont vous prendre en charge à la sortie. Veuillez n’emporter que vos papiers d’identité... »

« Il y en a déjà qui sont sortis ? demandé-je.

— Personne, me répond Julie. D’origine française ou non, avec ou sans papier,l. 685 avec ou sans emploi, on est tous ici dans la même galère. Personne ne fera le premier pas. »

Nous écoutons encore quelques instants le policier lancer une nouvelle sommation.

« Qu’allez vous faire ? demandé-je.

— Je ne sais pas, répond Julie, anxieuse. Ils ne sont jamais allés jusque-là. C’est la premièrel. 690 fois qu’ils donnent un ordre aussi catégorique, les fois précédentes, ils n’étaient que deux, et venaient juste faire des propositions de relogement... pour ceux qui avaient des papiers, bien sûr.

— Et on ne peut rien faire ?

— Personne ne va sortir, bien sûr. Mais je ne vois pas ce que nous pourrions faire enl. 695 plus. »

Je me tourne vers Pierre. Il me fait rapidement un semblant de sourire qu’il perd vite. Lui non plus n’a pas l’air rassuré, mais il semble attendre quelque chose. Il me regarde.

« Viens, Pierre. On descend !l. 700

— Que vas-tu faire ? s’inquiète Julie.

— Je ne sais pas encore, mais fais-moi confiance. »

Je saisis ma veste, et commence à descendre dans l’escalier. L’immeuble est silencieux, tous ses occupants doivent être derrière leurs fenêtres, à attendre eux aussi.

Juste avant la porte d’entrée, j’arrête Pierre.l. 705

« Attends ici. Il ne faut pas que l’on te voie de l’extérieur.

— Mais... proteste-t-il.

— Je te dirai quand tu pourras sortir. »

J’avance, j’ouvre résolument la porte, et me place juste devant, face aux policiers. Celui qui tient le porte-voix s’est tu, il ne semble pas en revenir lui-même.l. 710

Ils attendent. Moi aussi. C’est comme dans les salles des cabarets : il faut un temps avant qu’ils soient tous réceptifs.

« Avancez, s’il vous plaît. N’ayez pas peur ! »

Je reste immobile. Je construis une petite illusion, un chat que je fais dégringoler d’une gouttière voisine jusque dans la cour, dans un grand vacarme. Ils ont tous tourné la tête, ou aul. 715 moins tiqué. Je peux y aller.

Je construis une illusion de moi-même et de la façade. Je leur fais croire que je reste immobile, que rien ne change, alors que je me retourne, ouvre la porte, et fais signe à Pierre de venir.

« Ils ne nous voient pas », l’informé-je.l. 720

Nous sortons. Pierre aussi voit mon double immobile, et s’arrête, surpris. Je l’entraîne rapidement vers un banc situé sur la gauche de la cour. Dès que nous sommes assis, je fais avancer mon illusion. Elle marche, toujours silencieusement, jusqu’à arriver devant les policiers. Et s’arrête.

« Heu... vous pouvez sortir, commence le policier, un peu déstabilisé par mon silence. Lesl. 725 gens du social sont dans la rue, vous n’avez qu’à leur montrer vos papiers, ils s’occuperont de vous. »

L’illusion ne bouge toujours pas.

« Allez-y, insiste-t-il. Nous n’avons pas que ça à faire. »

Je fais sourire légèrement mon double.l. 730

« Alors repartez. Ici, personne ne veut partir. Et personne ne partira. Vous n’avez rien à faire ici. Vous pouvez vous en aller. »

Les visages des policiers se crispent. Ils devaient croire que j’allais vraiment sortir. Le gradé au porte-voix fait un signe dans son dos, et les autres policiers braquent leurs armes vers mon double.l. 735

« C’est pas compliqué, vous n’avez pas le choix ! s’impatiente le policier. Alors vous allez nous suivre, sans histoire.

— J’ai le choix. Nous avons toujours le choix. Et personne ne pourra m’obliger à vous suivre.

— Écoutez, tente de négocier le policier, on nous a donné carte blanche pour virer tout lel. 740 monde. Alors on préférerait que ça se fasse sans histoires. On m’a donné un ordre ce matin, alors moi, je ne fais qu’obéir, c’est tout. Alors vous allez obtempérer, et pas d’histoire. D’accord ? »

Pour ponctuer sa phrase, les armes se font plus menaçantes.

« Vous ne pourrez pas me faire partir, je réponds. Comme moi, vous avez le choix. Vousl. 745 pouvez demander à vos hommes de tirer, ou faire demi-tour. Et vous autres, lancé-je à l’adresse des autres policiers, vous avez aussi le choix. Vous pouvez continuer à me tenir en joue, même tirer, ou faire demi-tour, et rentrer chez vous. Nous avons tous le choix à partir du moment où nous sommes prêts à faire face aux conséquences. Vous pouvez choisir. J’ai déjà choisi. »l. 750

Un silence tendu s’installe.

Soudain, le gradé fait un signe rapide de la main. Les autres m’entourent promptement, brandissant leurs armes.

« Faites-la sortir ! »

Ils font un pas de plus vers moi. Certains sont calmes, froids et professionnels, d’autresl. 755 tremblent, manquent d’assurance. On ne leur avait probablement jamais dit qu’ils risquaient de devoir menacer quelqu’un qui n’a jamais fait de mal à personne. L’un d’eux semble particulièrement nerveux. Je suis presque sûre qu’il va craquer. Je fais tourner brusquement la tête de mon illusion vers lui. Surpris, il tire.

La balle traverse évidement l’illusion, et va se ficher dans la façade de l’immeuble, enl. 760 provoquant un petit nuage de poussière. Heureusement qu’elle n’a pas touché un des policiers, ça aurait été bien plus difficile à dissimuler. Car les policiers n’ont rien vu de tel.

Mon illusion a placé en toute irréalité la main devant la balle, et l’a arrêtée. Pour garder un semblant de réalisme, elle tient maintenant un bras ensanglanté contre sa poitrine, mais restel. 765 fièrement devant les policiers. Et ceux-ci n’ont rien vu de la poussière du crépi effrité par la balle. Pierre s’est tourné vers moi, et même en me voyant à côté de lui sur le banc, il reste choqué par la scène.

Ils sont tous immobiles, les visages figés d’horreur. Le policier qui a tiré a lâché son arme. D’autres ont baissé la leur, et les derniers n’ont pas bougé, paralysés par ce qui s’estl. 770 passé. Seul le gradé s’est ressaisi. Il a sorti son portable, et a rapidement demandé une ambulance.

« Maintenant ça suffit, ordonne-t-il. Vous allez vous asseoir, l’ambulance sera là d’ici cinq minutes. Vous arrêtez vos histoires et vous nous laissez travailler ! »

Je m’avance vers lui. Personne ne songe à m’arrêter.l. 775

« Vous avez compris mon choix — je lui montre faiblement ma main blessée — vous avez encore la possibilité de faire le vôtre. Vous avez choisi la violence, et vous aurez mon sang sur la conscience jusqu’à la fin de vos jours. Vous pouvez choisir de n’avoir que cela, et de rentrer chez vous. »

Il me jette un regard noir.l. 780

« Rentrez dans l’immeuble et faites sortir tout le monde, ordonne-t-il. Menacez les gosses, ça les fera réfléchir ! »

Seuls quatre policiers, ceux qui n’avaient pas baissé leurs armes quand j’avais été touchée, s’avancent jusqu’à la porte en bois branlant à la serrure manquante. Ils essayent de l’ouvrir, mais n’y arrivent pas. Ils donnent des coups dessus, sans succès. Car ils ignorent qu’ils tentent del. 785 passer au travers d’une façade d’illusion. Une façade qui répond à ma volonté, et qu’ils ne pourront jamais franchir.

Je les laisse s’acharner ainsi pendant quelques minutes, avant de lancer à leur chef : « Ils ne sont pas chez eux. Ils ne rentreront pas. »

Il ne répond pas, et me jette un nouveau regard sombre.l. 790

« Vous pouvez vous obstiner, je poursuis, mais vous vous souviendrez toujours de ce moment. Vous vous souviendrez toujours du moment où l’on vous a dit que vous aviez le choix. Et à partir de ce moment, vous saurez que chaque action que vous effectuerez, de la plus mineure à la plus importante, est le résultat d’un choix. Qu’à chaque étape, vous auriez pu faire autrement, et que si vous avez agi ainsi, c’est uniquementl. 795 parce que vous le vouliez bien. À partir de ce moment, vous serez libre. Apprenez la liberté.

— Taisez-vous ! hurle-t-il. Vous devriez être contente que je ne vous ai pas faite tuer !

— Vous avez choisi de ne pas me tuer. Vous étiez libre de votre choix. À vous del. 800 l’assumer. »

Il se détourne en poussant un soupir. Se rapproche un peu de ses hommes, constate qu’ils en sont toujours au même point. Ils ne rentrent pas. Le policier saisit alors son portable, et marmonne quelques mots. La réponse n’a pas dû lui plaire. Il s’énerve, et se dirige à grands pas vers la sortie, en argumentant avec son téléphone.l. 805

Ses subordonnés, voyant que leur chef s’est absenté, arrêtent leur tâche infructueuse. Ils n’échangent aucun mot. Ils attendent, désorientés.

Un hurlement de sirène s’approche. Le gradé revient à grands pas dans la cour.

« On s’en va, les gars. Grouillez-vous. »

Deux ambulanciers entrent dans la cour. Je fais marcher dignement mon illusion versl. 810 l’immeuble, et la fais entrer à l’intérieur sous les regards des policiers qui viennent de se battre contre la porte. Le gradé hurle quelques mots aux ambulanciers qui s’arrêtent, hésitants, avant de faire demi-tour. Tout le monde sort. La grille de la cour est refermée.

Après un long silence, Pierre et moi nous levons, et rentrons d’un pas lent.

« Tu en as beaucoup, des discours philosophiques à l’usage des policiers pour les évacuationsl. 815 de squat ? demande-t-il, ironique.

— Fallait bien que je trouve quelque chose pour l’énerver. »

Dans la cage d’escalier, les portes sont ouvertes. Les enfants nous regardent monter, sans un mot. Ils respectent. Le soulagement se lit dans les regards des parents. Une femme pose la question que tous taisent : « Mais... vous allez bien ?l. 820

— Cela n’était qu’illusion », je souris.

Julie était en train de préparer rapidement un petit-déjeuner quand nous sommes remontés. Quand je rentre dans la cuisine, elle m’arrête, l’air soulagé.

« Va t’asseoir. Je sais que tu es épuisée, et tu as sauvé suffisamment de monde aujourd’hui pour que je te prépare ton café. »l. 825

Elle sait dans quel état je rentre après un spectacle.

Nous parlons peu de cet événement, mais le regard des autres habitants a changé. Car même si je les ai aidés ce jour là, tout le monde sait que la menace demeure. La municipalité n’est pas pressée : les élections ne sont que dans une petite année, ils pourront revenir, et si ce n’est pas avant la trêve hivernale, ce sera après... ou pendant, si l’on arrive à faire çal. 830 silencieusement. Ceux qui vivent ici savent désormais que leurs jours sont comptés. Et même si j’essaye de ne pas trop y penser, je ne serai probablement pas là quand on viendra les expulser.

l. 835

*

« ...officiellement candidat. En dépit d’une sourde opposition au sein même de son parti, et d’une candidature de plus en plus probable du président sortant, il a déclaré dans une interview, diffusée sur internet par le même quotidien, qu’il considérait le fait d’être président comme “une vie de choix”. Au lendemain de... »l. 840

Pierre referme la porte de la cuisine, assourdissant le son de la radio. Il répond par un haussement d’épaule à mon sourire.

« Il est candidat... tout le monde le savait, comme si c’était un scoop !

— Cet après-midi, je vais aller voir dans les cabarets que j’avais repérés l’autre jour, annoncé-je. Je commence à avoir sérieusement envie de retravailler après ces quelques jours del. 845 vacances.

— Je pourrais venir avec toi, ou tu préfères y aller seule ?

— J’irai seule. De toute façon, tu ne pourrais pas assister aux entretiens, donc autant y aller seule. Mais je ferai ajouter dans mon contrat de réserver une place chaque soir que je pourrais offrir à la personne de mon choix. Et il se peut que tu sois le bénéficiaire de cesl. 850 places...

— Ce sera avec plaisir ! »

Les feuilles mortes jonchent les rues. Je marche sur ce tapis ocre, petit plaisir enfantin. À part un peu de circulation, les rues sont peu animées. Une torpeur automnale s’est abattue sur la ville, si vivante l’été.l. 855

J’arrive au bord de la mer. Les palmiers plantés là font triste mine en se détachant sur le ciel gris. La bande de sable n’est occupée que par des débris de canettes, vestiges des derniers beaux jours. Je me dirige vers le premier cabaret de ma liste, l’un de ceux qui n’ont pas de spectacle d’aléateur. L’entrée du public est fermée. Je n’ai pas pris rendez-vous – je ne prends jamais rendez-vous – mais je connais les habitudes des patrons.l. 860 Je cherche une entrée du personnel, et n’en trouvant pas, je contourne le pâté de maison pour arriver par derrière. La petite porte métallique est ouverte, et je grimpe l’escalier étroit jusqu’à arriver à l’étage où doivent vraisemblablement se trouver les bureaux.

« Le bureau du patron ? » demandé-je à un ouvrier qui passe dans le couloir.l. 865

Il me regarde bizarrement – ne m’ayant jamais vue ici – avant de marmonner : « L’directeur ? C’est la porte grise, là-bas. »

Je remercie, et vais frapper à ladite porte. « Entrez ! »

Un homme d’âge mur, strictement vêtu, lève les yeux de documents éparpillés sur son bureau.l. 870

« Que voulez-vous ?

— Bonjour monsieur, je suis venue pour savoir si vous aviez besoin de mes services. Je suis Julian Nielson, aléatrice, et j’ai remarqué que votre établissement ne proposait pas de spectacle tel que je pourrais en faire.

— Asseyez-vous, mademoiselle. Julian Nielson, vous dites ? »l. 875

Il tapote en même temps sur son ordinateur.

« En effet, reprend-il, nous n’avons pas actuellement de spectacle d’aléateur, mademoiselle. Vous avez des compétences dans le domaine, dites-vous ? Puis-je connaître vos références ? »

Je cite quelques unes de mes plus prestigieuses représentations, mes capacités par rapport à d’autres aléateurs, il m’écoute sans un mot, jetant de temps en temps un coup d’œil à sonl. 880 ordinateur.

« Expliquez-moi clairement les raisons pour lesquelles vous voulez faire un spectacle ici, et les raisons pour lesquelles je devrais vous laisser faire un spectacle ici », me demande-t-il.

Qu’est-ce que c’est que cette question ?l. 885

« Les illusions des aléateurs sont en général très appréciées, tenté-je. Contrairement aux autres types de spectacles, nous n’utilisons pas de trucages physiques, nous suscitons nos mirages au cœur même des spectateurs. Étant une aléatrice, je cherche à exercer mon métier, étant le directeur de cet établissement, vous cherchez à attirer le public. Cela, mon spectacle peut le faire. Voulez-vous une démonstration de mes talents ? »l. 890

Il ouvre la bouche pour acquiescer, hésite, puis répond fermement : « Non. Non merci. Même si vous vous vendez très mal, mademoiselle Nielson, vous avez de très bonnes références chez des collègues. Il fut un temps où je vous aurais embauchée directement. J’ai ici – il me désigne son ordinateur – des notes qui indiquent que vos spectacles sont très recherchés, que vous avez un caractère assez instable, notammentl. 895 que vous partez souvent avant la fin de votre contrat, sans prendre votre salaire – ce qui n’est pas un inconvénient. Il y est aussi inscrit une estimation moyenne du salaire que vous mériteriez. Bien sûr, d’ordinaire nous ne disons jamais cela, et prenons tous nos artistes pour de parfaits inconnus, pour pouvoir négocier des contrats plus avantageux.l. 900

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je n’embaucherai plus d’aléateurs. J’ai reçu cette note il y a deux semaines – je vous la lis :

“Madame, Monsieur,

“Vous dirigez un établissement susceptible d’employer des personnes à influence psychiquel. 905 négative (couramment nommés aléateurs). Le projet de loi relatif à la sauvegarde des libertés individuelles qui vient d’être examiné par le parlement déclare dans l’amendement numéro 193 à l’article 3 que l’exercice d’une quelconque manipulation psychique est passible de trente ans de prison ferme, et que l’employeur d’une personne ayant recours à ce genre de pratique encourt jusqu’à 300 000 € d’amende. Ce projet de loi devant être promulgué au plus tard dans un mois,l. 910 nous vous recommandons de cesser tout contact avec les personnes susceptibles d’être concernées par ce projet de loi, et de les signaler aux services de police au numéro vert inscrit au bas de ce document.

“Veuillez agréer, etc.”

« Mes affaires sont suffisamment florissantes pour que je puisse me passer de vos services,l. 915 reprit le directeur. Ce n’est pas le cas de tous mes concurrents. Je ne vous embaucherai donc pas, ni aucun autre aléateur. »

Je suis sans voix. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

« Mais... commencé-je.

— Je dois vous avouer que je ne suis pas tout à fait satisfait de cette mesure... électorale,l. 920 n’en doutons pas. C’est pourquoi, ne vous ayant jamais vue et encore moins rencontrée, je ne vous dénoncerai pas. Mais la loi sera bientôt inscrite au journal officiel, dans le silence le plus total des grands médias. Je vous conseillerai donc de quitter rapidement les lieux. Ce fut un plaisir. »

Il se lève et me raccompagne à la porte de son bureau.l. 925

« Vous connaissez le chemin pour sortir. »

Je ne peux marmonner la moindre salutation. Je me dirige vers la sortie d’un pas machinal. Que vais-je faire ? Où vais-je aller ?

Je suis dans la ruelle qui passe derrière les cabarets. Dans ma poche, les prospectus. Vais-je en tenter un autre ? Tout se passera comme d’habitude, je serai embauchée, je pourrail. 930 faire mon spectacle tous les soirs, et j’oublierai ce cabaret et ses menaces. Mais si lui a reçu cette lettre, les autres probablement aussi. Ceux qui n’ont actuellement pas d’aléateurs ne vont pas prendre le risque d’en engager un en ce moment. Ceux qui en ont un vont le garder jusqu’à la fin du contrat en espérant qu’on ne les embêtera pas avant, et éventuellement le dénoncer à la police pour éviter d’avoir une amendel. 935 tout en conservant le plus longtemps possible un spectacle fructueux. Et les aléateurs vont se faire soit licencier, soit dénoncer... pour être emprisonnés. Je n’ai plus rien à faire ici. Au contraire, peut-être qu’il y a déjà des flics embusqués prêts à consigner les allées et venues des artistes des cabarets ! Il faut que je m’en aille. Il faut que je rentre.l. 940

Je remonte l’escalier de l’immeuble, et déboule dans l’appartement de Julie.

« Julie ! Pierre ! »

Tous deux arrivent.

« Qu’y a-t-il ? s’exclame Julie me voyant arriver. Tu es complètement affolée ! Assieds-toi, je te prépare quelque chose.l. 945

— Ils ont fait passer une loi pour emprisonner les aléateurs ! Ils ont envoyé des lettres dans les cabarets. Ils veulent nous mettre en prison !

— Calme-toi ! m’implore Pierre. Ils ne vont pas t’arrêter dans les cinq minutes. Explique-toi ! »

Je leur raconte mon entrevue avec le directeur, le contenu de la lettre. Je vois leurs visagesl. 950 changer alors qu’ils comprennent la gravité de ce qui arrive.

« Il faut que je parte, je conclus. Vite et loin.

— Ce sera partout pareil, objecte Pierre. S’ils ont envoyé cette lettre ici, pourquoi ne l’auraient-ils pas envoyée dans toute la France ? C’est une loi nationale, la lettre vient des ministères.l. 955

— Nous sommes dans une ville où il y a beaucoup de cabarets, et traditionnellement beaucoup de spectacles d’aléateurs. Peut-être que pour commencer ils se sont intéressés aux coins très fréquentés ? Il doit exister des salles de spectacle perdues où ils n’iront pas me chercher...

— Pour l’instant... ajoute Pierre. Même s’ils commencent par les endroits les plusl. 960 fréquentés, ils finiront par quadriller la France entière. Tu n’auras fait que gagner du temps.

— C’est déjà ça... que puis-je faire d’autre ? Il faut qu’on parte. Immédiatement ! »

Ils ne me répondent pas.

Nos bagages sont vite bouclés. Pierre et moi faisons rapidement nos adieux à Julie. Elle ne ditl. 965 pas qu’elle s’inquiète de ce que va devenir le squat la prochaine fois que les flics passeront, mais je le sens dans son regard. Mais qu’y puis-je ?

Nous montons dans un train, destination le nord-est. Nous prenons place, le train démarre. Je me sens respirer à nouveau.

Pierre me regarde bizarrement. « Pourquoi as-tu si peur d’eux ? Quand une dizaine del. 970 policiers armés s’apprête à faire évacuer le squat, tu descends, te plantes devant, et leur tiens tête jusqu’au bout sans même y avoir réfléchi avant. Pourquoi ne pourrais-tu pas le refaire ?

— Mais... ils m’empêchent de travailler ! Ils ont détruit mon métier ! Qui voudra employer des aléateurs maintenant que c’est illégal ? Et si les policiers venaient me chercher...l. 975 Ils doivent avoir des aléateurs, ou avoir trouvé un moyen quelconque. Ils n’ont pas fait cette loi sans y réfléchir. Si un patron me dénonce, qu’on m’enlève à la sortie d’un cabaret alors que je ne m’y attends pas, que pourrais-je faire ? Avant, j’étais quelqu’un de normal. Maintenant, je n’ai plus le droit de vivre ! Pourquoi ont-ils si peur de nous ? »l. 980

Il me regarde en souriant. Le wagon est vide. Le train avance au ralenti entre deux murs de sécurité en parpaings rehaussés de barbelés.

« Pense à tous ces gens qui aiment maîtriser la vie des autres, m’explique Pierre. Pense à tous ceux qui se plaisent à contrôler, à diriger. Imagine qu’on leur apprenne qu’ils peuvent être manipulés sans s’en rendre compte. Leur première réaction est d’imaginer ce que eux feraientl. 985 s’ils étaient aléateurs. Et c’est tellement peu glorieux qu’ils prennent peur. Car réfléchis un peu : nous, les non-aléateurs, pourrions être dans un monde totalement artificiel, un monde créé uniquement par les aléateurs, un monde tout à fait illusoire. La seule façon pour nous de savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas est de faire confiance aux aléateurs. Or si ceux-ci nous trompent, nous ne pouvons pas leur faire confiance. Tous ceux quil. 990 ont réfléchi à la question des aléateurs sont probablement arrivés à cette conclusion. Et certains ont apparemment déduit qu’il faudrait mettre hors d’état de nuire les aléateurs.

— C’est stupide ! m’exclamé-je. Tu m’as expliqué que ça ne fait que quelques générations que les aléateurs existent. Il y a des livres, des films, plein de choses qui montrent que vous êtesl. 995 dans le monde réel !

— Et si tout ça n’était qu’illusion ? rétorque Pierre. Et si les aléateurs voulaient seulement nous faire croire qu’ils n’existent que depuis peu ?

— Dans ce cas, pourquoi ne cacherions-nous pas tout simplement notre existence ? C’est un raisonnement stupide !l. 1000

— C’est tout à fait plausible pour quelqu’un qui n’est pas aléateur, et plus encore pour quelqu’un qui n’a jamais vu d’aléateur. Si l’on diffuse au journal de vingt heures qu’il est envisageable que les aléateurs nous maintiennent dans un monde d’illusion, tout le monde va vouloir vous lyncher. Les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas, et encore plus de quelque chose qui est acquis par naissance, que personne ne peut apprendre. Évidemment,l. 1005 personne ne leur dira que dans quelques années le taux d’aléateurs dans la population sera tel que faire une illusion ne pourra plus passer inaperçu. Personne ne leur dira que naturellement, nous serons tous aléateurs – ce qui sera alors tout à fait inutile – dans quelques générations. Mais les gens qui ont peur ne regardent pas le futur. Pour eux, seul le présent importe.l. 1010

— Et toi, demandé-je, que penses-tu de tout ça ? Je peux te dire que nous vivons dans le même monde, et tu sais quelles sont les illusions que je fais.

— Je te crois, je te fais confiance depuis le début. Sinon, je ne serais pas avec toi. »

La campagne défile. Le monde est coupé en deux, entre ce qui est à gauche de la voie, et cel. 1015 qui est à droite. Le train est régulièrement obligé de ralentir, à cause du mauvais état des voies. Le wagon s’est un peu plus rempli au fil des gares. Nous avons été contrôlés, j’ai fait de nouveau sortir des billets factices de mon sac. Combien de fois pourrai-je encore le faire ? Contrairement au sourire ironique des autres fois, Pierre s’est montré sérieux en me voyant faire. Il devait penser la même chose.l. 1020

« S’ils m’arrêtent, tu n’as pas peur qu’ils s’en prennent aussi à toi ? demandé-je à Pierre.

— J’ai décidé de venir avec toi, je ne vais pas changer d’avis maintenant !

— Que faisais-tu avant de venir avec moi ?

— J’étais dans une salle de spectacle, perdu au milieu d’un univers illusoire, sourit-il.l. 1025

— Sérieusement !

— J’étudiais l’économie à l’université...

— Toi ? m’étonné-je. Ça ne te ressemble pas !

— Je ne peux pas dire que j’avais vraiment choisi... encore moins que ça me plaisait. Mais après le bac, je n’avais pas trop de choix. Les sciences n’existaient plus là-bas, la fac étant ferméel. 1030 pour travaux, mais n’ayant pas les crédits nécessaires, elle ne sera probablement pas rouverte avant quelques années. Les lettres ne mènent à rien. L’économie à vrai dire non plus, sauf si tu vas dans une école aussi privée que chère. Notre université occupait la masse des bacheliers en attendant qu’ils se trouvent un boulot en intérim. Je n’ai jamais été motivé, mais mes parents voulaient tout de même que je fasse quelque chose – suivre lesl. 1035 jeunes filles en train à travers la France n’offre pas vraiment plus de perspectives de carrière. »

Il hausse les épaules.

« Justement, je reprends, tes parents, ne vont-ils pas s’inquiéter de ton départ ?

— Ça fait quelques années que je ne vis plus avec eux. Nos contacts sont... plutôt rares etl. 1040 épisodiques. J’ai laissé un message sur mon répondeur expliquant que je suis absent pour une durée indéterminée.

— Pourquoi cette distance ?

— Pour plusieurs raisons... tu comprends, mes parents ont toujours été parfaits, affectueux, m’ont toujours aidé dans la mesure de leurs moyens. Mais quand, à table, le soir, la télévisionl. 1045 passant le journal de vingt heures, ma mère remarque après un reportage sur les banlieues que de toute façon, ces étrangers, faudrait tous les renvoyer dans leur pays, et que mon père renchérit en expliquant que nous, nous n’avons rien demandé, c’est difficile de rester calme. J’ai un frère, un petit frère. Inconsciemment, ils l’ont embrigadé. Il tient aussi ce genre de discours. Je n’ai jamais voulu me lancer dans de violents débats avec eux. J’ai préféré me taire et prendrel. 1050 mes distances. S’ils savaient que je suis aujourd’hui dans un train en compagnie d’une aléatrice, je me demande ce qu’ils penseraient. Probablement que tu m’as trompé, que je suis inconscient des risques, qu’un aléateur qui se revendique comme tel est forcément quelqu’un de peu recommandable, puisque c’est quelqu’un qui avoue tromper les autres.l. 1055

« Ce sont mes parents, ma famille. Alors je ne dis rien et tente de les ignorer. Depuis quelques années je regarde ce qui se passe autour de moi. À me demander qui se cachait derrière la magie de tes illusions, j’ai eu envie d’arrêter de regarder, et de m’en aller. Avec toi. »

Je n’ajoute rien, et souris timidement.l. 1060

Le jour tombe. La campagne s’assombrit. Les nuages se teintent d’orange. Le train ralentit dans un crissement de freins. Nous sommes au milieu de nulle part.

« Que se passe-t-il ? demande Pierre.

— Je ne sais pas. Nous allons peut-être croiser un train ?

— Alors que nous sommes sur une voie double ? »l. 1065

Dans le wagon, d’autres passagers lèvent le nez de leurs livres, revues ou ordinateurs portables. Certains se sont réveillés. Le train continue à freiner jusqu’à s’arrêter totalement. Comme lors du passage dans certains quartiers, les vitres se relèvent automatiquement. Un bruit de soufflerie se fait entendre, et une odeur particulière commence à envahir le wagon. Tous les occupants sont mal à l’aise, tout le monde se demande ce qui se passe. Enfin, une voixl. 1070 enregistrée nous déclare : « Votre attention s’il vous plaît : notre train est arrêté en pleine voie pour un contrôle d’identité génétique. Dans le cadre de la loi relative à la sauvegarde des libertés individuelles, des mesures de neutralisation des personnes à influence psychique négative sont en cours, notamment via la diffusion d’un gaz neutralisant respectant les normes en vigueur. Veuillez attendre l’équipe d’examen qui procédera à un prélèvement d’ADN. Notre trainl. 1075 redémarrera une fois ce contrôle effectué. Nous vous rappelons que toute personne refusant le contrôle se voit exposée à des poursuites judiciaires. Veuillez nous excuser de ce désagrément. »

Dans le wagon, les réactions sont diverses : certains sont soulagés d’avoir une raison de ce contretemps, et d’autres s’offusquent qu’on les retarde ainsi.l. 1080

« Julian ! me chuchote Pierre, affolé.

— Qu’y a-t-il ?

— Tu réalises ce qu’ils ont dit ?

— Je...

— Ils viennent de dire qu’ils ont mis en place des dispositifs pour neutraliser les personnes àl. 1085 influence psychique négative, notamment à l’aide d’un gaz ! Ils vont faire des prélèvements ADN... »

Je viens de comprendre ! Ils veulent m’empêcher d’utiliser mes talents d’aléatrice, pour que je ne puisse échapper au contrôle, et ensuite faire un test ADN, ce qui révélerait probablement qui je suis.l. 1090

À la tête de Pierre, je vois qu’il a compris que j’ai réalisé la menace.

« Je ne peux rien faire ! m’exclamé-je à voix basse. Comment ont-ils su que j’avais pris ce train ?

— Ce n’est probablement pas après toi qu’ils en ont, me répond-il, mais plutôt après tous les aléateurs. Ils doivent savoir plus ou moins comment vous vivez, et ils ontl. 1095 dû instaurer des contrôles sur les grandes lignes de chemin de fer. Il faut que l’on parte !

— Dehors, aucun gaz ne pourra m’empêcher de nous cacher. Il faut surtout que l’on sorte du train. »

Pierre se lève, prend mon sac, et se dirige vers une extrémité du wagon, de façon tout à faitl. 1100 naturelle. Je le suis, sous le regard des autres passagers, qui semblent avoir des soupçons, mais ne disent rien. Aux portes, Pierre s’arrête, et regarde par les vitres.

« De ce côté il y a une route », me décrit-il.

Il appuie sur le bouton pour ouvrir la porte, qui coulisse lentement. Il pose un pied sur une marche pour sortir.l. 1105

« Hé ! j’entends au dehors. Vous, là-bas ! Arrêtez !

— Verrouillez les portes ! » lance une autre voix.

Pierre remonte précipitamment.

« Des flics ! On sort de l’autre côté. »

Je me précipite sur le bouton d’ouverture de l’autre porte, mais il reste bloqué. Pierre arrivel. 1110 et attrape la poignée d’ouverture de secours. La porte s’entrouvre, et en tirant dessus nous parvenons à sortir. Nous traversons rapidement la seconde voie, et dégringolons le talus pour nous retrouver dans un champ.

« Ils sont partis de ce côté ! Arrêtez-les ! »

Des voix, au-dessus de nous. Pierre me tire vers un buisson.l. 1115

« Pas la peine, lui dis-je. Je nous dissimule. Maintenant qu’on est à l’extérieur, ils ne peuvent rien nous faire. »

En effet, un policier descend le talus, arrive à quelques mètres de nous, mais ne nous voit pas. Il regarde autour de lui, puis essaye de remonter sur la voie. Je reprends mon sac, et nous nous éloignons de la ligne en longeant le bord du champ.l. 1120

Il fait de plus en plus sombre, et de plus en plus froid. J’ai sorti de mon sac un gilet pour Pierre. Après avoir marché un certain temps le long des champs, nous sommes arrivés sur une petite route de campagne, que nous longeons. Nous n’avons encore croisé aucune voiture, ni vu aucune maison, aucune lumière. Nous ne parlons pas, mais je sais que Pierre est aussi peu enchanté que moi à l’idée de passer la nuit ici.l. 1125

Au détour d’une colline, nous apercevons un feu, au loin. Nous nous arrêtons.

« On ne fait habituellement pas de grand feu dans son jardin le soir en plein milieu de l’automne, remarqué-je.

— Et pourtant, il y a des gens qui ont allumé ce feu, observe Pierre. C’est la première trace d’activité humaine depuis que nous avons quitté le train, je pense que devrions aller voir : nousl. 1130 n’aurons pas beaucoup d’autres occasions de rencontrer des gens ce soir dans cette campagne perdue. »

Il a évidemment raison. Nous reprenons notre marche au bord de la route, en direction de la lueur. En nous rapprochant, nous apercevons d’autres petites lumières derrière le feu : il y a bien une maison habitée là-bas.l. 1135

Notre marche n’est plus la même. Avec un espoir au bout du chemin, nous sentons moins la fatigue, le froid et l’humidité. Bien sûr, rien ne nous dit que nous allons être accueillis là-bas, mais nous savons au moins vers où aller.

Nous approchons de la bâtisse. C’est un ancien corps de ferme, reconverti – semble-t-il – en résidence de campagne. Un chemin le relie à la route, et plusieurs véhicules sont garés sur lesl. 1140 graviers de la cour. Le feu brûle plus loin, dans une sorte d’âtre aménagé à l’aide de parpaings. Devant le chemin, nous hésitons.

« Allons-y », finit par trancher Pierre.

Nous entrons dans la cour, et allons frapper à la porte. Des voix se taisent. Des raclements de chaises. La porte s’ouvre sur une petite femme souriante : « Bonjour ! Entrez donc, vous allezl. 1145 prendre froid !

— J’espère qu’on ne vous dérange pas... commence Pierre. Nous nous étions perdus, nous avons vu...

— Vous nous raconterez ça plus tard, le coupe la dame. Entrez vite ! »

Nous franchissons le seuil, elle referme la porte derrière nous. Le couloir d’entrée estl. 1150 chaleureux et accueillant, et contraste joyeusement avec la nuit extérieure.

« Posez vos affaires ici ! »

Je lâche mon sac, accroche ma veste au portemanteau désigné. Nous suivons ensuite la maîtresse de maison dans la grande salle de la bâtisse.

Là, autour d’une grande table, une vingtaine de personnes mangent et parlentl. 1155 gaiment ; une cheminée crépite doucement ; les rideaux autour des fenêtres semblent repousser la nuit à l’extérieur des murs. À notre entrée, les conversations cessent, un homme se lève promptement : « Bienvenue dans notre humble demeure, jeunes gens ! »

Voyant que nous sommes un peu intimidés, de peur d’avoir perturbé une réunion de famille,l. 1160 il ajoute : « Ne vous inquiétez pas, vous ne nous dérangez pas, au contraire. Je suppose que vous êtes arrivés ici grâce au feu. Quelque part, comme nous tous. Nous allons vous faire une place et vous offrir l’hospitalité. Ce n’est pas un temps à coucher dehors ! Claire ?

— Bien sûr, répond celle qui nous a ouvert. Asseyez-vous ici, je reviens avec quelque chose del. 1165 chaud. »

Rapidement, deux chaises sont placées côte à côte, des assiettes et couverts sortis des buffets alentour, et nous sommes servis dans les minutes qui suivent. Encouragés par nos hôtes, nous nous empressons d’entamer le repas.

« Je vais vous expliquer un peu où vous êtes tombés, commence l’homme qui s’était levé. Jel. 1170 me nomme Serge, et Claire et moi sommes propriétaires de cette maison. Nous organisons depuis quelques années déjà un repaire. Je suppose que vous n’avez jamais entendu parler des repaires ? »

Nous acquiesçons.

« Les repaires ont fait leur apparition il y a quelques dizaines d’années. Il s’agit de gens quil. 1175 se fatiguaient de vivre dans une société où l’on passe son temps à se méfier des autres, où l’on ne vit que pour soi-même. Ils ont commencé à se réunir régulièrement, pour être ensemble, échanger des idées, vivre avec les autres. Ils ont nommé leurs points de rendez-vous des repaires. Ces repaires sont facile à reconnaître : ils sont signalés par une flamme, grand feu comme chez nous, lanterne devant la porte d’une maison citadine, ou unel. 1180 quelconque autre flamme. Petit à petit, des repaires ont éclos un peu partout. Ici, nous nous réunissons plus ou moins toutes les semaines, suivant les disponibilités de chacun.

« Nous ne sommes pas un groupe politique, même si certains ici ont à cœur de défendre leurs idées. Toutes sortes de gens viennent dans les repaires, de ceux qui essayent de vivre en dehors del. 1185 notre société à ceux qui veulent juste trouver un peu de chaleur humaine, de ceux qui veulent changer le monde à ceux qui se contentent de l’actuel. Toute personne est bienvenue dans les repaires, tant qu’elle respecte le fait que le seul objectif des repaires est leur existence même.

— C’est génial ! » s’exclame Pierre.l. 1190

Nous avons terminé nos assiettes pendant l’exposé. Mon voisin de table me passe le fromage.

« Maintenant, à moins que cela vous dérange, pourriez-vous vous présenter, et nous raconter la façon dont vous êtes arrivés dans ce repaire ? C’est une sorte de tradition de notre repaire, pour mieux connaître les nouveaux arrivants. »l. 1195

Pierre repousse son assiette, m’adresse un regard rapide, et commence à nous présenter. Il leur dit que je suis une aléatrice, qu’il m’a rencontrée lors d’un spectacle, et qu’en ce moment nous voyageons ensemble. Il leur raconte notre arrivée sur la côte d’azur, la résistance contre les policiers dans le squat, les raisons de notre départ précipité, et enfin notre fuite du train lors du contrôle.l. 1200

Pendant ce temps, Claire aidée d’un jeune homme a commencé à servir les desserts.

« Ainsi ils se sont décidés à passer cette loi contre les aléateurs ! s’exclame une femme assise plus loin. Cela fait quelques mois qu’ils en ont le projet.

— Je n’en avais jamais entendu parler, remarqué-je, prenant pour la première fois de la soirée la parole.l. 1205

— Ils ont tout fait pour la garder secrète. Mais j’ai des contacts à Paris. Après la dernière campagne électorale contre les étrangers, la nouvelle stratégie gouvernementale semble être de viser les aléateurs. En utilisant la peur d’être manipulé, certains pensent pouvoir gagner les élections. Et cette loi permet de mettre un cadre juridique aux affaires qu’ils feront éclater dans les mois qui précéderont le scrutin.l. 1210

— Mais ils vont se mettre à dos tous les aléateurs ! m’exclamé-je.

— C’est un risque calculé, explique un homme. Faire un programme expliquant à une majorité combien une minorité est dangereuse, et que voter pour ce programme est la meilleure façon de mettre cette minorité hors d’état de nuire semble à certains plus efficace que de tenter de faire un programme qui satisfasse tout le monde... et quil. 1215 oblige l’électeur à faire un compromis avec ses opinions. Les rapports d’experts doivent indiquer qu’il est plus gagnant de se fâcher avec les minorités. C’est diviser pour mieux régner.

— Ce qui est d’autant plus stupide, continua une femme assez âgée, que pour séparer les gens en deux groupes, on se base sur une caractéristique arbitraire – avant la nationalité,l. 1220 maintenant, le fait d’être aléateur – et on prête à ces gens des défauts – le fait d’être manipulateur, par exemple – qui n’ont pas grand rapport : il existe des aléateurs manipulateurs comme des aléateurs honnêtes, et des non-aléateurs manipulateurs. C’est la malhonnêteté qu’il faudrait combattre, pas le fait d’être aléateur ! Nous sommes tous différents, le fait d’avoir une caractéristique commune ne nous rend pas identiques ! Les discours de certainsl. 1225 de nos candidats sont des tissus de mensonges masqués derrière des argumentations fallacieuses.

— Et vous dites que les repaires ne sont pas politiques ? lance Pierre avec le sourire.

— Les paroles de chacun n’engagent que lui, rappelle Serge gentiment mais fermement.

— Mais maintenant, qu’allez-vous devenir ? » me demande Claire.l. 1230

Le silence se fait. Je mets du temps à répondre.

« Je ne sais vraiment pas. Je suppose que je ne peux plus travailler comme avant. Je ne pourrai probablement plus prendre le train non plus. Je devrai me méfier de tous les contrôles. Je suis une hors-la-loi, maintenant... Je pense que je vais aller retrouver des amis qui pourront m’héberger, et après... je ne sais pas trop. Quelles sont les villes les plusl. 1235 proches ? »

On me répond. Je réfléchis alors que les conversations reprennent. Je connais un couple d’amis dans l’une des villes citées. Je peux aller les voir. Mais ce n’est vraiment pas une ville où je peux trouver du travail en hiver... De toute façon, à quoi bon ? Je ne pourrai plus trouver de travail nulle part.l. 1240

« Je suis désolée, mais avec tout le monde qu’il y a, il ne nous reste plus qu’une petite pièce. Nous allons y mettre des matelas, j’espère que ça vous ira, s’inquiète Claire.

— Il n’y a pas de problème, répond Pierre. Nous avons connu pire !

— Deux petits matelas, ou un grand ? ajoute Claire en sortant.l. 1245

— Un seul, ça nous ira », je réponds.

Pierre accepte en souriant.

*

l. 1250

Pierre est allongé sur le dos, et contemple le plafond. Je me glisse au chaud, sous les couvertures.

« Comment devient-on aléatrice ? me demande-t-il soudainement.

— Tu le sais bien, on ne devient pas aléatrice, on naît...

— Aléatrice de métier, artiste, précise-t-il.l. 1255

— Ça n’a pas été facile... »

Comment lui raconter ça ? Je ne me suis jamais posé la question moi-même, et je vois mal quoi lui dire. Alors je décide de lui parler de ma vie : « Mes parents n’étaient pas des aléateurs. Ils n’en connaissaient pas, n’avaient probablement jamais entendu ce terme. Petite, il m’arrivait souvent de m’amuser à créer des formes, le soir, quand j’étais dans le noir, avant de m’endormir.l. 1260 Tu sais, pour moi ces formes ne me paraissent pas réelles. Mais il arrivait que mes parents les voient. Souvent ils avaient peur. Rapidement, je cessai instinctivement de faire des illusions en leur présence, et plus tard en présence des autres. C’était pour moi un secret innocent : je m’amusais à créer des choses quand j’étais seule, des formes réalistes, ou fantaisistes. Devant mes parents, je m’amusais avec des jouets en plastique. Seule, je créais des illusions de ces jouets, etl. 1265 les animais de façon bien plus réaliste que n’importe qui ne peut le faire avec ses mains.

« À l’école, au début, j’évitais de faire des illusions. Puis je me suis rendu compte que tant que je m’assurais que mes créations étaient réalistes, personne ne s’en rendait compte – ce qui me confirma que j’étais différente, puisque je ne me serais jamais laissée prendre au jeul. 1270 d’un autre aléateur. Quand je n’avais pas fait mes devoirs, je faisais apparaître une feuille sur laquelle étaient griffonnées des réponses lues discrètement sur mes voisins de table. Bien sûr, je me suis faite avoir, quand le prof ramassait les copies, et qu’il se rendait compte que la mienne n’était pas dans le tas – elle avait disparu. Mais au fur et à mesure, je commençais à devenir experte dans l’art de faire des illusions del. 1275 détail.

« Adolescente, au collège, j’avais des copines. Je n’étais pas la plus belle, je les regardais mettre en valeur leur poitrine naissante pour s’attirer les regards des garçons, je n’avais pas la réplique facile des gens qui ont de l’humour. Si j’avais des copines, c’était un peu par hasard. Et à cet âge, on redoute par-dessus tout la solitude. Je voulais leurl. 1280 montrer moi aussi que j’étais capable de faire quelque chose. Je leur ai avoué mon secret.

« Au début, j’ai cru que ça avait marché. Elles m’invitaient, on sortait en ville, des fois le soir, je faisais des illusions pour que nous ne nous fassions pas prendre. Pendant quelques mois je crus avoir trouvé le bonheur. Elles sortaient avec des garçons. Elles allaient faire dul. 1285 shopping, papotaient entre elles. Je les suivais, faisais une illusion quand elles me le demandaient.

« Je me suis rendu compte qu’elles se servaient de moi, qu’elles m’acceptaient uniquement à cause du fait que j’étais aléatrice, lorsqu’elles ont commencé à me demander d’aller en cours, et de faire des illusions d’elles-mêmes, pendant qu’elles allaient faire autrel. 1290 chose. J’ai refusé. Non seulement elles n’ont plus voulu de moi, mais en plus elles ont commencé à vouloir me faire chanter. Pendant quelques jours, j’ai fait croire à mes parents que j’étais malade. Je ne voulais plus retourner au collège. L’une d’elles est même venue me voir – mes parents la remercièrent de sa sollicitude – pour me rappeler que je n’avais pas le choix, que j’étais à leur merci, et que j’avais intérêt à leurl. 1295 obéir.

« Ça m’a vraiment forcée à réfléchir pour la première fois à ce que j’étais, et à ce que je devais faire. Leur chantage me révoltait. J’ai alors pris une décision que je tiens toujours : jamais je n’obéirai à des gens sans en avoir envie. Personne ne peut réellement me forcer à faire quoi que ce soit. Au pire, je peux toujours faire des illusions. Le lendemain, je n’étais plusl. 1300 malade.

« Je suis entrée dans le collège la tête haute, et quand elles se sont approchées de moi, je les ai emmurées. J’ai fait des murs autour d’elles, des murs que seules elles pouvaient voir, sentir. Et je ne les ai jamais laissées s’approcher de moi. Et je me suis vengée. Je faisais voltiger autour de leur tête des bestioles aussi horribles qu’imaginaires, elles poussaientl. 1305 des cris en plein cours, personne ne comprenait pourquoi. On les a vite considérées comme folles. Quand elles ont voulu me dénoncer, dire que c’était moi qui était à l’origine de ce qu’elles voyaient – et que personne d’autre ne voyait – personne ne les a crues. J’étais une fille sage, tranquille, discrète, sans histoire. Tout le monde m’ignorait.l. 1310

« J’ai longtemps négocié avec mes parents pour aller dans un lycée où je ne connaissais personne, en internat. Je voulais oublier cette histoire. Je m’en veux toujours de ce que je leur ai fait, parce que je l’ai fait avec méchanceté. C’était plus que pour me protéger. C’était une vengeance. Au lycée, je fuyais la compagnie. Je ne voulais pas que quelqu’un découvre un jour ce que j’étais, et je pensais que le meilleur moyen pour que personne ne connaissel. 1315 mon secret était que personne ne me connaisse. C’était stupide, mais ça a marché. Mais le lycée m’ennuyait. On apprenait plein de choses, on les oubliait aussi vite. On nous parlait d’études, de travail. On nous expliquait les filières, l’orientation. On nous jugeait, on nous évaluait. Mais j’avais l’impression de ne pas être au bon endroit. Je n’étais pas comme tout le monde, et tous ces bavardages me paraissaient faits pour lesl. 1320 autres. J’avais le sentiment que si j’étais ici, avec les autres, c’était en attendant que je trouve ma voie. Qu’un jour, quand je serai grande, j’arrêterai de faire comme les autres.

« Tout a changé lorsque certains élèves de la classe ont parlé d’un nouveau spectacle, sensationnel, qui avait lieu dans une petite salle d’un coin mal famé de la ville. Intriguée par lesl. 1325 descriptions, j’y suis allée le soir même, usant de mes talents pour quitter l’internat. L’artiste attendait son public dans un costume à paillettes, faisait lui-même la caisse. La salle fut rapidement remplie. Il commença à baratiner un peu, puis plongea tout le monde dans le noir et le silence. Tout le monde, sauf moi, qui voyais ce qui se passait, mais aussi que c’était faux. Cet homme était comme moi ! Contrairement à mes spectacles, il mettaitl. 1330 en scène des personnages, une sorte de théâtre. Avec le recul, je dirai qu’il n’était pas extrêmement doué, les voix des personnages ressemblaient toutes à la sienne, les détails n’étaient pas stables : quand il en oubliait un, il devait le recréer, et cela se voyait.

« Mais à l’époque j’étais émerveillée. Il s’est rapidement rendu compte que j’étais unel. 1335 aléatrice. Ça se voit tout de suite quand quelqu’un n’est pas complètement immergé dans le spectacle. Il m’a fait signe, et m’a entraînée dans les coulisses, en me demandant d’attendre la fin du spectacle. Une fois le dernier spectateur sorti, je l’ai aidé à ranger la salle pendant qu’il me demandait si je savais que j’étais une aléatrice. Je savais que j’étais comme lui, mais c’est ce soir là que j’ai appris que les aléateurs sont plus nombreux qu’il n’y paraît, et qu’ils sontl. 1340 recherchés pour faire des spectacles. Il m’a dit qu’il faudrait beaucoup de travail et de répétition, mais que si je voulais, je pourrais y arriver. Quand je lui ai montré que j’étais capable de refaire son spectacle avec plus de précision, de détail et de réalisme qu’il ne l’avait fait lui-même, il m’a dit qu’il fallait que je fasse carrière... mais dans une autre région.l. 1345

« Je ne suis jamais revenue au lycée. C’était quelques mois avant le bac. Je suis retournée chez mes parents, pour leur annoncer que je voulais me lancer dans le métier d’aléatrice. Quand ils m’ont répondu que le lycée les avait appelés et qu’ils voulaient que j’y retourne immédiatement, je suis sortie, j’ai pris le train, et je suis allée frapper à la porte d’un cabaret. J’ai fait une démonstration improvisée, et j’ai été engagéel. 1350 immédiatement.

« Bien sûr, les débuts ne sont pas faciles : il faut se faire respecter. Mais je n’hésitais pas à me servir de mon don, et au final je n’avais pas trop d’ennuis. Faire des représentations le soir me laissait beaucoup de temps dans la journée, j’en profitais pour sortir, faire plein de choses. C’est là que je me suis fait mes premiers vrais amis : je n’ai jamais caché que j’étais aléatrice, mais j’ail. 1355 toujours fait attention à ne pas me laisser manipuler.

« Et depuis, j’ai vécu ainsi. Jusqu’à ce que je te rencontre...

— Et tu as revu tes parents, depuis tout ce temps ? me demande Pierre.

— Une petite année après être partie, je suis repassée dans leur ville. Je suis allée à la maison. Mon père m’a ouvert. Je lui ai dit bonjour, il m’a dit : “N’entre pas ! Ta mèrel. 1360 a eu du mal à t’oublier, c’est trop tard, maintenant.” Il a claqué la porte. Je suis repartie. »

Pierre n’ajoute rien, mais éteint la lumière.

l. 1365

*

Le lendemain matin, lorsque j’ouvre les yeux, Pierre est déjà réveillé. Nous descendons. Dans la salle à manger, quelques personnes sont attablées autour d’un petit déjeuner. On nous invite à les rejoindre. On nous explique que certains se sont levés tôt, et ont déjà déjeuné, pour aller travailler, alors que d’autres vont encore profiter de leur nuit quelquesl. 1370 heures.

Une femme nous redemande la destination que j’avais choisie la veille. Je lui réponds.

« Je crois que Jacques habite dans le coin. Il n’est pas encore levé, mais ne devrait pas tarder : ce n’est pas la porte à côté, et il va vouloir arriver avant midi. Il acceptera probablement de vous emmener. »l. 1375

Une petite heure plus tard, nous sommes dans le vieux break de Jacques. Serge et Claire, les hôtes du repaire, nous ont répété que nous serions les bienvenus, et Pierre et moi leur avons répété nos remerciements.

« ... et vous pensez que les repaires vont changer des choses ? est en train de demander Pierre au conducteur. Si vous vous réunissez, ce n’est pas parce que tout va bien, n’est-cel. 1380 pas ? »

Pierre est assis à l’avant, et semble apprécier de pouvoir parler avec un membre du repaire en particulier.

« Je pense que les repaires ont déjà changé des choses. Après... je fais partie de ceux qui croient que nous allons avoir beaucoup d’importance dans le futur. Pour l’instant, nousl. 1385 regardons crever ceux qui pensent pouvoir continuer comme avant. Et après... il faudra bien qu’il y ait quelqu’un pour repartir. Ce sera pas forcément nous, mais je pense qu’il y a beaucoup de chances que ça le soit. C’est mon opinion. Il y a toujours des défaitistes, qui pensent que de toute façon, on n’est rien face au poids immense du système. Mais nous sommes le système, c’est ce que ces gens oublient. Et sans les hommes, ill. 1390 n’y a plus de société. Alors oui, je crois que nous tous, même ceux qui n’y croient pas, nous allons faire changer les choses. Uniquement par le fait que nous sommes là.

— Mais sans actions politiques ? Sans se présenter à des élections ? relance Pierre.

— Il y a déjà des partis politiques dont les membres sont des membres des repaires. Cesl. 1395 gens-là sont ceux qui croient que l’on peut encore sauver le système actuel. Et il y a ceux qui pensent qu’il faut changer de système. Ceux-là vont quand même voter, certains vont à des débats, etc. Après tout, tout ce que l’on peut faire pour rendre la vie moins pire doit être fait, non ? Mais quand on sait ce qui se passe, et que l’on voit ce qui passe dans les médias, et les discours des gens qui vont être élus, on se demande vraiment dans quel monde onl. 1400 vit !

— Heureusement qu’il y a les repaires, alors ? continue Pierre.

— Les repaires permettent de se tenir au courant, de rencontrer des gens qui connaissaient des informations dont on n’entend pas souvent parler, tout ça... Les différents repaires communiquent par internet, on échange des informations et des idées. On a l’impression de vivrel. 1405 dans une société qui participe à sa propre existence. Ça fait plaisir. »

La route de campagne laisse place à une nationale. Il me semble que Jacques conduit un peu au-dessus des limitations de vitesse, vu comme il ralentit au passage des radars automatiques. Nous traversons une forêt, les premières neiges de l’automne sont visibles aux pieds des arbres. Je regrette le train et sa liberté. Ont-ils aussi mis des barrages sur les routes ? Jusqu’où vont-ilsl. 1410 aller pour traquer les aléateurs ? Pierre continue de poser des questions. Toujours cette envie de savoir et de comprendre.

« Je vais éviter l’autoroute. Je n’ai pas le budget. »

Nous apercevons la ville en contrebas.

« Où voulez-vous que je vous laisse ? Je vais dans un patelin de l’autre côté, donc ne vousl. 1415 gênez pas, ça va pas me rallonger...

— En centre ville, où vous pourrez, ça ira très bien », je réponds.

Nous nous arrêtons non loin de la majestueuse église romane qui domine le vieux centre ville. Je sors mon sac du coffre, et nous remercions Jacques, qui griffonne sur un papier son adresse, son numéro de téléphone, et les coordonnées de Serge et Claire. Au casl. 1420 où.

J’entraîne Pierre dans les vieilles rues pavées. Le centre ville avait été restauré à la fin du vingtième siècle, mais les rues se sont affaissées depuis, les panneaux touristiques sont couverts de graffitis, et les devantures des magasins tentent de faire bonne mine. Les décorations de Noël sont suspendues et encore allumées dans la matinée brumeuse. Certainesl. 1425 ampoules sont grillées, guirlande réutilisée d’année en année. Ici aussi, l’argent est parti.

« À gauche, Pierre ! Le passage. »

Nous empruntons un passage couvert qui mène dans une petite cour sur laquelle s’ouvrent des immeubles peu entretenus. Nous sommes loin du squat bien tenu de la côte d’azur. Ici, desl. 1430 cadavres de bicyclettes s’entassent dans un coin, certaines fenêtres sont condamnées par du contre-plaqué.

« Les loyers ne sont pas chers par ici, expliqué-je. Il n’y a pas d’accès pour les véhicules. »

Je m’avance vers une porte métallique grisâtre. Je fouille derrière un pot de fleurs fanées,l. 1435 mais ne parviens pas à trouver la clef.

« On l’a changée de place l’année dernière, lance une voix masculine derrière moi. Des voyous l’avaient trouvée. Ça doit faire longtemps que vous n’êtes pas venus. Vous venez voir qui ? »

Je me retourne. Un homme, la cinquantaine probablement, tire derrière lui deuxl. 1440 cabas.

« Nous venons voir Stéphane Després et Aude Signant, je réponds. Sont-ils toujours là ?

— Oh oui... Vous savez, il y a du monde qui arrive, mais personne ne part : personne n’a de quoi se payer autre chose, autre part. »l. 1445

Il s’approche de la façade, et récupère avec deux doigts la clef cachée entre deux briques. Il ouvre la porte, et nous invite à entrer. Nous le remercions. Pierre m’aide à monter mon sac jusqu’au troisième étage, sous les combles, où vivent mes amis. Nous frappons.

« Attendez cinq minutes... J’arrive, répond une voix. C’est qui ? »l. 1450

J’attends qu’il ouvre.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Content de te voir ! »

Stéphane n’a pas changé. Une barbe broussailleuse, vêtu du premier jean et du premier tee-shirt trouvé, une tête de « je viens juste de me lever ». Il nous fait entrer rapidement, et, les présentations terminées, débarrasse prestement quelques chaises du bazar qui y estl. 1455 entreposé.

« Alors Stéphane, comment ça va ? Toujours au chômage ?

— J’ai fait des petits boulots depuis la dernière fois qu’on s’est vus, c’était il y a combien... plus de deux ans, non ? J’ai un peu bossé, et puis ils n’ont plus eu besoin de moi. Comme partout. Ils n’ont besoin de personne, tu te demandes comment ils font ! Faut positiver, ça me faitl. 1460 un peu de temps pour bricoler deux trois trucs sur internet... » Il fait un signe en direction de l’ordinateur installé dans un coin. « ... mais en même temps, il n’y a pas beaucoup d’argent pour manger.

— Et Aude ? A-t-elle toujours son travail à la préfecture ?

— Même pas. Ils l’ont bien eue. Il lui ont proposé un choix : soit elle partait à l’autre bout del. 1465 la France – à l’époque j’avais du travail, donc on ne voulait pas vraiment bouger – soit elle continuait à faire son boulot dans la boîte à qui la préfecture avait décidé de sous-traiter les tâches administratives. Elle a accepté. Elle s’est faite virer au bout de neuf mois. Pas assez compétitive. Ça veut dire qu’elle ne faisait ni assez d’heures « de volontariat », ni assez de boulot dans ses heures de travail... alors que tu connais Aude : ça devait être cellel. 1470 qui bossait le plus de toute la boîte. C’est peut-être pour ça qu’ils l’ont virée : ils avaient peur qu’elle demande une augmentation. Depuis elle a retrouvé du travail : elle bosse plus, elle est moins payée, c’est plus difficile. Mais elle vous en parlera mieux que moi quand elle rentrera. Vous verrez, c’est pas triste. Et toi, Julian, ça marche toujours ? »l. 1475

Je lui raconte mes déboires, les mesures contre les aléateurs, et au fil de la discussion ma rencontre avec Pierre. Il hoche la tête.

Ensuite, Stéphane débarrasse une petite pièce où nous posons nos affaires. Pierre et moi décidons d’aller faire un tour dans la ville. Stéphane nous informe qu’il a l’intention de déjeuner vers treize heures trente ou quatorze heures, quand Aude rentrera.l. 1480

Les rues sont calmes. Les gens commencent à rentrer chez eux pour manger. La brume ne s’est guère levée, et dessine des halos autour des réverbères et des décorations lumineuses. J’achète en passant un journal, et paye par illusion, vieille habitude. Les titres sont normaux, on annonce des morts dans des guerres à l’autre bout du monde, page six, et toutes les informations sur le meurtre d’un nourrisson par sa mère, détails macabres, minutes du procès et analysesl. 1485 psychologiques pages deux, trois, quatre et cinq. Mis à part ça, la bourse de New York a terminé hier à la hausse, contrairement à celle de Paris, la faute au modèle français. Sans oublier que les bénéfices moyens des entreprises de plus de deux cents salariés ont augmenté de 2,6 points par rapport à l’année dernière, ce qui, grâce aux avancées de l’actionnariat salarié, devrait faire augmenter le pouvoir d’achat. Tout val. 1490 bien.

J’entraîne Pierre vers le quartier où se trouvent les quelques cabarets, cinémas et bars branchés de la ville. Depuis quelques années, tout comme celle-ci, ils tournent au ralenti, c’est pourquoi je n’étais pas revenue ici depuis longtemps. Nous prenons des programmes, regardons les affiches. Aucun spectacle qui pourrait être réalisé parl. 1495 un aléateur. S’il y en avait, ils seraient mis davantage en valeur. Sur le retour vers le centre ville, nous passons à côté du syndicat d’initiative. Voyant qu’il est ouvert, j’arrête Pierre, j’entre, et je demande directement où je pourrai assister à un spectacle d’aléateur.

L’hôtesse ne connaît pas la réponse, et consulte les prospectus autour d’elle. N’ayant pasl. 1500 trouvé de renseignements, elle bredouille qu’elle débute, et demande à une collègue de venir nous renseigner.

« Les spectacles d’aléateurs sont interdits, messieurs-dames, nous répond celle-ci. Vous n’en trouverez ni dans notre ville, ni ailleurs. Cependant, nous pouvons vous proposer...l. 1505

— Interdits ! m’exclamé-je. Nous sommes justement venus pour cela. J’ai lu très dernièrement que votre ville est réputée pour cela. Nous venons de faire le voyage, et vous nous dites que c’est interdit ?

— Je... je suis désolée, répond la préposée, mais j’ignore ce que vous avez pu lire. Les spectacles d’aléateurs n’ont jamais été une activité primordiale ici, contrairementl. 1510 à...

— Et ça, c’est peut-être moi qui l’ai écrit ! » m’écrié-je en sortant de ma poche une illusion d’article de journal découpé, daté et avec la photo noir et blanc d’un cabaret de la ville où j’avais travaillé quelques années auparavant.

Elle se saisit de l’article, le parcourt rapidement, semble ne pas comprendre.l. 1515

« Écoutez, nous avons eu une note interne il y a deux semaines pour nous informer que les spectacles d’aléateurs étant devenus illégaux, ceux-ci ne seraient plus présents dans la programmation culturelle de la ville. Il n’y en avait à ma connaissance qu’un ou deux, et ils ont été supprimés. Je ne peux pas vous en dire plus. Dans tous les cas, ces spectacles sont interdits. »l. 1520

Je récupère brusquement mon article, et pars en lançant un adieu sec, histoire de jouer jusqu’au bout mon personnage de touriste exigeante et excédée.

« L’information est donc arrivée jusqu’à ce coin perdu, je conclus. C’est vraiment désespérant.

— Tu aurais dû demander ce que le maire comptait faire pour défendre cette richessel. 1525 locale », ajoute ironiquement Pierre.

Nous retournons chez Stéphane. Celui-ci est en train de préparer à manger, livre de cuisine ouvert et musique à fond. Quand nous entrons, il baisse le volume, ironique : « C’est les joies du chômage : je peux enfin me donner à fond dans la cuisine, les tâches ménagères, le repassage... surtout le repassage ! Aude ne devrait pas tarder, c’est bientôtl. 1530 prêt. »

Nous l’aidons à mettre la table, tandis que la radio de la pièce d’à côté nous explique les embrouilles politiques du moment.

« À la veille des élections, le scandale des primaires truquées le discrédite. Le leader de l’opposition en a profité pour marteler que sa priorité principale serait de rétablir la justice et lal. 1535 vérité dans les affaires publiques, alors que la lumière sur le scandale des marchés africains lors de son mandat en cours n’est toujours pas faite, et que les juges commencent à parler de pressions. »

« Car je vous rappelle que mon mot d’ordre est l’ordre fort. Nous ne nous laisserons pas faire par ceux qui croient pouvoir impunément violer les valeurs de la République. Lesl. 1540 évolutions que nous voulons instaurer ouvriront la voie à un changement qui rompra avec l’immobilisme statique. Sachez que je considère les élections à venir comme un grand tournant dans l’histoire de notre pays. Les Français vont enfin pouvoir affirmer qu’ils veulent pouvoir vivre dans le respect de leur droit le plus élémentaires et le plus inaliénable : le droit à la sécurité. Et ils le veulent ! Car vous savez, madame lal. 1545 journaliste, moi, je considère qu’il est juste d’instaurer un ordre aux valeurs stables, une base immuable sur laquelle chacun pourra se reposer et construire son avenir. Alors, quand on me reproche d’être trop radical, madame, je voudrais vous dire que je préfère que les Français aient l’ordre qu’il ont le droit de revendiquer, quel que soit le prix à payer pour l’obtenir. C’est cela qui est juste, et c’est la justice que les Françaisl. 1550 veulent. »

Stéphane, sorti de sa cuisine, vient de couper la radio. « On l’entend déjà trop souvent », commente-t-il.

Aude arrive quelques instants après. Elle a l’air harassé par la fatigue et ce n’est probablement pas qu’à cause des trois étages à monter. Sa figure s’éclaire cependant dès qu’ellel. 1555 me voit.

« Julian ! Tu es enfin revenue ! Ça fait tellement longtemps... »

Je lui présente Pierre, et nous passons rapidement à table. Je raconte à nouveau mon histoire depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, lui parle de Pierre, et lui raconte la menace qui pèse sur les aléateurs.l. 1560

« Stéphane nous a aussi annoncé que tu ne travaillais plus à préfecture. Que fais-tu maintenant ?

— J’ai fait un peu d’intérim, répond-elle. Je suis passée dans une banque, de celles où tu es toute seule au guichet, entourée de machines automatiques, et quand quelqu’un se présente, tu lui indiques le bon automate, ou tu préviens ton supérieur quand la personne a une demandel. 1565 particulière. Je remplaçais une employée en congé maternité... qui s’est faite virer dès son retour, comme quoi elle avait fait une faute professionnelle quand elle manipulait un automate pour aider un aveugle.

« Je suis passée aussi quelques mois au pôle-emploi. J’étais celle qui explique qu’il faut passer par internet pour toutes les demandes, que pour un rendez-vous, il faut aussi passer parl. 1570 internet, ou utiliser le numéro de téléphone affiché en grand sur le mur. Je passais mon temps à dire que j’étais tout à fait incapable de les aider, que j’étais intérimaire et que je n’avais aucune formation pour ce métier. Ça me faisait de la peine de devoir refouler ainsi tous ces gens qui avaient besoin de parler à quelqu’un susceptible de les aider... ce qui n’était pas mon cas.l. 1575

« J’ai travaillé dans une grosse entreprise, mon supérieur était sympa, j’étais dans la compta, et j’avais des tâches intéressantes, mais avec mon contrat de six mois, l’entreprise a préféré prendre une autre intérimaire plutôt que de m’offrir de rester.

« J’ai quitté l’intérim quand j’ai été embauchée par une PME. On ne comptait pas les heures de travail, mais les gens étaient sympathiques et motivés. Nous étions le sous-traitantl. 1580 d’une grosse chaîne de magasins, et nous nous chargions de la distribution au niveau local. Quand la chaîne de magasins a été rachetée par un fonds d’investissement, il a fallu rationaliser les coûts. Et les sous-traitants en ont fait les frais. Il y a eu un plan emploi dans le groupement des sous-traitants. Ça s’est traduit par des licenciements. J’étais encore dans la période d’essai de deux ans. J’ai été licenciée.l. 1585

« J’ai trouvé à présent un petit boulot dans un restaurant d’entreprise, qui fait self pour les employés, et restaurant dans une petite salle pour les patrons et les cadres supérieurs du coin. Avec une autre employée, nous faisons le service et le ménage, aidons en cuisine. C’est un trois-quarts temps. Mon patron est détestable, du genre “vous avez le droit de mettre un pantalon, mais vous n’aurez de prime que si vous mettez une mini-jupe”. Faute de mieux, jel. 1590 reste. »

À ce moment là, une sonnerie de téléphone retentit. Stéphane se lève, décroche. Puis avec un sourire il se tourne vers moi, et me tend le téléphone.

Qui pourrait bien vouloir m’appeler ici ? Malgré mon air perplexe, il insiste. Je prends le combiné.l. 1595

« ... exceptionnel. Alors je vais vous demander trois numéros, d’abord votre date de naissance, monologue une voix féminine. Seulement les deux derniers chiffres... »

Je réponds machinalement une date au hasard.

« Ensuite, je vais vous demander celle de votre conjoint...

— Je n’en ai pas.l. 1600

— Alors, je sais pas, les deux premiers chiffres de votre plaque d’immatriculation...

— Entrez soixante-dix-neuf, je lui réponds, curieuse.

— Bien. Donnez-moi ensuite un chiffre entre un et dix.

— Deux.

— Alors je vais entrer ça dans l’ordinateur, voilà, attendez un instant, il détermine si vousl. 1605 avez une combinaison gagnante... voilà, ça s’affiche... Bravo ! Vous avez gagné une friteuse électrique et un bon d’achat de vingt euros dans notre magasin ! Vous allez pouvoir retirer vos lots à partir de lundi, en vous présentant à l’accueil. De plus...

— Écoutez, madame... tenté-je.

— De plus vous allez participer à un tirage au sort national, qui vous permettra de gagner del. 1610 nombreux lots, dont un TPR. Ce tirage est automatique, et...

— Excusez-moi, mais qu’est-ce qu’un TPR ?

— Madame ! Un lit tête et pieds relevés, bien sûr ! s’exclame ma correspondante. La dernière innovation au niveau du confort et de la literie, un produit de luxe d’une valeur de...l. 1615

— C’est très intéressant, mais je n’aime pas avoir avoir la tête et les pieds rele...

— Vous allez pouvoir l’offrir, je suis sûre que vous connaissez quelqu’un qui sera intéressé. Alors donc, pour les conditions de...

— Bon, coupé-je, je n’aime pas les frittes, je n’aime pas les bons d’achat, ni les TPR. Au revoir, madame.l. 1620

— C’est pourtant une occasion inestimable, et... »

Je redonne le téléphone à Stéphane, qui raccroche.

« C’est devenu une tradition chez nous, explique-t-il, quand on nous appelle pour nous faire de la pub, et que nous avons des invités, nous leur passons le téléphone. Ça nous évite de nous énerver, et ça fait souvent un accueil plus agréable à la personne qui est au bout du fil, et qui estl. 1625 payée au lance pierre pour se faire jeter toute la journée par ses correspondants. C’était pourquoi ?

— J’ai gagné une friteuse électrique, et un TPR. »

Devant le regard interrogateur des autres, j’ajoute : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez rien gagné. »l. 1630

« Selon un sondage effectué la semaine dernière sur un échantillon représentatif de la population française, soixante pour cent des électeurs pensent que les opinions des candidats sont conformes aux attentes de la majorité de la population, alors que vingt pour cent désapprouvent la politique de communication mise en place depuis les derniers mois. En comparant ce sondage avec celui effectué par nos confrères il y a une semaine et demie, où quarante-cinq pour cent desl. 1635 sympathisants de l’opposition déclaraient ne pas avoir confiance dans la politique de rupture proposée par les candidats présumés du second tour, on remarque une nette différence entre les sympathisants de ce parti, vu pourtant comme celui de l’avenir à soixante-quinze pour cent par les milieux intellectuels, et la masse de la population électorale, qui se dit à trente-cinq pour cent plus tentée vers les extrêmes que vers le centre tandis que l’onl. 1640 remarque une chute vertigineuse de deux points dans les sondages du candidat de centre-droit... »

Aude baisse le volume de la télévision, journal de vingt heures.

« On pourrait peut-être contacter Cécilia, propose-t-elle à Stéphane, elle pourrait peut-être aider Julian...l. 1645

— Cécilia travaille dans la police, m’explique Stéphane. Elle n’est pas très à cheval sur les principes, elle m’a déjà aidé quelquefois. Je vais lui envoyer un mail.

— Ils parlent des aléateurs ! » interrompt Pierre en désignant le téléviseur.

Aude remonte le son.

« Depuis quelques mois, les propositions faites à droite et à gauche par les divers candidatsl. 1650 se succèdent à un rythme effréné. Monsieur le ministre, vous êtes candidat à la prochaine élection, et vous nous avez demandé de vous consacrer un plateau exceptionnel pour une grande annonce. La parole est à vous, monsieur le ministre.

— Merci. Ces dernières années, depuis que je suis au service des Français, je n’ai eu de cesse que de tout faire pour apporter dans ce pays un peu plus d’ordre et de justice. Beaucoupl. 1655 m’ont critiqué, mais ils n’ont jamais été capables de faire le quart de mon action. Les chiffres sont formels : jamais la sécurité n’a été aussi grande dans notre pays. Les arrestations policières ont augmenté de quatre-vingt pour cent ces deux dernières années, la population carcérale de vingt-deux pour cent, selon les statistiques de mon ministère. D’aucuns ont critiqué mes méthodes, mais qu’ont-ils fait ? Cependant, je suisl. 1660 inquiet. Mes fonctions m’ont donné accès à des données jusque là tenues secrètes, et que je me dois de révéler aujourd’hui à la France. Une menace terrible pèse sur votre sécurité.

« Madame, monsieur, il existe aujourd’hui, autour de vous, des gens qui sont capables de vous tromper, de vous manipuler d’une façon telle que vous ne vous en rendez pas compte. Cesl. 1665 gens-là sont couramment nommés “aléateurs”. Ils se dissimulent à vos yeux, et sont presque indécelables. Ils peuvent influencer vos pensées, et n’ont aucune limite. Réfléchissez ! Alors que la menace terroriste est toujours plus présente, alors que la racaille qui trouble la quiétude de votre vie quotidienne est en train de s’organiser, il existe des gens qui peuvent vous tromper et vous manipuler, commettre les pires atrocités sans même que vous lel. 1670 remarquiez, se faire passer pour vous ou vos proches, et vous mettre ainsi dans de terribles situations.

« Évidemment, dès que j’ai pris la mesure de cette menace, j’ai demandé le vote d’un texte rendant ces pratiques illégales. Mais cela ne suffit pas. Je demande à tous les Français de s’unir contre cette menace qui met en péril les droits fondamentaux et les libertés de notre République.l. 1675 Je sais que j’ai la confiance des Français, je sais que, même si les temps sont difficiles, vous allez m’accorder les moyens de poursuivre mon action contre ce péril. Il est des moments où les clivages politiques, où les discussions accessoires doivent céder la place aux actions de premier ordre, pour permettre aux fondements de notre société de subsister malgré les menaces.l. 1680

— Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que vous exagérez un peu cette menace ?

— Vous savez, madame, que j’attache beaucoup d’attention au droit inaliénable de chaque Français à vivre dans la paix et la sécurité. Imaginez que votre boulanger, votre collègue de bureau ou votre voisin de palier soit en réalité un aléateur ! Non, madame, en toute conscience, je ne peux laisser se développer ce terrible fléau. Il faut en finir avec une telle menace !l. 1685 Malheureusement, les circonstances sont telles que je ne peux entreprendre une action d’une ampleur suffisante à la proximité des échéances que vous savez. Mais dès les élections passées, je reprendrai la lutte.

« Car rien n’est désespéré : nos meilleurs chercheurs ont mis au point des moyens scientifiques pour rendre inoffensifs les aléateurs, des études statistiques nous ont permis d’éditerl. 1690 un guide sur les moyens de reconnaître un aléateur à son comportement. Nous demandons à chaque français d’accepter les inconvénients nécessaires à un prompt rétablissement d’une situation normale. De nombreux barrages policiers et militaires vont être mis en place afin de filtrer toute personne susceptible d’être dangereuse pour la population. Pour vos vies, pour celles de vos enfants, je vous demande de m’accorder votre confiance, pour un ordrel. 1695 fort ! »

La télévision enchaîne sur un documentaire sur les aléateurs. Aude éteint la télévision.

C’est encore pire que ce que je pensais.

l. 1700

*

Je n’ai pas dormi la nuit dernière. J’ai passé tout mon temps à ruminer cette officialisation de la chasse aux sorcières qu’ils ont lancée contre les aléateurs. Que puis-je faire ? Aude et Stéphane m’ont dit d’attendre ce soir, pour voir leur amie de la police. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Cependant, ne rien faire serait pire que tout. J’ai essayé de mel. 1705 distraire. La télévision passe en boucle des spots publicitaires sur les élections, la radio ne cesse de commenter les mesures anti-aléateurs. Pierre m’a convaincue qu’il valait mieux que je ne sorte pas, au moins jusqu’à ce que nous ayons rencontré cette Cécilia.

Car c’est elle que nous sommes en train d’attendre, elle a cinq minutes de retard, la table estl. 1710 déjà mise.

On sonne à la porte.

« Bonjour ! Désolée d’être en retard, vous savez comme ils sont chiants en ce moment... les barrages, tout ça... Comment ça va ? »

Une jeune femme, bien habillée dans un tailleur gris, sourit à Stéphane et Aude. Ces derniersl. 1715 nous présentent. Nous allons nous asseoir, et conformément à la demande de Stéphane, je ne dis rien sur mon problème, attendant qu’il oriente dessus la conversation.

Pendant la plus grande partie du repas, nous parlons de tout et de rien, un peu de politique – comment faire autrement ? – plaisantons, jusqu’au café.

« Bon, Cécilia, se lance Stéphane. Comme nous tous, tu es au courant de ce qui se passe visl. 1720 à vis des aléateurs... »

Le silence se fait. Je devine Cécilia tout à coup bien plus tendue.

« Oui, bien sûr, j’ai entendu ça aux infos... c’est électoral ; ça ne concerne pas du tout mon service, tu sais... »

Elle se rend bien compte que tout le monde la regarde. Elle saisit sa tasse pour reprendrel. 1725 contenance, mais tremble, et renverse un peu de café sur son tailleur. Et comme si de rien n’était, elle dissimule cela, et fait croire qu’elle n’a pas tremblé, et que rien n’est arrivé. Elle a fait ça avec tellement de naturel et d’assurance, qu’il m’a fallu du temps pour réagir : elle est aléatrice !

Je me lève, doucement, réponds d’un signe « tout va bien » aux regards interrogateurs, etl. 1730 me dirige vers la fenêtre.

Jamais je n’aurais songé à dissimuler une quelconque maladresse par une illusion. Je n’avais jamais pensé à cette possibilité. Mais il semblerait que cette Cécilia soit suffisamment complexée vis-à-vis des autres pour prendre cette habitude, car ça ne pouvait être qu’une habitude.l. 1735

Et second constat : elle a parlé de barrages, ce qui l’aurait mise en retard pour venir. Mais si elle est aléatrice, qu’elle travaille dans la police, et qu’elle ne se fait pas arrêter aux barrages, c’est qu’elle est forcément de mèche avec les forces de l’ordre. Sûrement que le ministre de l’intérieur a fait examiner tous ses employés avant de faire son annonce tonitruante.l. 1740

Je ferme les rideaux, de toute façon, il fait nuit. D’un pas tout à fait calme, je vais vers la porte d’entrée. Puis je me retourne vers la table.

La discussion continue, sans importance. Stéphane tente d’extorquer quelques renseignements supplémentaires, mais Cécilia se terre derrière un mur de banalités. Pierre me regarde faire mon manège. Je vais me placer derrière la chaise de Cécilia.l. 1745

« Cécilia, j’interromps. Vous êtes une aléatrice. Vous savez beaucoup de choses sur ce qui se passe en ce moment vis-à-vis de vos semblables. Pourriez-vous, s’il vous plaît, nous en parler ? »

Tout le monde se tait, Stéphane et Aude me jettent des regards étonnés.

Cécilia reste muette. Je songe à la menacer d’une arme d’illusion, mais je me souviens àl. 1750 temps que ce serait inutile : elle se rendrait compte de la supercherie.

« Cécilia ?

— C’est stupide, crache-t-elle. Vous mentez !

— Il y a une tache de café sur votre tailleur. Vous êtes une aléatrice qui travaille pour la police. Comment est-ce possible ? Je suppose que vos supérieurs sont au courant de votrel. 1755 état.

— Je n’ai rien à vous dire.

— Écoutez, je reprends, je ne vous demande pas grand chose. Vous nous expliquez ce dont vous êtes au courant, et c’est tout.

— Vous êtes des aléateurs, tous les deux, c’est ça ? lance-t-elle en désignant Pierre et moi.l. 1760 Vous voulez vous enfuir ? Je ne peux rien vous dire. Je... je vais m’en aller. »

Elle saisit son sac, s’essuie les mains avec sa serviette, et recule sa chaise. Je pose mes mains sur ses épaules, doucement.

« Restez un instant, s’il vous plaît. Avant tout, sachez que Pierre n’est pas du tout aléateur, laissez-le en dehors de ça. Je suppose que vous n’avez pas eu le choix, pas vrai ? On vous al. 1765 demandé de collaborer, on vous a menacée. Vous allez être obligée de me dénoncer, n’est-ce pas ? Je ne vous en voudrai pas. Restez un peu, parlez-nous, et après vous partirez, et moi en même temps. »

Elle se rassoit, mais ne lâche pas pour autant son sac.

« Je n’ai jamais rien fait de mal ! Il y en a qui trichent, qui volent, qui trompent. J’ai toujoursl. 1770 essayé de vivre comme quelqu’un de normal, moi. J’ai eu mon travail comme n’importe qui, en passant les concours. J’ai travaillé pendant quelques années à l’administratif, à l’accueil, tout allait bien. Je crois que c’est lors d’une visite médicale, de la médecine du travail, qu’ils ont découvert que j’étais aléatrice.

« Un jour, ils m’ont demandé de venir les trouver dans un bureau. Ils m’ont expliqué qu’ilsl. 1775 savaient que j’étais une aléatrice. Ils ont sorti des papiers, et m’ont expliqué que ça allait à l’encontre d’une clause de mon contrat de travail, un truc qui disait que je ne devais rien dissimuler, ou quelque chose comme ça. Ils m’ont dit qu’une loi allait bientôt interdire les aléateurs, et qu’ils allaient d’abord m’enfermer pour “faute grave dans l’exercice des fonctions du maintien de l’ordre”, et qu’après ils pourraient mel. 1780 condamner de par leur nouvelle loi. Ensuite, ils ont ajouté : “il y a peut-être une autre solution”.

« L’autre solution, c’est que je dois les aider à faire en sorte que les aléateurs ne les trompent pas. Lors des interrogatoires des aléateurs, il y a toujours deux aléateurs de la police, qui doivent transmettre un rapport écrit sur tout ce qui s’est dit, mais aussi sur tout ce quil. 1785 s’est passé de... d’anormal. Et bien sûr, il faut que les deux rapports concordent. On ne peut rien faire. On est piégé, tous. Ça ne plaît à personne, mais on ne peut rien faire.

— Et vous n’avez pas songé à fuir ? demande Pierre.

— Comment ? Pour aller où ? Ils me retrouveront. J’ai deux collègues qui ont disparu, à peul. 1790 près au moment où ils m’ont forcée à les aider. J’en ai revu un, lors d’un interrogatoire. Il était... c’était pas beau à voir... »

Elle se tait. Personne ne parle.

« Je... il faut que j’y aille, maintenant. »

Elle se lève. Je la laisse. Elle saisit sa veste.l. 1795

« Je... je suis désolée. Je vais être obligée d’en parler. Ils surveillent tous ceux comme moi... Je... je suis désolée.

— De toute façon, je vais partir, la rassuré-je. Si vous pouviez faire quelque chose pour Aude et Stéphane...

— Je dirai que je pense qu’ils n’étaient pas au courant. Que c’est moi qui vous ai vue fairel. 1800 quelque chose. Je... adieu. »

Elle s’en va.

Pierre a déjà mis son manteau, et me tend le mien. Je prends mon sac. Nous saluons brièvement Stéphane et Aude.

« Et surtout, n’essayez pas de nous aider, ajouté-je. Non seulement c’est pas sûr que çal. 1805 marche, mais en plus vous n’avez pas besoin d’ennuis supplémentaires.

— Personne n’a besoin d’ennuis supplémentaires, me répond Aude, mais on en a quand même. »

Nous descendons sur la placette, et ressortons dans les rues de la ville.

La nuit est claire, les réverbères éclairent. Des étoiles filantes électriques s’accrochent auxl. 1810 murs, entre les pères Noël rouges et blancs. Nous marchons d’un pas pressé devant les devantures mortes des boutiques. Par endroits, des commerçants ont laissé une enseigne allumée. Les entrées des cinémas forment des halos de lumière sur les trottoirs.

« Où allons nous ? » me demande Pierre.

J’avais pris machinalement la direction de la gare. Je ralentis le pas, indécise sur lal. 1815 destination.

« Nous allons vers la gare. Je ne vois pas tellement d’autre choix.

— Et les contrôles ?

— Il y en a partout. On prendra des petits trains, qui passent dans des patelins paumés. Avec un peu de chance, ils n’ont pas encore déployé les moyens suffisants pour contrôler tout lel. 1820 monde, tout le temps. »

Nous reprenons notre marche.

Nous approchons de la place du centre-ville. Un panneau publicitaire alterne réclame pour téléviseur de toute dernière technologie, et photo d’un candidat, sous-titré par un slogan électoral. Plus loin, un jeune-cadre-dynamique pleure de joie à la vue d’unl. 1825 papier, titré « avec notre parti et la banque machin, votez bien pour gagner plus ». Un carton sur un clochard, de l’autre côté de la rue. Au-dessus, une affiche entourée de néons clame combien parfums et bijoux sont indispensables. Devant la mairie, les « informations municipales » montrent la photo du maire, avec, entre guillemets, « Je soutiens Untel ».l. 1830

Du bruit dans une rue transversale. Un chat gris sort en courant. Il va se réfugier sous une voiture. Des cris. Des slogans. Nous nous approchons doucement. C’est une sorte de manifestation.

Dans les bâtiments alentour, les lumières s’allument, des volets s’ouvrent. Une dame sort sur son balcon, commence à crier et à faire de grands gestes vers le défilé, visiblement énervéel. 1835 d’avoir été réveillée. Un œuf vole et vient s’écraser à côté d’elle sur la fenêtre. D’autres tirs suivent, plus ou moins réussis. Apeurée, la dame referme à temps sa fenêtre pour qu’un œuf s’y écrase, à l’endroit même où était sa tête.

Nous reculons, et allons nous réfugier dans l’ombre, en bas de l’escalier qui monte à l’hôtel de ville. On entend brièvement une sirène de police dans le lointain. Pour nous ou pourl. 1840 eux ?

La manifestation sort sur la place. Elle entonne une sorte de chant.

« ...ceux qui foutent rien : dehors !

Et tous les enculés : dehors !

Et tous les étrangers : dehors !l. 1845

Bientôt on s’ra tous chez nous,

Bientôt on... »

Deux partent en avant, sautent sur la voiture où le chat s’était réfugié, et éclatent le pare-brise. Ils sont ovationnés par la foule. Celle-ci tape sur les portes et les fenêtres des bâtiments alentour. Des projectiles fusent.l. 1850

Nous restons dans notre recoin, sans rien dire, espérant qu’ils ne nous remarqueront pas – ils n’ont pas l’air véritablement sympathiques. Ce sont des jeunes, mais aussi des plus âgés, certains armés de battes de base-ball, d’autres d’œufs, de pavés pris sur les trottoirs. Les poubelles et les bancs publics sont arrachés et jetés sur la place.

D’autres sirènes retentissent. Les riverains doivent harceler le commissariat. Une voiture del. 1855 police arrive sur la place, tous feux éteints. Dès que les premiers casseurs la remarquent, ils commencent à la bombarder de projectiles. Elle repart vivement en marche arrière. D’autres sirènes retentissent.

Le cortège passe, laissant la rue et la place dans un état pire encore qu’avant leur passage. Le mobilier urbain est délabré, les bancs retournés, des décorations de Noël sont tordues parl. 1860 des jets de pavés. Seules demeurent les pancartes publicitaires, à peine éraflées, qui entourent de néons les multiples avantages de la nouvelle offre de téléphonie, écrits en langage SMS, ou une bouteille de whisky – l’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

Les derniers casseurs partis, les fenêtres s’ouvrent, les gens sortent sur les balcons,l. 1865 timidement d’abord, pour constater les dégâts. D’un balcon à l’autre, cheveux en bataille et robe de chambre sur pyjama, on s’interpelle, on s’énerve, on crie. Une voiture de police arrive, suivant le même chemin que la manifestation, roulant doucement. Les citadins la couvrent d’un chapelet d’injures. Non loin de nous, deux personnes s’échangent d’un côté à l’autre de la rue des banalités sur les impôts, la sécurité, les flics payés à rien faire, d’un ton à la fois ensommeillé etl. 1870 virulent.

Nous nous regardons. Pas question de trainer, il faut repartir. Nous sortons de notre coin, marchons d’un pas pressé pour rejoindre une rue transversale. Certains des habitants nous jettent un regard mauvais avant de refermer leur fenêtre. Nous nous éloignons des ravages des casseurs.l. 1875

Une voiture tourne et s’engage rapidement dans notre rue. Une voiture de police, feux éteints. Je sursaute, et jette un regard à Pierre. Il me prend le bras. « Calme-toi. »

Nous continuons à marcher. La voiture freine brusquement à notre hauteur. « Arrêtez-vous ! »

Deux policiers sortent rapidement, arme au poing.l. 1880

« Nous n’avons rien à voir avec les casseurs, nous défend Pierre. Nous nous sommes cachés quand ils sont passés. Ils sont partis par là-bas. »

Les policiers ne jettent même pas un œil dans la direction indiquée.

« Que faites-vous ici à cette heure ? demande l’un d’eux.

— Nous allons prendre le train, répond Pierre. Nous revenons de chez des amis. »l. 1885

Il désigne mon gros sac. L’un des policiers baisse son arme.

« Bon... Alors on va...

— Non non, contrôle d’identité, sortez vos papiers », rétorque l’autre.

Pierre fouille ses poches, tandis que je forme des papiers d’illusion, avec une adresse dans la ville où nous nous sommes rencontrés, pour être plus crédible.l. 1890

« Vous n’êtes pas d’ici, remarque le policier. On vous embarque. Allez, montez. Pas d’histoire, hein ! On a des ordres. Montez ! »

Il ouvre la portière.

Pierre s’exclame : « Mais nous n’y sommes pour rien !

— On verra ça au poste. » Le policier n’a pas vraiment l’air de rigoler, et son collègue ne saitl. 1895 pas trop quoi dire. Je prends mon sac et monte dans le véhicule, Pierre à ma suite. On claque la porte.

Les policiers se disputent dehors, mais nous entendons tout : « Pourquoi tu veux les embarquer ? Ils n’ont rien fait, ça se voit !

— Attends... T’as vraiment l’intention de risquer ta peau à chercher des consl. 1900 qui n’attendent que ça ? lui répond son collègue. On va embarquer ces deux-là, ils vont être interrogés au poste, on va les relâcher, et nous on va être peinard pour la soirée.

— Mouais... c’est toi le chef », lâche l’autre, baissant les bras.

Ils remontent dans la voiture. Le chef s’installe au volant et démarre hargneusement.l. 1905

Pendant le trajet, seule la radio brise le silence en crachotant des ordres et des informations. Nous croisons des voitures et des fourgons de police allant en sens inverse. Un peu plus loin, des cars de CRS venus en renforts. La voiture arrive devant une barrière qui s’ouvre doucement. Nous descendons dans un parking souterrain. La voiture se gare, les policiers nous font sortir, puis monter par un escalier en béton jusque dans une salle oùl. 1910 plusieurs bureaux se partagent un bazar de dossiers. Trois personnes s’affairent sur des ordinateurs.

Le policier qui a tenu à nous emmener nous fait signe de nous asseoir sur des chaises qui traînent dans un coin.

« Vous restez sages, d’accord ? Sinon on vous fait enfermer. »l. 1915

Il ouvre une porte attenante, et entre dans ce qui semble être un bureau à travers la cloison en verre brouillé. Son collègue reste à nous surveiller. Mon sac est poussé quelques mètres plus loin. « La procédure. »

Le premier policier ressort peu après, et fait signe à Pierre de se lever et de le suivre. Ils s’en vont vers un escalier, plus loin. Pierre me jette un regard, sourire un peu forcé, avant del. 1920 monter.

Je reste assise. Le policier qui me surveille s’est assis un peu plus loin, avec un journal, et m’observe de temps en temps. Il échange quelques marmonnements avec ses collègues, à propos de l’émeute. Mais ceux-ci sont visiblement très occupés : ils répondent au téléphone, se lèvent, vont chercher des dossiers, prennent des notes, tapotent sur leurs ordinateurs, appellentl. 1925 d’autres services au téléphone, en utilisant le jargon de leur métier. Le temps avance doucement.

Je songe un moment à créer une illusion, et à m’en aller. Depuis le temps que je suis dans la pièce, ils doivent tous être réceptifs. Y a-t-il des contrôles ? Je pense que ceux qui traquent les aléateurs doivent former un service à part, probablement différent del. 1930 celui-ci, qui semble s’occuper uniquement de l’émeute. Et les aléateurs doivent tous être rattachés à ce service... Il y a peu de chance qu’il y ait un autre aléateur dans la pièce.

Tout en faisant semblant de somnoler, j’imagine une illusion pour tester mon influence : je fais voler un oiseau à l’extérieur, et le fait violemment cogner la fenêtre. Au bruit, tous se retournent.l. 1935 Un homme lâche « Oh le con ! » avec un sourire au lèvres. Un instant plus tard, tous sont replongés dans leurs affaires. Aucun ne s’est tourné vers moi. Je suppose que c’est bon.

Alors... j’essaye de partir ? Je pourrai difficilement continuer à faire croire que je suis là longtemps après être sortie. Suffisamment pour sortir du bâtiment, mais il y a Pierre... Je nel. 1940 peux pas le laisser, et encore moins aller le chercher : l’alerte serait probablement donnée avant que je l’aie retrouvé. Que faire ?

Peut-être qu’après l’avoir interrogé, ils vont le laisser revenir, et qu’ils ne vont pas s’occuper de moi tout de suite. Peut-être qu’après nous avoir interrogés tous deux, ils vont nous laisser un moment. Mais je ne vais pas abandonner Pierre. Tant que je ne sais pas ce qui lui est arrivé, jel. 1945 décide de ne rien faire.

Le temps passe. Lentement. Mon gardien s’est levé, est allé faire un tour aux fenêtres, s’est rassis. Des gens sont passés dans la pièce, entrés par une porte, sortis par une autre. On entend au loin des sirènes, par intermittence.

Enfin l’autre policier redescend. Seul. Il fait signe à son coéquipier.l. 1950

« Je l’emmène en haut. Tu peux y aller. »

Je me lève, et me dirige vers mon sac.

« Laisse-le là. Tu le prendras en sortant. »

J’obéis. Je gravis un escalier de béton. Nous marchons dans des couloirs gris, éclairés par des néons cliquetants. Nous entrons dans un bureau.l. 1955

« Bonjour, mademoiselle. Veuillez vous asseoir », me demande l’homme installé derrière le bureau.

Je m’assieds. Le policier qui m’a emmenée reste debout, derrière moi.

« Avant tout, veuillez nous excuser, mais il me faut faire un test d’alcoolémie et de stupéfiants. Votre bras... »l. 1960

J’obéis machinalement : je lui tends mon bras, remonte ma manche. Il y applique rapidement une sorte de patch avec des micro-aiguilles. Surprise par les piqûres, je retire mon bras.

« C’est fait, ne vous inquiétez pas. » Il range son test dans une enveloppe qu’il glisse derrière son ordinateur, hors de ma vue.l. 1965

« Nous pouvons commencer. Votre nom, s’il vous plaît ? »

Il note sur son ordinateur les renseignements que je lui donne. Le bureau est assez miteux, à l’image de la ville. Par la fenêtre, à travers les barreaux, on entrevoit les illuminations de Noël.

« Bien, reprend-t-il. Venons en aux faits. D’après la déposition de mon collègue, vous avezl. 1970 été retrouvée non loin d’une émeute illégale. Mon collègue signale que vous proveniez de la direction de cette émeute. Niez-vous les faits ?

— Je n’ai pas fait partie de cette émeute. Mon ami et moi allions vers la gare, à pied. Nous avons croisé cette émeute. Nous nous sommes cachés, et dès qu’elle a été passée, nous avons continué, jusqu’à que l’on nous trouve. Donc nous venions de la directionl. 1975 de l’émeute. Mais nous n’avons rien à voir avec. D’ailleurs, j’étais avec mon sac de voyage. Vous pouvez le voir, il est en bas. Je n’irais jamais dans une émeute avec un sac pareil !

— Bon. Vous alliez vers la gare, n’est-ce pas ?

— Oui...l. 1980

— Et vous vouliez prendre quel train ?

— Je... je ne sais pas. Nous n’avions rien prévu... Nous allions à la gare, on avait décidé d’aviser sur place, en fonction des trains... Nous n’avions pas vraiment planifié notre voyage...

— Vous aviez au moins une destination. Où vouliez-vous aller ? »l. 1985

Le piège... qu’est ce que Pierre a bien pu leur dire ?

« Je ne sais pas trop. À vrai dire, nous sommes en vacances. Nous avons plusieurs amis à aller voir, ça dépendait des trains... Nous n’avions pas encore parlé de ça ensemble.

— Vous vous y prenez vraiment au dernier moment ! Bon, reprend-t-il, à cause de cette émeute, on a du travail, donc je vais vous laisser. Par contre, vous ne m’avez pas donnél. 1990 d’adresse. Je vais être obligé d’avertir les services sociaux. À moins que vous ne logiez chez quelqu’un de votre connaissance, votre ami peut-être ? »

Ouf... heureusement que je n’ai pas eu à inventer une adresse... Ils ont probablement les moyens de vérifier en temps réel, et je n’allais pas embêter des amis...

« Oui, c’est cela, depuis peu, alors je ne connais pas trop l’adresse...l. 1995

— Mouais... je reprendrai celle de sa déclaration », conclut le policier, visiblement pressé d’en finir.

Il rassemble ses papiers, en imprime d’autres, sort une chemise cartonnée d’un tiroir, et commence à tout ranger. Il récupère le test d’alcoolémie, le consulte brièvement, et le joint au dossier.l. 2000

Il tend celui-ci au policier resté derrière moi.

« Emmène mademoiselle au service des PIPN. »

Nous ressortons. Je n’ose pas prendre la parole et demander ce qu’est le « service des PIPN ». Nous traversons à nouveau des couloirs sombres, des bâtiments décrépis. Les noms sur les portes sont effacés, les moquettes sont élimées.l. 2005

Le policier ouvre une porte. « Entrez ! » Il reste à l’extérieur et referme la porte sur moi.

Je suis dans une pièce cubique, grise du sol au plafond, sans aucun mobilier. Deux portes, l’une en face de l’autre. Je ne sais pas trop quoi faire. Suis-je là pour attendre ? Il n’y a pas de chaises. Je m’appuie contre un mur. Et puis au bout d’un moment, je sens. C’est la même odeurl. 2010 que dans le train. Je me suis faite piéger ! Il doit y avoir un dispositif de neutralisation. Je ne dois plus pouvoir faire d’illusion. Je me retiens de vérifier, au cas où ils seraient capables de tester ce que je fais, et que ça leur donnerait la confirmation que je suis bien une aléatrice.

La porte en face de celle par laquelle je suis entrée s’ouvre. Un homme en blouse blanche mel. 2015 fait signe. « Suivez-moi. » Nous parcourons un couloir, et débouchons dans une pièce. « Asseyez-vous. » Je m’assois sur la chaise la plus proche. Devant, un bureau, et un homme, plutôt jeune, chemise blanche et cravate noire, pianotant sur son ordinateur. En entrant, j’ai entrevu deux personnes assises derrière moi. L’homme en blouse blanche s’est assis sur une autre chaise, dans un coin, plus loin. La pièce n’a rien à voir avec le restel. 2020 du bâtiment. Ici, le revêtement aux murs n’a aucune trace, les néons ne clignotent pas, et tous marchent. C’est visiblement du neuf, mais ce n’est pas pour autant plus esthétique.

L’homme devant moi lève les yeux de son ordinateur, et me regarde. « Bonjour, mademoiselle Julian Nielson. Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?l. 2025

— Parce que l’on m’a arrêtée par erreur à cause de l’émeute, hésité-je.

— Parce qu’un test génétique à montré que vous êtes une personne à influence psychique négative, et qu’en plus vous correspondez au signalement d’une telle personne déposé récemment ici. »

Je ne réponds rien, hébétée. Je m’en doutais un peu, mais je ne voulais pas trop y croire.l. 2030 Le test d’alcoolémie. Ils ont dû l’utiliser pour détecter que je suis une aléatrice. Et maintenant ?

« ...ce qui est contraire à la loi. Pour commencer votre dossier, nous allons maintenant établir la liste des actes illégaux que vous avez commis. Je vais vous citer divers éléments, et vous allez me répondre par oui ou non. Vous pourrez ajouter des compléments en fin de liste.l. 2035 Vols ?

— Pardon ?

— Mademoiselle, je vous demande si vous avez utilisé votre... votre influence pour commettre des vols, quels qu’ils soient. »

Et en plus il est sérieux quand il pose cette question ! Je le regarde. J’ai presque envie de rire,l. 2040 mais l’ambiance glaciale de la situation m’en empêche. « Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous répondre oui ?

— Je coche non, donc. Faux et usage de faux ? »

Je regarde l’homme en blouse blanche, impassible, puis de nouveau l’homme en face de moi.l. 2045

« Cochez non à toutes les questions, je lui réponds. Je ne vois pas de quoi vous parlez, et je n’ai rien à me reprocher. J’ai un train à prendre, et j’aimerais me rendre le plus vite possible à la gare. »

L’homme acquiesce, coche toutes les réponses, note un commentaire, signe en bas de la feuille, la tourne.l. 2050

« Bien. Comme je vous l’ai dit, la loi présume coupable de tous ces faits n’importe quelle personne à influence psychique négative, et tout aveu pourrait vous offrir plus de clémence devant les tribunaux. Nous allons procéder à la deuxième partie de cet interrogatoire. Monsieur Ressart, je vous prie... »

L’homme en blouse blanche se lève. Il saisit une mallette derrière le bureau, la pose, l’ouvre,l. 2055 et prend une sorte de patch, plutôt semblable à celui du contrôle d’alcoolémie de tout à l’heure.

« Que voulez-vous faire ? m’inquiété-je.

— Tendez votre bras, s’il vous plaît, répond-t-il.

— Que voulez-vous faire ? Ne vous approchez pas de moi !l. 2060

— Nous allons vous anesthésier afin de procéder à un examen complémentaire. Après passage au laboratoire, dans deux jours nous saurons si vous devez être incarcérée. En attendant, vous serez maintenue en garde à vue dans une cellule médicale. Tendez votre bras ! »

Au moment où je tente de me lever, il me saisit le bras, me remonte la manche, et s’apprête àl. 2065 m’appliquer son patch. Instinctivement, je crée un mur d’illusion invisible sur lequel sa main s’appuie sans pouvoir aller plus loin. Stupéfaite, je me souviens que mes illusions ne devraient pas fonctionner ici. L’homme en blouse semble aussi étonné que moi. Le premier à reprendre ses esprits est l’homme derrière le bureau. « Je crois que nous nous passerons d’expertise médicale, nous pourrons témoigner des faits. Trenatovitch, Nicolson, saisissez-vousl. 2070 d’elle ! »

J’entends des mouvements derrière moi. Je repousse d’un mur d’illusion l’homme en blouse que j’enferme contre le mur. Derrière moi, deux policiers en uniforme s’avancent, hésitants. Je reconnais parmi eux Cécilia. Je comprends : ce doivent être les deux aléateurs chargés de détecter mes actions... et éventuellement de m’attraper.l. 2075

Je crée une sorte de cage d’illusion invisible autour de l’homme derrière le bureau, qui se rend rapidement compte de ce qui lui arrive, et commence à taper mes murs dans tous les sens, autour de lui. Je fabrique des doubles de moi-même et des deux aléateurs, et nous fais disparaître. Aux yeux des deux non-aléateurs, les deux policiers se jettent sur moi et tentent de m’immobiliser.l. 2080

En vérité... ils se sont tous deux arrêtés, stupéfaits par mon illusion.

« Vous pouvez m’arrêter, leur dis-je de façon à n’être entendue que par eux, mais vous ne pouvez m’empêcher de faire des illusions. Si vous tentez de m’ennuyer, il se pourrait que vos doubles aident le mien à sortir... je ne suis pas sûre que ça serait bon pour votre carrière. Et je vous mets au défi de créer une illusion plus réaliste que lal. 2085 mienne. »

Cécilia ne répond pas, mais son collègue fronce les sourcils : « Vous ne pourrez pas aller loin. Personne ne s’est jamais échappé d’ici, ajoute-t-il d’un ton résigné.

— Alors je serai la première. Soit vous venez avec moi, soit je m’arrangerai pour vous trouver une excuse à mon évasion... mais ça ne sera pas forcément sans conséquences. »l. 2090

Cécilia semble réfléchir, mais son coéquipier semble plutôt se concentrer. Je le vois construire une illusion avec difficulté, peut-être à cause des dispositifs de brouillage. En attendant le résultat, je place par-dessus une illusion de décors pour masquer son travail. Il tente d’écrire un message dans l’air.

« Vous n’y arriverez pas, lancé-je. Avez-vous toujours autant de difficultés ? Vous devez êtrel. 2095 un piètre aléateur. »

Il ne sait même pas construire dans sa tête une illusion, pour la faire apparaître instantanément. Du travail de débutant. Mais quand bien même je peux faire durer l’illusion des doubles qui se battent encore quelques temps après être sortie, je ne pourrai plus surveiller ses actes. Et ça m’ennuie.l. 2100

Il ne me répond pas, toujours concentré.

« Herman, ça sert à rien », lance Cécilia à son collègue. Je fais bien attention à masquer sa voix aux non-aléateurs. Elle se tourne vers moi : « Les dispositifs de brouillage nous empêchent de faire facilement des illusions... ce qui ne semble pas être votre cas. Je pars avec vous. »l. 2105

Les doubles d’illusion se battent. Le pauvre double de Herman se prend un coup de la part de mon double, et tombe à terre.

« Vous feriez mieux de prendre cette position, lancé-je au policier. Sinon, vos supérieurs pourraient avoir l’impression d’être trahis lorsque mon illusion disparaîtra... Par où est la sortie, Cécilia ? »l. 2110

Mon double se jette sur la porte désignée, parvient à l’ouvrir. Le double de Cécilia se précipite à sa poursuite.

Je vais ouvrir la porte, de la même façon que dans l’illusion. Dans le couloir, j’ai fait disparaître nos doubles. Herman reste immobile, ne sachant pas quoi faire.

« Venez, Cécilia. Nous sommes invisibles pour les personnes, mais pas pour les caméras del. 2115 surveillance. Dépêchons-nous. »

Je la suis dans le dédale des couloirs, au pas de course. De temps en temps, nous croisons des gens, sans qu’ils nous remarquent. Mon illusion dans le bureau de l’interrogatoire s’est probablement levée. Herman doit être à notre recherche. Une alarme se déclenche.

Je ne parle pas de mon sac à Cécilia, il peut bien rester ici. Par contre, je m’inquiète del. 2120 Pierre. Est-il encore dans le bâtiment ? Je lui pose la question, elle n’en sait rien. Nous courons dans les couloirs.

« Avez-vous une voiture ? me demande-t-elle. Non ? On prend la mienne. »

Nous descendons au sous-sol, et arrivons dans le parking souterrain. Elle ouvre son véhicule, s’y engouffre.l. 2125

« Merde ! s’exclame-t-elle avant de démarrer. Lors d’une alerte interne, la barrière du parking ne peut s’ouvrir que si on a des badges de haute importance... Le mien ne passera pas !

— Défoncez la barrière ! suggère-je.

— Je vais abîmer la voiture, et...l. 2130

— Ça a encore de l’importance ? Pour ce que ça vaut, je peux faire une illusion de barrière intacte, et essayer de masquer la voiture. Ouvrez les fenêtres. »

Nous nous dirigeons vers la sortie. Cécilia semble sur le point de paniquer, mais elle arrive à garder la tête froide. Sa formation à la police, peut-être. Elle accélère violemment. La barrière blanche et rouge se brise sur le capot de la voiture dans un grand fracas, que je tente de masquerl. 2135 au possible. Dans tous les cas, ça ne passera pas inaperçu : une caméra de surveillance est pointée sur l’entrée.

Nous débouchons sur la rue devant le commissariat.

« Je vais où ? me lance Cécilia, pressée de fuir.

— Attendez, passez devant le commissariat, par là. Roulez doucement ! Je nousl. 2140 masque. »

En face de l’entrée, je reconnais une silhouette, les mains dans les poches et le menton dans le col de son manteau, qui attend. Nous nous en approchons. Pour lui, je lève l’illusion. Pierre sursaute, surpris, et comprend. Il se précipite, et monte dans la voiture. Nous repartons.l. 2145

« Où allons-nous ?

— Nous quittons la ville. »

Peu de temps après, nous entendons des sirènes. Est-ce pour nous, ou pour l’émeute ? Nous sortons de la ville. J’arrête de masquer la voiture, trop dangereux, et me contente de donner l’impression que le capot est intact. De toute façon, je commence à fatiguer :l. 2150 maintenir ces illusions alors que je ne m’y étais pas préparée est une épreuve, même pour moi.

Nous roulons en campagne. Le jour ne va pas tarder à se lever. Mais un feu brûle au loin, sur l’horizon. l. 2155

2060 – 2095

L’annonce faite lors de la conférence de presse des ministres de l’intérieur et de l’économie a surpris toute la presse. L’une des mesures phares del. 2160 la réforme sur la sécurité des communications – dite plan Sutler – est la création d’un Consortium au sein duquel seront regroupés les pays européens ainsi que des géants de l’information tels Google ou Facebook. Les états s’engagent à leur déléguer la gestion des fichiers administratif de leurs citoyens, aux frais de ces entreprises. Cette grande mesure permettra d’assainir lesl. 2165 comptes publics, et de redonner un nouveau souffle aux économies européennes. Quelques organisations de gauche extrême ont dénoncé ce qu’elles prennent pour une atteintes aux libertés fondamentales. Libertés qui, comme l’a répété le porte-parole de l’union, ne pourraient véritablement exister qu’au sein d’un état sûr et correctement géré.

l. 2170

Le Figaro, L’union franchit le cap de la bonne gestion, mardi 15 avril 2070

Alors que les rumeurs circulaient déjà depuis plusieurs semaines, le milliardaire suédois Erik Johansen a dévoilé hier son nouveau projet  : lal. 2175 formation d’un « consortium planétaire », regroupant toutes les volontés industrielles, financières et politiques, désireuses de se lancer dans l’exploration et l’exploitation spatiale à grande échelle. « L’avenir de l’humanité se construira au sein du consortium », a déclaré Johansen. Le milliardaire, qui avait fondé sa fortune lors des spéculations immobilières du début du sièclel. 2180 et qui est actuellement confortablement installé au Japon, subventionnait déjà de très importants centres de recherches autour des théories sur le voyage spatial du Dr G.J. Alto. Dans les heures qui ont suivi l’annonce, de nombreux industriels se sont déclarés heureux de prendre part au financement du consortium.

l. 2185

Libé Hebdo, À la conquête des étoiles, lundi 7 septembre 2085

L’Organisation Mondiale du Commerce a donné son feu vert pour le sauvetage humanitaire de l’Amérique du sud. La famine y sévit déjà depuisl. 2190 de nombreuses semaines, et les pays sont en attente d’aide d’urgence. Le Consortium Planétaire a proposé un plan à l’échelle mondiale pour répondre à cette terrible crise. La mise en œuvre de ce plan était jusqu’à présent suspendue à l’autorisation de l’OMC, qui bloquait la vente des actions de l’ONU des pays concernés au Consortium Planétaire. Cette nuit, malgré l’oppositionl. 2195 virulente du think-tank XXIIe siècle, un accord a été trouvé, et les premiers paquebots-dirigeables ont déjà décollé.

Le Monde.fr, L’OMC ne s’oppose plus à l’aide humanitaire, jeudi 9 avril 2093

l. 2200

Deuxième partie 
Rayons de nuit

Chapitre 1
Frédéric

l. 2205

« Winston ! Le rapport du rayon papeterie !

— Tout de suite, monsieur ! »

Le gamin se précipite, liasse de papier à la main, vers le boss. La chaise à roulettes fait presque un tour sur elle-même. Les feuillets arrivent, froissés mais à l’heure, dans la main du chef. Il jette un coup d’œil à la dernière page et les pose sur le clavier de Virginie tout enl. 2210 continuant à marcher. Celle-ci, habituée, pousse les feuilles du revers de la main avant de reprendre son travail.

« Nous avons besoin d’un recentrage géographique. Le rayon est en fond de hall impasse Michel Aglietta. Bougez-le, voyons... »

Il s’approche du plan projeté contre le mur du fond.l. 2215

« Virez la boulangerie de l’angle de l’avenue de Rome. Ce rayon est en place depuis sept mois. C’est intolérable. Faites le nécessaire. »

Kévin, agent du marketing immobilier, saisit son téléphone. Au bout du fil, on doit déjà être en train d’amener les camions, d’y entreposer les marchandises en vente, de démonter les présentoirs. Les clients sont invités à se rendre au nouvel emplacement. Le temps qu’ils s’yl. 2220 présentent, le rayon devrait déjà y être. Le contraire serait intolérable : si nous déplaçons les rayons, c’est bien parce qu’il y a des pertes, nous n’allons pas en ajouter avec des clients potentiels insatisfaits.

Le plan est déjà à jour. Le panneau « travaux en cours » est en évidence. M. Reynou, chef des rayons du quartier du Trème, quarante-deux ans, chemise blanche avec stylo assorti, sel. 2225 retourne, satisfait. Pas pour longtemps.

« Frédéric, qu’est-ce que vous foutez ! On vous paie, je crois, pour regarder votre écran, pas pour regarder voler les mouches ! »

Je baisse les yeux sur mon écran. Pour y voir que ce moment d’inattention va me coûter cher : la courbe du lait s’est envolée.l. 2230

« Le cours du lait grimpe ! m’écrié-je. On va être à court d’approvisionnement d’ici trente-six heures. » Reynou me jette un regard noir, au vu des pertes que mes rêveries ont déjà coûté. J’essaye de me rattraper : « Le rayon soja est juste à côté : nous devrions faire rayon commun – juste une cloison à abattre – et mélanger les produits, avec des tarifs au prix du marché pour le lait. »l. 2235

Un regard furieux reste sur moi quelques secondes, puis se tourne vers Sylvie. « Prévenez les vendeurs du soja – Kévin, faites abattre la cloison – Nicolas, faites la demande de prix fluctuants, indexés sur le marché de Boston, auprès de la régulation. »

Un nouveau panneau « travaux en cours » s’allume sur l’écran bleu. Reynou balaye la salle du regard. Je baisse les yeux sur mon écran, fais défiler régulièrement les pages de graphiques.l. 2240 New York. Beijing. Paris. Boston. Moscou. Brasila. Londres. Les courbes sont stables, sauf celle du lait. Celle-ci arrive dans le rouge, le pire étant, comme toujours à cette heure, Boston, près de la fermeture. Les produits dérivés – yaourts, fromages, beurres... – sont aussi à la hausse. Nous n’allons pas fournir longtemps.

« Autorisation de la régulation », informe Nicolas.l. 2245

Le silence retombe. J’arrête de suivre les écrans. Ici, le silence est suffisamment rare pour devoir être savouré. Ça ne figure pas dans mon contrat de travail, mais le silence impose de lui même qu’on l’écoute. Car il s’écoute : ce silence est composé de mille bruits... frappes sur les touches des claviers, grincements réguliers de la chaise à roulettes de Kévin, bourdonnement des ventilateurs des vieilles machines qui nous servent d’ordinateurs,l. 2250 claquement régulier du stylo bille du chef. Un silence que l’on goûte. On en sépare tous les éléments, puis on l’écoute entier. Bruit de fond, bruit de calme, bruit de travail.

« On n’a pas l’autorisation de l’équipement pour la cloison ! hurle Kévin.

— Quoi encore ! s’énerve Reynou. On ne leur a rien demandé !l. 2255

— Le rayon lait est dans une bâtisse début vingtième, classée. L’équipement est au courant de toutes les opérations sur les bâtiments classés. Le rayon soja est dans un bâtiment voisin, mais c’est un mur d’origine du bâtiment classé qui les sépare. Brique. Interdiction formelle d’y toucher.

— Ils font chier, on ne les a pas sonnés, s’énerve Reynou. Qu’est-ce qu’ils veulent, qu’on fassel. 2260 remonter comme la dernière fois ? Que font les ouvriers ?

— Ils sont sur place, prêts. Ils attendent la confirmation de la direction de l’immobilier. Qui attend le feu vert de l’équipement. Qui nous le refuse.

— Virginie, passez-moi la municipalité. Communication prioritaire. »

Virginie se pousse de son bureau, sa chaise à roulette effectue un demi-tour expert sur lel. 2265 linoléum pour se retrouver en face du bureau de Reynou. Elle saisit le téléphone – le seul habilité aux communications prioritaires avec les élus – explique en trois mots brefs et incisifs qu’elle veut le maire au bout du fil, et donne le combiné à Reynou. Il s’éloigne avec, et sort dans le couloir.

Tout le monde se détend. Je me risque à lever le regard. Les claviers crépitent plus lentement.l. 2270 Un regard sur la gauche. Les baies vitrées salies par les intempéries et jamais lavées montrent la forêt des antennes de télévision qui surplombent les cheminées de la ville. Un regard à droite : le plan du quartier du Trème, fond bleu parcouru par des lignes blanches, parsemé de points rouges, jaunes, verts. Devant, la porte du couloir, restée ouverte, au travers de laquelle on voit Reynou qui s’énerve et gesticule, téléphone à la main. D’un côté de la porte, une plante vertel. 2275 artificielle (en promo -15% au rayon nature jusqu’à jeudi prochain), de l’autre une affiche montrant des employés heureux avec « travailler plus pour gagner plus » écrit en gros dessous.

Reynou revient, la frénésie des frappes sur les claviers reprend, je baisse le regard sur mes courbes.l. 2280

« C’est réglé ! » s’exclame Reynou, parlant plus à l’affiche et à la caméra de surveillance qu’à ses employés. « Nous pouvons abattre le mur à condition que ce soit juste au rez-de-chaussée et uniquement sur la longueur nécessaire. De plus, la mairie s’est engagée à nous rembourser le préjudice dû à la perte de temps. Winston, calculez le montant et ajoutez-le aux dettes de la municipalité. »l. 2285

L’horloge choisit ce moment-là pour signaler de cinq bips stridents que notre service prend fin d’ici un quart d’heure. Nous avons ce temps pour rédiger nos notes de transition, destinées à l’équipe de management qui est en train de prendre le relais. J’écris trois lignes à propos de la crise du lait. Puis je regarde l’horloge, qui choisit toujours le moment où l’on désire savoir l’heure pour afficher la date du jour ; puis la température intérieure ; extérieure ; enfin, les segmentsl. 2290 montrent l’heure. Bientôt la fin de la journée.

Les trois bips retentissent. Reynou s’assoit à son bureau, pour consulter nos notes de transition, et écrire son rapport quotidien. Nous sortons dans le couloir. Je saisis au passage mon écharpe et mon manteau, pendus dans le couloir. Sans me retourner, je laisse dans l’air un « salut » que personne ne saisira. Trois fois cette semaine, jel. 2295 m’en vais le premier. Reynou l’aura remarqué... les autres aussi, je ne respecte pas la règle tacite du groupe : toujours sortir ensemble, sans se presser. Après tout... ça fait au moins six mois qu’il n’y a pas eu de plan social, et personne n’a envie d’être le prochain à partir pour ne plus revenir. Je sais que je joue avec le feu, mais ça m’est égal. Aujourd’hui, nous sommes mercredi. Et mercredi, c’est le jour où notre groupe finit à quinzel. 2300 heures.

Je dévale les escaliers en colimaçon, jusqu’au rez-de-chaussée. Notre bureau est tout en haut du bâtiment qui abrite en ce moment le rayon chaussure. Je traverse en coup de vent les baskets, bottines et tongs, sans un regard pour la vendeuse qui – dans un autre monde – aurait pu saluer un collègue. Je franchis les portes automatiques,l. 2305 et savoure un moment la tornade glaciale de neige et de pluie. Puis je marche d’un pas rapide vers la station de tram la plus proche, juste en face des rayons lingerie, confiserie et poissonnerie. Debout sur le quai, je contemple les enseignes néon sur les devantures de chaque rayon. Suivant les couleurs et les formes, certaines ressortent plus au travers des bourrasques opaques. Le rouge se voit de loin (bijouterie), alors que le grisl. 2310 à deux pas (librairie) se fond particulièrement bien dans les minuscules flocons de neige.

J’enfonce mes mains dans les poches, jetant rapidement un œil aux différents clients, sacs aux couleurs de la marque, qui grelottent à côté de moi. Deux jeunes filles, un vieil homme, un couple d’âge indéterminé, mais fortuné. Le tram arrive.l. 2315

Les portes automatiques de la rame s’ouvrent. Nous montons. Je vais me pendre à une barre poisseuse. Les portes se referment. Je profite de l’ambiance chaude et puante de la foule entassée.

« Prochaine station : porte Maurice Allais. Rayons desservis : voyages, charcuterie, discount, produits bio. »l. 2320

Un passager, un jeune qui a presque l’air aimable, me tend le journal dont il vient de finir les mots fléchés. Quotidien gratuit. J’ignore les pubs pour les différents rayons que je connais par cœur, repère les échantillons du rayon actualité. « Crise outre-atlantique – émeutes suite à la réforme annoncée des codes postaux. » « France – mise aux enchères exceptionnelle : et si vous achetiez votre propre rayon dans la grande ville de votre choix ? » « France – affairel. 2325 Legrand : et si le violeur avait opéré grâce au rayon rencontres ? Les réactions des lecteurs. »

« Prochaine station : Kenneth Arrow. Rayons desservis : matériel informatique d’occasion, produits d’entretien des cuisines, mode et haute couture. Correspondances : navette aéroport. »l. 2330

Je déplace une partie de mon attention sur les crachotements de la voix enregistrée – je descends à la prochaine station – tandis que je jette un regard à l’horoscope. « Amour : n’hésitez pas. Travail : vos efforts seront récompensés. Chance : au rendez-vous si vous savez la favoriser. Plus de détails au rayon avenir. »

« Station Kenneth Arrow. Rayons... »l. 2335

Les portes s’ouvrent, je décolle ma main de la barre métallique, sors et remonte mon col. Pas besoin d’attendre longtemps, le tramway pour l’aéroport arrive.

Les yeux collés à la vitre crasseuse, je regarde la superstructure se dessiner, fantomatique, dans les volutes grisâtres des cieux. Le tram s’arrête. J’en descends, enfile mes gants. J’avance, lentement, les yeux rivés en hauteur. L’immense pyramide métallique me surplombe. Unl. 2340 enchevêtrement de poutrelles d’acier. Des tonnes de métal.

Je rejoins la foule qui se presse le long des grilles du périmètre de sécurité. Les vigiles en armure gardent le solide portail coulissant qui barre l’entrée sur le tarmac.

« Le paquebot-dirigeable du vol 554 en provenance de Francfort, arrivée prévue à quatorze heures trente, est annoncé. Nous rappelons à notre aimable clientèle que l’accès à la zone del. 2345 débarquement est formellement interdit à toute personne non-autorisée. »

Je fixe les nuages, dans l’espoir d’apercevoir le monstre des airs. Mais il est encore trop tôt, surtout avec la météo actuelle. Il est quinze heures trente, le dirigeable n’a qu’une heure de retard : les passagers vont être heureux. Depuis le remplacement des vols en avion par les paquebots-dirigeables, les horaires sont un sujet de plaisanterie courant. Malgré tousl. 2350 les progrès de l’aéronautique, les immenses ballons n’ont jamais réussi à atteindre la vitesse des avions, et à garder leurs horaires, comme l’annoncent les compagnies. Même les rayons voyages prennent en compte un retard moyen dans leurs calculs d’horaires.

Les grincements et crachotements résonnent dans tout le périmètre. Au milieu des massesl. 2355 grises des nuages, des rails glissent, des guides coulissent, des courroies se déroulent. La construction massive du terminal se modifie, la pyramide se prépare à accueillir le paquebot. Une ouverture se dessine dans un de ses flancs.

La foule s’épaissit. Dans le froid, les gens sont impatients. La neige, qui restait sagement au sol depuis ma sortie du tram, s’envole sous les bourrasques. On remonte son col,l. 2360 resserre son écharpe. Bientôt les flocons tombent, de plus en plus drus. On sort quelques parapluies, mais le vent rend vain tout effort de se protéger du ciel. Ce temps – comme tous les mercredis – va m’empêcher de profiter vraiment du spectacle, mais que serait l’arrivée d’un paquebot-dirigeable s’il n’y avait pas la magie du voile enneigé sur le terminal ?l. 2365

« Papa ! Regarde ! »

Un gosse – seule personne ayant assez d’énergie pour sautiller de joie sous les bourrasques de neige – s’exclame en montrant du doigt le ciel : « Il arrive ! Il arrive ! »

Le pire, c’est qu’il a raison. Sereinement, le monstre des airs pointe son nez arrondi entre les nuages. La superstructure métallique du terminal en grince de plus belle. « Avisl. 2370 d’évacuation immédiate : seuls les personnels de sécurité sont autorisés à demeurer dans la zone de débarquement. Veuillez évacuer le terminal. Je répète, veuillez évacuer le terminal. »

On discerne au travers du brouillard les gyrophares des camions de pompiers qui entourent la pyramide. Les compagnies ont beau assurer que les technologies modernes permettent de rendrel. 2375 l’usage de l’hydrogène totalement inoffensif dans les ballons, l’ensemble des mesures de sécurité pourrait presque conduire à penser que remplir les dirigeables avec de l’hélium, hors de prix mais non-inflammable, n’aurait pas coûté tellement plus cher. Débat sans-cesse remis sur le tapis par la presse, depuis la fin des avions. Les papiers prédisant des catastrophes dignes du Hindenburg se succèdent, mais les compagnies ont jusqu’à présent eul. 2380 raison.

La forme du ballon commence à ressortir entre les nuages. La coque, percée de milliers de hublots dispersés sur les sept ponts, parsème le ciel de points lumineux. Les pales des immenses hélices esquissent des disques au milieu des volutes de neige. À regarder le dirigeable, on croirait presque les entendre, alors que ce n’est probablement que le bruit desl. 2385 bourrasques.

Le paquebot des airs descend, lentement, sereinement, majestueusement. Les grincements dans le terminal ont cessé. L’ouverture dans le flanc de la pyramide métallique épouse la forme du ballon et de sa coque. Elle est couronnée par de nombreux guides et rails tournés vers le ciel, prêts à accueillir le ballon et à l’ancrer à terre.l. 2390

Tout le monde a maintenant la tête levée. Tout le monde regarde le mastodonte s’enchâsser doucement dans la masse pyramidale. Les guides se collent au ballon, les rails coulissent contre la coque, des chaînes et des courroies entraînent le dirigeable au sein de la pyramide avec force grincements, claquements, grondements. La silhouette du géant des airs emplit le terminal dont la taille si immense semble avoir diminué de moitié avec les deuxl. 2395 extrémités du ballon qui en dépassent de part et d’autre. Plus rien ne semble bouger. Les bruits durent encore un bon moment. La structure craque, souffre, supporte le monstre.

« Le paquebot-dirigeable du vol 554 en provenance de Francfort est arrivé. Accès à la zone de débarquement autorisé. »l. 2400

Le portail barrant l’entrée commence à coulisser. Les gardes ont doublé, et sont alignés le long du couloir grillagé qui amène jusqu’au hall de la superstructure. La foule se masse devant l’entrée, pressée de trouver un peu de chaleur à l’intérieur. Les gens s’engouffrent dans le couloir, remontent l’allée sous la lueur des réverbères, foncent vers la pyramide. Je contemple le spectacle. Jusqu’à ce que les allées et venues autour de moi aientl. 2405 repris une sorte de régularité coutumière. J’ai assisté à mon amarrage de la semaine. Mon petit spectacle. Des visions, des souvenirs à superposer devant les courbes de croissance.

Dernier rituel : je me dirige moi aussi vers le hall des arrivées – non que j’attende quelqu’un, juste pour me réchauffer un peu, prendre un café. Je remonte l’allée engrillagée, saluel. 2410 les gardes d’un imperceptible hochement de tête. Ils ne répondent pas. Les acteurs hebdomadaires du spectacle, les seuls qui sont là chaque semaine. Au pied de la pyramide, les portes vitrées du hall s’ouvrent et se referment derrière moi. Il fait légèrement plus chaud.

Sans un regard vers la douane et les queues de voyageurs qui y attendent, je mel. 2415 dirige vers un distributeur automatique de café. Je fouille mes poches pour en extirper quelques centimes. Je glisse trois pièces dans la fente, qui tombent dans le coffre de la machine sans être comptées. J’ai plus de chance avec la quatrième, qui avec la cinquième me donne un breuvage noirâtre dont la chaleur masque le goût. Je me retourne pour le savourer, appuyé contre un poteau métallique. Je vois la foule passer devantl. 2420 moi.

Et là, je la remarque. Elle essaye de tirer sa valise en mettant ses gants. Son sac à dos glisse de son épaule. Je pose mon gobelet moitié plein sur un banc à côté pour aller l’aider. Au moment où j’arrive auprès d’elle, elle finit de remonter le col de son épaisse veste blanche et repart avec son sac et sa valise. Je la regarde un temps marcher versl. 2425 la sortie, puis, n’ayant rien d’autre à faire ici, me dirige à mon tour vers les portes vitrées.

Elle traverse la foule doucement mais néanmoins trop vite pour que je la rattrape. Elle fend la grisaille au milieu des grillages de l’allée. Même si je marche – du moins j’essaye de le croire – comme j’en ai l’habitude, elle ne s’éloigne pas, ni ne se rapproche de moi. Elle est là bas.l. 2430 Tâche de couleur au milieu des gens gris, ternes. Des mèches blondes sous un bonnet rouge ; sac à dos en toile bariolé ; valise grise, mais d’un gris moins gris que le gris environnant. Elle passe devant les gardes, qui tout à leur garde ne prennent pas garde à son passage.

Je me dirige vers le quai de la ligne de tram T.24, celle qui mène au quartier Fisher Black, oùl. 2435 j’habite. Je jette un regard aux alentours, pour repérer si une rame arrive. Je la vois en train de consulter le plan du réseau. Même la lumière du réverbère au-dessus du panneau est grise. Le quai commence à se remplir. Je me place au bord, près du début du quai, là où un accès en pente douce permet aux passagers ayant des bagages d’y accéder facilement. La foule qui arrive passe derrière moi, s’avance vers le fond dul. 2440 quai.

Les feux d’une rame percent le brouillard. Les portes automatiques s’ouvrent devant moi. Poussé par la foule derrière, j’entre et vais m’appuyer contre les portes de l’autre côté de la rame. Alors que la sonnerie de fermeture automatique des portes retentit, elle arrive d’un pas pressé, tirant sa valise derrière elle. Les roues de la valise se coincent entre le quai etl. 2445 la rame. Je m’apprête à l’aider, mais l’homme à sa gauche est plus rapide. Je finis mon mouvement en retroussant ma manche, pour consulter ma montre. Seize heures trente-cinq. Je suis dans mon horaire habituel pour rentrer de l’aéroport. C’est une journée normale.

Dans le journal que j’avais récupéré en arrivant, si le lecteur avait fini les mots fléchés, ill. 2450 n’avait pas touché aux mots croisés de la page d’à-côté, « améliorez votre culture linguistique au rayon divertissements ». Je troque mes gants contre un bout de crayon sorti d’une poche.

« Racines du Brésil » : aucune idée. Une secousse. Je m’accroche à une poignée. Elle hésite entre tenir sa valise ou s’accrocher à la barre centrale. Elle essaye de caler sa valise avec unel. 2455 jambe. « Haute coiffure », cinq lettres. Le haut du journal coupe son visage juste au-dessus de ses yeux. Seuls la monture de ses lunettes, les mèches blondes et le bonnet en dépassent. Peut-être connaît-elle la réponse ? Probablement pas plus que moi. « Aiguilles », six lettres. Nous arrivons à une station, la porte s’ouvre. Elle s’écarte pour laisser passer les passagers qui sortent. Elle perd l’équilibre, se rattrape. Ses talons claquent. Lal. 2460 porte se referme, elle s’y rappuie. « Joli cœur », deux lettres. « Station David Card. Rayons desservis : animalerie, calmants, téléphonie mobile. » Ma station. Et l’une des seules à quai central de la ligne : les portes s’ouvrent de mon côté, et non du sien. Je descends.

Je fais quelques pas le long de la ligne de tramway. Vu l’heure, les trottoirs sontl. 2465 emplis des clients qui – sortis de leur travail – flânent le long des rayons, sans oser y entrer. Je laisse des empreintes dans la neige grisâtre, dans la boue humide de la rue.

Le violet clignotant de l’enseigne située à gauche de ma porte d’entrée m’alerte tout de suite : ils ont changé le rayon de ce côté. À droite, les céréales n’ont pas bougé. Certesl. 2470 c’est moins intéressant que les pizzas (présentes de ce côté il y a six mois), mais ça pourrait être pire. Le nouveau rayon de gauche semble être un rayon électroménager. Bof.

Par jeu, je pianote sur le digicode déglingué des chiffres au hasard. Une voix stupide m’annonce : « vous pouvez entrer ». Je pousse la porte, que plus rien ne ferme depuis bienl. 2475 longtemps, personne ici n’ayant de quoi payer une nouvelle serrure. Je grimpe les marches deux à deux, sauf celle du milieu de chaque escalier, vu qu’elles sont en nombre impair. Au second, je sors mes clefs, et ouvre la porte de mon appartement. Avec le temps qu’il fait, je vais immédiatement fermer les volets – que j’ai ouverts ce matin en partant. Je pose mon manteau, le journal. Je n’ai même pas rempli un seul mot : la fatigue probablement. Le travail, le dévouementl. 2480 aux rayons...

*

« Frédéric ! Où en est le cours du lait ?l. 2485

— Il continue à monter, Monsieur... tout le monde se jette sur les produits de substitution, et le cours du soja prend aussi son envol...

— Et vous ne pouviez pas me le dire plus tôt, Frédéric ? C’est à se demander pourquoi on vous paye ! D’ailleurs, si je me le demande tous les jours, aujourd’hui je me le demande doublement ! Vous allez me proposer un plan d’action à long terme –l. 2490 sur au moins cinq jours ! – immédiatement. Je veux que ce soit prêt d’ici la pause repas !

— Oui, Monsieur Reynou. Bien Monsieur. »

Plus que d’ordinaire, je ne sais pourquoi, je n’arrive pas à me concentrer, à m’intéresser aux courbes. Habituellement, j’arrive toujours à trouver des moments réguliers pour jeter un œill. 2495 distrait aux graphiques. Là... rien. Je pourrai peut-être profiter de la pause pour passer au rayon médecine et y acheter une consultation... Un coup d’œil au plan du fond m’en dissuade. Le rayon médecine le plus proche est situé six rues plus loin. Sans compter qu’il y a toujours beaucoup de clients, rien que le temps de m’y rendre et de revenir me ferait perdre ma pause. Je verrai ça ce soir.l. 2500

L’horloge ponctue le « 11 : 45 » de sept bips. L’heure de la pause. Je sors le sandwich sous cellophane acheté en venant au rayon restauration à emporter (celui situé rue John Hicks, -24% sur les sandwichs jambon-beurre, supplément mayo pour cinq cents). Je récupère mon manteau, et descends par l’escalier de derrière, celui qui débouche dans le rayon des plantes aromatiques. Je déambule vaguement au milieu des senteurs, arrive dans le rayon adjacent, musique del. 2505 variété.

Je traverse doucement les rayons, regardant au travers des vitrines la foule de ceux qui profitent de leur pause de midi pour repérer les bonnes affaires. Mon badge d’employé des rayons me permet de passer les portiques de sécurité qui empêchent les clients de sortir sans achat. On voit encore les délimitations des anciennes bâtisses aux portiques del. 2510 sécurité qui jalonnent les séparations entre les rayons. Au fur et à mesure que les rayons remplaçaient les commerces et envahissaient les rez-de-chaussée des villes, les murs étaient abattus et remplacés par de simples portiques. La Grande Ouverture, dans les manuels d’histoire.

Rayon littérature. Je cherche une poubelle pour jeter la cellophane du sandwich que je viensl. 2515 de finir. Je m’apprête à faire demi-tour pour retourner travailler quand je la vois saisir un livre et le glisser sous son manteau. Le bonnet a quitté ses cheveux, coiffés en chignon, et seul un sac à main l’accompagne. Elle se dirige d’un pas nonchalant vers la sortie, saisit un programme télé à quelques centimes. Sa main tremble.

Elle arrive à la caisse, pose juste le programme télé sur le tapis-roulant. J’ai l’impression del. 2520 sentir son inquiétude alors qu’elle est à moins de trente centimètres des portiques anti-vol. Je m’approche d’elle, et lui murmure à l’oreille : « je vous paye les bouquins ». Elle se retourne, surprise, me dévisage. Je tends ma carte bancaire. Doucement, suspicieusement, elle sort trois livres de sa veste et les pose sur le tapis, sous le regard ébahi de la caissière. Cette dernière est prête à réagir, à appeler la sécurité, mais se ravise en voyant mon badge. Je suis quelqu’un dul. 2525 management, après tout. Je paye les livres – qui vont laisser une trace sur mon budget – et le programme télé. Je lui tends les achats pendant que nous sortons dehors. Elle les glisse sous sa veste pour les protéger des flocons épars. Et ajoute, avec un magnifique sourire : « merci ».

Et elle s’en va.l. 2530

Je lui emboîte le pas, arrive à sa hauteur. Et ne sais quoi lui dire. Tout en marchant, elle me jette un regard interrogatif.

« Je... je vous ai vue, hier, à l’aéroport, hésité-je.

— Ah, répond-elle.

— Je... je me demandais pourquoi quelqu’un qui peut se payer un voyage en dirigeable sel. 2535 retrouve le lendemain à voler des livres en rayon... Non que ça me regarde... ou que je vous le reproche, hein... je...

— Si je me retrouve à faire ça, c’est parce que je ne suis pas quelqu’un qui peut se payer un voyage. Ou plutôt je ne suis pas quelqu’un qui peut se payer un voyage et s’acheter quoi que ce soit après.l. 2540

— Oh... » ajouté-je, bêtement.

Elle continue à marcher d’un bon pas, comme si la discussion était close. Puis elle s’arrête, devant une ancienne facade qui – chose étrange – n’abrite pas un rayon, mais présente juste un mur de parpaings à moitié éboulé.

« Adieu ! » me lance-t-elle avec un sourire avant d’enjamber les parpaings et de se glisserl. 2545 dans l’ouverture du mur.

« Où... où allez-vous ? » demandé-je, étonné, avant de me rendre compte que cela ne me regarde absolument pas. Elle a déjà disparu dans le noir.

Je passe à mon tour dans l’ouverture du mur, reste immobile un moment, ne discernant rien dans le noir. Puis je me rends compte de l’existence de quelques vieux néonsl. 2550 épars, d’un escalier qui s’enfonce. Je dévale quelques marches. Elle est plus bas, se retourne.

« Je... je suis désolé, je ne veux pas vous embêter, mais si jamais vous avez besoin d’aide... de quoi que ce soit... » Elle s’est arrêtée, me regarde. Je continue à avancer en parlant : « Où sommes-nous ? »l. 2555

Elle ne dit rien, continue à descendre, mais plus lentement. J’arrive à côté d’elle. Nous émergeons dans une grande salle au plafond en arcades. De chaque côté partent des tunnels.

« Nous sommes dans les anciennes galeries du métro. Je vais par là. » Elle désigne un tunnel. « Vous devriez remonter, si vous ressortez d’une autre station, vous serezl. 2560 perdu. »

Elle attend que je réagisse. Étrangement, l’idée que je puisse être perdu ne m’inquiète absolument pas. Je reste planté sur l’ancien quai. Au-dessus, quelques néons encore en vie crépitent et clignotent. Et elle est là, devant moi. Elle me regarde. N’ayant rien à dire, je commence à me résoudre à l’idée que je vais devoir remonter.l. 2565

« Bon, venez, on va marcher un peu, propose-t-elle. Mais ça va vous éloigner. Vous devez avoir un boulot, non ? » J’acquiesce.

Je la suis dans le tunnel. Elle marche sur les passages aménagés sur les côtés. Je la suis. Il fait sombre, la plupart des lampes sont mortes. Parfois la rampe disposée sur le côté lui est nécessaire dans les passages les plus noirs. Je l’imite.l. 2570

« La plupart des pompes sont tombées en panne. Le niveau d’eau augmente, m’explique-t-elle. Faites attention de ne pas glisser, vous auriez les pieds trempés. » J’acquiesce dans le noir. Nous marchons silencieusement pendant un temps.

« Pardonnez-moi, dis-je soudainement, je dois vous sembler stupide... » et je m’arrête, ne sachant pas quoi ajouter de plus. Elle ne dit rien. Nous marchons.l. 2575

« Je m’appelle Aline, lâche-t-elle.

— Frédéric.

— J’ai dû rentrer précipitamment pour m’occuper d’... un ami, qui ne va pas bien. Il est obligé de se terrer ici pour des raisons que vous n’avez pas besoin de savoir. Serez-vous capable d’oublier tout ça quand vous serez sorti d’ici ? » Elle s’est arrêtée en prononçant ces mots. Ellel. 2580 attend ma réponse. Je m’approche.

« Je... oui... Je ne dirai rien, si c’est ce que vous... »

Elle doit s’estimer satisfaite de la réponse, puisqu’elle reprend sa marche. Rapidement nous arrivons sur le quai d’une autre station.

« Vous devriez sortir ici. Sinon, vous serez trop loin. Au revoir. »l. 2585

Elle continue à marcher, s’engage dans l’autre tunnel.

« Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit... », lancé-je. Elle a déjà disparu dans le noir. « Pensez à moi... »

Je reste un moment dans la pénombre, sur le quai. À regarder le noir tunnel. Puis je ressors.l. 2590

« C’est à cette heure-là que vous revenez, Frédéric ? s’écrie Reynou. Ce n’était même pas la peine de revenir ! Vous pouvez repartir ! »

Je vais reprendre le manteau que je viens de déposer. Ça m’est complètement égal.

Chapitre 2
Mélodie

l. 2595

J’ajoute un trait sur le visage. Une mèche rebelle, qui tombe sur la figure de la victime. Je pose le crayon, me redresse, contemple le croquis. Ça commence à me plaire. Je bois une gorgée de café. La tasse se vide, il était temps : le breuvage commence à être froid.

Je sors le rouge. La touche finale. Noir, très noir, et rouge. Comme les autres,l. 2600 d’ailleurs. J’hésite, reprends le crayon. Le visage ne me plaît pas tout à fait. Mais j’ai du mal à déterminer pourquoi. Pas assez réaliste, trop surnaturel... trop travaillé ? Pas assez ?...

Je relève la tête, regarde autour de moi. Le brouhaha ambiant arrive soudain à mes oreilles, brisant le cocon de concentration dans lequel j’étais plongée. Il doit être tard... l’horloge situéel. 2605 derrière le comptoir me le confirme. La salle est pleine, toutes les tables sont occupées, ainsi que le comptoir. Les conversations vont bon train. La seule place vide est sur la banquette, à côté de moi...

Je contemple l’horreur que j’ai dessinée. Mis à part ce visage, l’ensemble est parfaitement beau. Pour un crayonné... il faut encore que je l’encre. Pas forcément un chef-d’œuvre, maisl. 2610 néanmoins l’un de mes plus beaux.

Je reprends mon crayon, essaye d’entrer à nouveau dans la scène. Mais les bruits qui m’entourent ne veulent pas me quitter. Je finis mon café. Je fixe les traits : rien à faire, c’est terminé pour aujourd’hui. Il est l’heure de partir. Je referme mon carnet de dessin, range mes crayons. Ma main tremble... au combientième café suis-je aujourd’hui ? Au moins trois de trop...l. 2615 J’enfile mon écharpe, ma veste.

Je fais signe au patron. « Oui, Mademoiselle ?

— L’addition, s’il vous plaît. »

Il me tend son lecteur de carte. J’y insère la mienne, entre mon code secret, et réponds zéro au montant du pourboire. « Merci, dit-il sèchement. Au revoir. » J’ai toujours l’impression qu’ill. 2620 n’apprécie pas trop que je passe mes journées dans son bar, en ne consommant que quelques cafés et sans jamais donner quoi que ce soit... Mais au prix du café, il n’a pas à s’attendre à quoi que ce soit de plus de ma part ! La patronne, nettement plus aimable, lance « Au revoir, Mademoiselle ! » depuis le bar, alors que je passe la porte. Je me retourne, et essaye d’esquisser un sourire en lui répondant. La porte se referme derrière moi, toutel. 2625 seule.

Je frissonne. Me voici dans la nuit. Les fenêtres du bar, bordées de rideaux, dessinent à peine un faible halo sur le trottoir. Situé dans une ruelle bien trop étroite pour y installer des voies de tramway, c’est l’un des rares bars qui ont subsisté, çà et là, situés dans des emplacements trop peu rentables pour être rachetés par des rayons.l. 2630

Je commence à marcher. Mes chaussures laissent de maigres empreintes dans la neige toute fraîche. Je sens l’air glacé sur mes joues, j’avance lentement dans la noirceur de la nuit. La ruelle est plongée dans les ténèbres. La plupart des lampadaires ont rendu l’âme depuis bien longtemps, et n’ont jamais été remplacés par l’enseigne d’un rayon. Les immeubles alentours ont déjà fermé leurs volets, et seules quelques rais de lumière dessinent leurs contours. Au loin, aul. 2635 bout de la rue, on discerne la lumière agressive d’une avenue. J’avance doucement, plisse les yeux en arrivant dans la lumière.

Le boulevard. La minuscule ruelle est invisible aux yeux de tous, comprimée entre les devantures éclatantes des rayons adjacents. J’avance d’un pas rapide, fendant la foule qui, malgré le froid et la nuit, déambule sagement face aux vitrines. Rien à gauche, rien à droite, je coupe lesl. 2640 voies de tramway, faisant fi des feux rouges et verts, et des passages pour piétons. Je traverse, droit devant, rapidement. De l’autre côté de l’avenue, une fine trouée entre deux immeubles, entre deux rayons se dessine. Faille sombre dévorée de toutes parts par les lumières éclatantes. Je m’empresse de m’engouffrer dans cette nouvelle ruelle.l. 2645

Là, je ralentis. Je savoure l’obscurité, l’étroitesse retrouvée. Le bruit assourdissant des gens est derrière. J’avance de nouveau lentement, essaye – sans succès – de discerner les étoiles, ou rien que les nuages, dans la nuit qui s’ouvre au-dessus de moi.

Les ruelles sont accueillantes. Le jour, les mauvaises herbes qui se frayent un chemin au milieu du bitume déchiré changent de l’oppression des façades de verre. La nuit, l’obscurité soulage del. 2650 l’agression lumineuse des rayons. Les rayons ont dévoré tout l’espace rentable de la ville. Heureusement que celle-ci, les siècles aidant, s’est ménagé des interstices, des espaces, des failles où l’argent n’a pas de sens. Où les rayons n’ont jamais pensé s’installer. Où l’on peut encore y échapper. Un jour, probablement, ils décideront que cet espace est inutile, raseront toute la ville pour la reconstruire rationnellement.l. 2655

En attendant ce jour-là, je profite de la ville dans la ville, de ce réseau oublié des cartes. Je pousse une vieille porte en bois délabré, percée au milieu du mur gauche. J’arrive dans une cour, au milieu d’immeubles rongés par le lierre. Au centre pousse, solitaire, un vieil arbre dépourvu de feuilles, tellement noirci par la pollution qu’on ne le discerne qu’à peine dans les ténèbres. Je traverse la cour jusqu’au coin opposé, et rentre dansl. 2660 l’immeuble.

Je marche de la pointe des pieds sur le carrelage en damiers, le long d’un corridor uniquement éclairé par les minuscules fenêtres rondes dont il est parsemé, et qui donnent sur une avenue voisine. Au fond du couloir, sur la gauche, monte un majestueux escalier en colimaçon, aux marches en imitation de marbre blanc. Et à côté se dessine une porte aux moulures travaillées.l. 2665 Je saisis la poignée en fer forgé, et sors.

Une autre cour, sans verdure, cette fois. Ici trois poubelles, là un cadavre de vélo. Je traverse doucement, savourant la morsure du froid sur ma peau, mon visage, mes mains. J’arrive devant un escalier, qui, le long du mur, s’enfonce dans le sol. Je pose ma main sur la rambarde métallique couverte de neige. Je la laisse, le temps que lesl. 2670 épines glaciales du froid transpercent ma main. Puis je descends les degrés, un à un. Avant que ma tête ne disparaisse sous terre, je jette un dernier regard, envieux, à la nuit.

D’un coup d’épaule, j’ouvre la porte grippée de la cave. J’appuie sur l’interrupteur, et j’attends que, dans un grésillement, le néon s’allume, ou plutôt clignote consciencieusement. Jel. 2675 me dirige vers la cage d’escalier, et commence à grimper. Ma chambre est au sixième. Je passe par le rez-de-chaussée, dont l’entrée donne sur l’un des plus grands boulevards de la ville. C’est pourquoi chaque jour j’emprunte la cave et les passages, pour éviter de me retrouver dans la cohue des rayons.

J’ouvre la porte de ma chambre. J’allume la lumière, enlève ma veste. Je jette unl. 2680 coup d’œil machinal vers le cadre vide, blanc, posé sur le rebord de la fenêtre. Avec un pincement au cœur, je vais voir mon frigo. Je sors de quoi manger sur le pouce. Constate avec écœurement qu’il est bien vide, et que demain sera jour de corvée de rayons.

Je m’assois sur l’une des deux chaises de la pièce, et commence à grignoter. Je saisis lel. 2685 bouquin posé plus loin, et l’ouvre. Cien años de soledad. Avec l’espoir qu’il durera jusque bien tard dans la nuit. Avec l’espoir que quand je le refermerai, je serai suffisamment épuisée pour arriver à dormir...

l. 2690

*

Le jour s’est levé. Le ciel est gris, bas. Je marche d’un pas lourd, mes sacs à la main. Objectif : deux semaines sans avoir à revenir ici. Le boulevard est plutôt calme. Je vais toujours tôt dans les rayons, pour éviter le plus possible de me retrouver au milieu de cette foule. Je baille toutes les cinq minutes, et ai du mal à garder les yeux ouverts. Je n’ail. 2695 pris qu’un café. Et j’ai mal dormi. Comme les autres nuits. Il est tôt, et c’est dur. Mais plus tard, j’aurais été toujours aussi peu éveillée, et en plus j’aurais dû subir les gens.

J’entre dans le rayon presse et papeterie. Depuis qu’il a emménagé à côté du rayon alimentaire où j’allais, je fais ce petit crochet, crochet des sirènes de la consommation. C’est lal. 2700 réflexion que je me suis faite la première fois que je suis entrée ici. Lire l’actualité une fois tous les quinze jours.

Je saisis un journal, regarde la une. « Fin de la réforme des institutions. Le comité ISO va bientôt rendre son verdict sur la conformité du nouveau gouvernement. » Tourne les pages. « Préparez-vous pour l’été : comment être belle sans peine. » Tourne les pages. « Fermeture desl. 2705 frontières : une nouvelle étape avec l’arrêt de l’aide alimentaire extérieure. » Tourne les pages. « Astrologie. » Tourne les pages. « Faillite de l’ONU : le Consortium Planétaire fait une offre de reprise. » Tourne les pages. « Offrez-vous un véritable 4x4 de collection du début du siècle. Modèle authentique. » Tourne les pages. « Le pédophile attendait ses victimes à la sortie du rayon confiserie : tous les détails. » Tourne les pages. « Les promos du jour dans vosl. 2710 rayons. » Je referme le journal, le repose. Les nouvelles sont toujours les mêmes. Sans intérêt.

Je passe au rayon d’à côté. Prends un panier. Je commence à le remplir. Je me baisse, attrape les produits en bas des rayons. Compare les prix au kilogramme, sur des étiquettes qu’il faut dénicher, minuscules, entassées, dans les replis des rayonnages.l. 2715

Étalage du chocolat. Je me penche pour prendre une tablette. Pas cette marque. Pas sa marque. Je prends une autre tablette, et m’éloigne vite, le ventre noué. Je passe mon énervement à dédaigner les emballages dégoulinant d’amour consumériste. « Mangez mieux que jamais ! La boîte de 500 grammes est en promo exceptionnelle ! » ; « Vivez heureux avec notre nouvelle recette ! » ; « Parce que nous donnons ce quel. 2720 nous avons de meilleur pour vous, découvrez... » ; « Bon de réduction valable à la caisse. »

« Mademoiselle ! » s’exclame une voix enjouée derrière moi.

Je me retourne lentement, et dévisage la nouvelle arrivée. Une démarcheuse d’un quelconque rayon, à en juger par son accoutrement ridiculement fluo, et son maquillage surabondant.l. 2725 Son sourire artificiel pert un peu de son éclat, sûrement à la vue de ma mine si peu réjouie.

« Puis-je vous demander votre prénom, Mademoiselle ? me demande-t-elle.

— Mélodie, je réponds.

— Alors, Mélodie, je vois que le réveil a dû être difficile, enchaîne-t-elle. Ne crois-tu pasl. 2730 qu’un rien de maquillage pourrait dissimuler ces vilains cernes ? Au rayon Beauté, nous avons de formidables... » Elle s’interrompt, voyant mon regard assassin, et passe derrière moi. Elle pose ses mains sur mes cheveux. « Il vous suffirait d’un rien pour que vous puissiez avoir une superbe coiffure ! Si vous manquez de temps, le matin, nous pouvons vous proposer... »l. 2735

Je me dégage brutalement. « Je n’ai pas envie d’être bien coiffée !

— Pourtant, vous savez, vous pourriez être très belle ! Ne voulez-vous pas être belle, Mélodie ? »

Je me retourne et la dévisage froidement.

« Je ne veux plus être belle, répliqué-je, glaciale. Plus jamais. Laissez-moi enl. 2740 paix !

— Attendez ! Ne vous énervez pas... » Elle me saisit le bras.

« Ne me touchez pas ! » m’exclamé-je, en me dégageant et lui assenant une gifle, instinctivement. Elle pousse un cri strident qui résonne dans tout le rayon.

Elle porte la main à sa joue. Elle a encore un air complètement effaré quand deux vigiles,l. 2745 deux mastodontes en uniforme, s’amènent au pas de course. Ils me prennent chacun par un bras, en serrant au point de me faire mal. L’un prend dans son autre main mes sacs, l’autre demande à la démarcheuse : « Vous allez bien, Mademoiselle ? » Elle acquiesce, trop interloquée pour prononcer un mot. Le vigile se tourne vers moi : « Vous avez visiblement porté physiquement atteinte à un membre du personnel des rayons. Il s’agit d’une infraction au règlementl. 2750 intérieur, et conformément à l’article 13 du même règlement, nous vous prions de nous suivre. »

J’aurais bien du mal à faire autrement. Ainsi encadrée, je traverse plusieurs rayons, dans lesquels je n’ai jamais eu l’intention de mettre les pieds. Rayon piles, puis agence de voyage ; viennoiserie ; détente et relaxation ; objets trouvés en vente ; jardinage. Au rayon accessoires SM,l. 2755 les vigiles empruntent une paire de menottes qu’ils passent autour de mes poignets – en serrant trop fort. Ils semblent alors plus détendus tandis que nous traversons encore une enfilade de rayonnages, sortant parfois par les portes automatiques pour traverser une rue, ou même une fois contourner un rez-de-chaussée qui – n’est-ce pas étrange ? – n’a pas encore été réquisitionné comme un rayon.l. 2760

« Nous sommes au rayon des gardes à vue, m’informe l’un de mes cerbères. Attendez là. »

Je m’assois à la place indiquée. La pièce est nue, grise. Sans fenêtre. Juste un néon au plafond, au-dessus du bureau métallique où se trouve encastré un terminal informatique. Ma chaise, grise, métallique elle aussi, grince dès que je fais le moindre mouvement. Les deux vigilesl. 2765 sont restés derrière moi, encadrant la porte par laquelle nous sommes entrés. De l’autre côté du bureau, une autre chaise, d’apparence plus confortable, puis une porte, tout aussi grise, tout aussi métallique.

Au bout de longues minutes de silence, elle s’ouvre. Un agent de sécurité, plus âgé que les deux autres, entre. L’uniforme est mal boutonné, et n’a été repassé que superficiellement. Mall. 2770 rasé. Il s’assoit en face de moi.

« Bon. Premier dossier de la journée », marmonne-t-il pour lui-même. Il lève le regard vers moi : « Nom, prénom ?

— Feinathié Mélodie, je réponds sèchement.

— Joli prénom, commente-t-il. Alors, voyons... » Il consulte pendant de longues minutesl. 2775 son ordinateur. « Nous avons les images, ici, vous voyez ? » Il me désigne son écran. « Reconnaissez-vous les faits ? »

Je ne regarde pas, ne réponds rien. Il attend quelques minutes avant d’ajouter : « Dans tous les cas, que vous reconnaissiez ou non, c’est manifestement vous. » Il s’adresse aux vigiles : « Vos dépositions, Messieurs. Une signature chacun. »l. 2780

Les deux vigiles s’avancent, et vont signer sur l’écran l’un après l’autre.

« Merci. Vous pouvez disposer. » Les vigiles se dirigent vers la sortie. « Hem, les clefs, tout de même ! » Un vigile se retourne, et donne les clefs de mes menottes à l’agent de sécurité. Les deux mastodontes s’en vont. La porte cliquette lorsqu’ils la verrouillent derrière eux.l. 2785

« Bon. Mademoiselle, je suis le chef-adjoint du rayon garde à vue. Je vais vous expliquer la procédure à partir de maintenant. Vous avez plusieurs possibilités. » Il change de position sur sa chaise, dont l’impression de confort supérieur ne doit être que visuelle.

« Vous pouvez reconnaître les faits et plaider coupable. Dans ce cas, nous passerons par unel. 2790 procédure accélérée, où il ne sera pas nécessaire d’attendre un juge. Un huissier informatique va évaluer les dégâts sur l’enregistrement vidéo, et il vous suffira de payer les dommages et intérêts, ainsi que les frais d’interrogatoire, et vous serez libérée. C’est de loin la procédure la plus rapide. De plus, nous vous proposons – à votre convenance – d’encaisser aussi vos achats effectués avant l’incident », il désigne du menton le panier, posé dans un coin, « avec bien évidemment desl. 2795 frais supplémentaires de transaction entre les rayons concernés et le nôtre. Qu’en pensez-vous ? »

Il fixe son regard, qu’il avait vagabond sur ma personne, droit dans mes yeux. Je réponds à son air blasé, routinier, par mon visage le plus glacial.

« Comme vous voulez, reprend-il en se penchant sur son écran. Si vous refusez del. 2800 plaider coupable, nous allons devoir effectuer un jugement. Pour votre défense, voici les produits que propose le barreau des rayons : soit une plaidoirie personnalisée, avec un avocat qui examinera votre dossier, et plaidera en direct depuis le barreau. C’est la solution la plus onéreuse, mais c’est aussi celle qui vous donne le plus de chances de gagner votre procès, et ainsi d’éviter à avoir à dépenser trop en dommages par lal. 2805 suite.

« Sinon, vous pouvez acheter un prêt-à-plaider. L’énorme avantage des plaidoiries de ce genre est qu’elles sont déjà disponibles sous forme informatique. Les juges ont aussi des jugements déjà conditionnés, et une fois que vous avez fait le choix de votre plaidoirie, il suffit de demander à l’ordinateur d’exécuter la plaidoirie et le jugementl. 2810 est immédiat. Cela raccourcit sensiblement le temps de garde à vue, qui peut être significatif dans les autres cas. C’est un produit innovant, efficace, et très apprécié de nos clients.

« La dernière solution reste bien sûr de ne pas prendre d’avocat, et de plaider votre cause par vous-même. Autant vous dire que vous n’avez aucune chance. Mais c’est certes la solution lal. 2815 moins onéreuse, même si les coûts d’enregistrement de la plaidoirie sont cette fois à vos frais.

« Alors, votre choix ? Personnalisée, prêt-à-plaider, ou sans avocat ? »

Il relève les yeux. Je ne réponds toujours pas. « Si jamais vous n’exprimez pas de choix, précise-t-il, il est de mon devoir de choisir pour mes clients le meilleur que nous pouvons leurl. 2820 offrir. En l’occurrence, il s’agirait d’une plaidoirie personnalisée...

— Je refuse de vous donner le moindre de mes centimes ! craché-je.

— Je suppose que je dois comprendre cela comme le souhait d’effectuer votre plaidoirie vous-même. Très bien. Maintenant, réglons les détails de la garde à vue. Dans l’attente du jugement, vous serez maintenue en détention, privation de liberté qui ne peut excéder trois mois.l. 2825 Mais je vous rassure, les choses se passent souvent bien plus vite... Votre séjour parmi nous peut se faire de différentes manières :

« Nous disposons au-dessus de ce rayon de deux suites de grand luxe, dans lesquelles vous passerez, je n’en doute pas, un très agréable séjour. Le confort est complet. Vous pourrez demander à la personne de votre choix de partager votre suite avec vous pendant la durée de lal. 2830 garde à vue, sachant que cette personne sera alors soumise, pour des raisons de sécurité, aux mêmes privations de liberté que vous. Cette personne peut aussi être l’un ou l’une de nos produits du rayon plaisirs du corps.

« De plus, nous pouvons vous proposer une chambre dans le rayon hôtel de votre choix, sous réserve que celui-ci possède les dispositifs de sécurité nécessaire à la tenue d’une garde à vuel. 2835 correcte. La mise en place de ces dispositifs entraîne par ailleurs des coûts supplémentaires par rapport au prix normal de la chambre.

« Notre rayon dispose aussi, en sous-sol, de cellules individuelles. Nous proposons bien sûr à la vente tout le confort nécessaire (literie, affaires de toilette, etc). Nous avons d’ailleurs un prix réduit sur les consommations d’eau et d’électricité, du fait dul. 2840 caractère d’intérêt général de notre rayon, et nous vous en ferons bien évidemment bénéficier.

« Pour finir, nous vous proposons la cellule collective. Le coût du temps passé dans une cellule collective est divisé par le nombre d’occupants. Nous avons quatre cellules collectives, et je dois vous prévenir qu’occuper seul une cellule collective peut revenir plus cher qu’une cellulel. 2845 individuelle. Mais vous n’avez guère d’inquiétude à avoir pour l’instant : nous avons bien plus de quatre personnes en détention.

« Alors, quelle est votre décision ? Suite de luxe (je vous la recommande chaleureusement), chambre d’hôtel, cellule individuelle ou cellule collective ?

— Laissez-moi en cellule collective, je réponds, lassée par toutes ses explications.l. 2850

— Comme vous le souhaitez ! Mais permettez-moi de vous dire que vous devriez mieux y réfléchir, vous passez peut-être à côté d’une occasion que vous n’êtes pas près de retrouver ! »

Vu que je ne réagis pas, il se lève, attrape mes menottes, me fait lever, et m’emmène par la porte située de l’autre côté du bureau. Nous traversons des couloirs gris, jusqu’à arriver dans unel. 2855 grande salle où se trouvent deux bureaux derrière lesquels des agents de sécurité pianotent sur leurs ordinateurs. Et surtout une immense cage de grillage qui trône au milieu de la pièce. Une dizaine de personnes y sont assises, sur les deux bancs qui en longent les côtés.

Le chef-adjoint ouvre la cage à l’aide de ses clefs, m’y fait entrer, enlève mes menottes etl. 2860 referme la cage.

La plupart des regards se tournent vers moi. Je les dévisage, lentement, les uns après les autres. Des hommes, pour la plupart. Le regard légèrement concupiscent pour certains, complètement endormi pour d’autres. Trois femmes, qui baissent toutes le regard quand je les examine. À tous je jette un regard sombre, noir. Enfin mes yeux se posent sur le bout du bancl. 2865 gauche. Là, dans le coin de la cage, une fille. Dix ans, douze ans peut-être ? Je ne sais pas. Elle a remonté les genoux contre sa poitrine, et enfoui son visage dans ses bras. Elle est agitée de soubresauts. Je crois qu’elle sanglote. Autour d’elle, il y a comme un vide. Le gens sur les deux bancs se sont serrés vers l’autre extrémité de la cage. Comme si ceux qui tentent de cacher leur misère n’acceptaient pas celle quil. 2870 n’arrive pas à la dissimuler. Je m’avance jusqu’au bout, et vais m’asseoir à côté de la fille.

« Ça ne va pas ? » lui chuchoté-je à l’oreille, pour ne pas que les autres entendent. Elle relève la tête, me regarde, étonnée que quelqu’un lui prête un peu d’attention. Je passe mon bras autour de ses épaules. Je la sens se raidir à mon contact. « Qu’est ce que tu fais là ? Qu’est cel. 2875 qui t’est arrivé ? »

Elle hésite un peu, puis se détend et penche sa tête sur mon épaule. « Je m’appelle Noémie, chuchote-t-elle d’une voix légèrement déformée par ses sanglots.

— Moi, c’est Mélodie, je réponds.

— Je suis une fille du rayon adoption, m’explique-t-elle. Depuis que je suis toute petite, jel. 2880 vivais au rayon adoption. Et puis il n’y a pas très longtemps, des parents sont venus m’acheter. Ils étaient gentils. Ils m’ont emmenée en dehors du rayon. Tu sais, j’ai pris le tram plein de fois... Et puis on est allés au rayon vêtement, ils m’ont acheté plein de choses. Je dormais chez eux, dans un vrai appartement. Et j’avais une chambre pour moi toute seule ! Et je mangeais avec eux. Par contre, j’ai dû aller au rayon école plusieurs fois... et là c’était pasl. 2885 drôle. Les autres enfants m’ont tapée parce que je venais du rayon adoption... » Elle ravale un sanglot. « Mais je n’ai rien dit à mes parents. Je voulais qu’ils soient très contents de moi. Mais j’ai fait des bêtises... je te jure, je l’ai pas fait exprès, je ne savais pas ! Ils m’ont grondée parce que je ne savais pas qu’il fallait payer avant de manger les bonbons au rayon Confiserie. Et qu’on ne pouvait pas en prendre trop, parcel. 2890 qu’on n’a pas les moyens. Et puis d’autres choses, aussi ! Je te jure, je ne savais pas ! » Son regard se fait implorant. « Alors, ils m’ont ramenée au rayon adoption. Avec le ticket, et juste avant la fin des deux semaines. Mais moi, je ne voulais pas revenir au rayon adoption. Je me suis échappée, et j’ai couru. Ils ont crié, ils ont essayé de me rattraper, mais ils n’ont pas réussi. J’ai pris le tram pour partir loin, et je suisl. 2895 descendue quelque part. J’ai marché jusqu’à que je trouve un grand rayon avec plein de choses à manger. Tu sais, je le sais, maintenant, qu’on n’a pas le droit de manger ce qu’il y a dans les rayons ! Mes parents me l’ont dit. Mais je n’ai pas de carte, moi ! Au début, j’ai juste regardé. Mais au bout d’un moment, j’avais vraiment très faim. J’attendais que personne ne regarde, et je prenais quelque chose. J’ai mangé un peu,l. 2900 comme ça, mais vraiment pas beaucoup ! J’avais faim... » Elle lève le regard vers moi, coupable.

« Ce n’est pas grave », lui dis-je, tout en la serrant contre moi.

« La nuit, j’allais me cacher sous les légumes, continue-t-elle. Il y a un tissu qui cache le dessous. En me mettant derrière, personne ne m’a vue. J’ai passé deux nuits comme ça. Maisl. 2905 après, il y a quelqu’un du rayon qui m’a vue prendre à manger. Il m’a attrapé. Il m’a demandé où étaient mes parents. Je lui ai rien dit. Je ne voulais pas retourner au rayon adoption. Puis il y a des vigiles – comme ceux qu’on avait au rayon adoption – qui m’ont emmenée ici. Le monsieur m’a dit qu’ils allaient chercher mes parents, et que s’ils ne les trouvaient pas, je serais envoyée au rayon adoption. Je ne veux pas yl. 2910 retourner !... »

Je la serre bien fort. « Tu n’y retourneras pas, murmuré-je. On sortira d’ici. »

Nous attendons en silence que le temps passe. Une horloge, derrière moi, égrène les secondes d’une imitation de tic-tac. Je me retourne de temps à autres pour lire l’heure.l. 2915

Vers treize heures, un agent de sécurité s’approche. « Vos commandes pour le repas ? Plateau repas, sandwich ou assortiment de barres de céréales ? » Il cite ensuite les prix. Je commande un plateau repas et des barres de céréales.

L’agent revient avec un chariot contenant les commandes. Une de ses collègues se tient à ses côtés, surveillant l’opération, prête à agir. Tour à tour, le premier agent demande à chaquel. 2920 détenu de se lever, de lui donner sa carte par une trappe aménagée dans le grillage. Il débite le prix du repas, puis glisse ce dernier par la trappe. Je vais payer et récupérer le plateau et les barres de céréales. Noémie, qui n’a pas de carte, est tout simplement ignorée par l’agent de sécurité.

Je retourne m’asseoir à côté d’elle, et lui pose le plateau sur les genoux, tandis que jel. 2925 commence à décortiquer l’emballage d’une barre de céréale.

« Mais... hésite-t-elle, interloquée, c’est ton repas !

— Non, c’est le tien, rétorqué-je. Par contre, on partage la bouteille d’eau.

— Mais... mais... pourquoi tu n’as pas pris un plateau ? demande Noémie. Pourquoi tu prends juste des barres ?l. 2930

— Parce que les plateaux sont chers, et qu’on fait avec l’argent que l’on a, soupiré-je. Et tu as plus besoin que moi de manger. Alors mange au lieu de poser des questions !

— On fait moitié-moitié ! réplique-t-elle. Tu manges la moitié de mon repas, et je mange la moitié des barres !

— Comme tu veux », lâché-je, bien déterminée à manger toutes mes barres et à lui laisserl. 2935 tout le plateau. Elle saisit alors la moitié des barres, posées sur mes genoux, et les pose de son côté. Et me jette un regard malicieux.

Une fois la moitié du plateau finie, elle me le pose sur les genoux, et tente d’ouvrir l’emballage d’une barre chocolatée. Je l’aide, puis finis le plateau.

l. 2940

*

« Très bien, merci messieurs de la sécurité pour ce compte-rendu détaillé. Comme on peut le constater, les circonstances sont accablantes. Mademoiselle... Mélodie Feinathié, levez-vous. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?l. 2945

— Rien », je réponds, sans me lever. « Je n’ai absolument rien à dire ici, puisque de toute façon je n’ai pas la carte bancaire qu’il faut pour vous convaincre. J’ai déjà essayé. Je sais que ça ne sert à rien.

— Merci pour votre... coopération, Mademoiselle. Nous allons délibérer sur votre cas dans les prochaines heures, le verdict sera porté à votre connaissance dès quel. 2950 possible.

« Cas suivant : la jeune fille répondant au prénom de Noémie. Votre cas, jeune fille, est ambigu. Nous ne vous avons pas trouvé de responsable légal. Puisqu’il n’y a personne pour prendre la responsabilité de vos activités, nous allons être contraints – si vous êtes jugée coupable – de vous transférer au rayon adoption, et de nous contenter d’une part desl. 2955 bénéfices que ce rayon pourrait faire avec vous pour rembourser les dommages et intérêts... Vous pouvez encore nous indiquer un responsable légal, si vous en avez un.

— Moi, je suis son responsable légal ! » Je me lève. « Je payerai pour elle. »

Le regard morne du juge semble s’éclairer un peu lorsqu’il se tourne vers moi. Ma prise del. 2960 parole ne doit sans doute pas rentrer dans la procédure habituelle.

« Parfait, commente le juge. Nous allons prendre vos coordonnées et votre empreinte bancaire... que nous avons par ailleurs déjà dans votre dossier, donc ce ne sera même pas la peine... excellent. Passons maintenant à la présentation des faits... »

Une vidéo du forfait de Noémie est projetée sur le mur du fond, commentée par un vigile.l. 2965 Lorsque le juge demande à Noémie de plaider sa cause, conformément à mon conseil, elle nie simplement de la tête.

Lorsqu’elle revient s’asseoir à côté de moi, elle murmure « merci », avant de s’appuyer sur mon épaule. Nous voyons défiler les cas des autres détenus.

Dans l’attente du verdict, on nous a emmenés dans d’autres cellules. Des sortes de minusculesl. 2970 cagibis, gris, mornes. Noémie et moi sommes seules dans notre cellule. Nous nous sommes assises par terre – faut de mieux – et attendons.

La porte s’ouvre. Un homme, bien habillé, costume-cravate, papiers à la main, se dessine dans l’ouverture. Voyant que nous ne nous levons pas, il s’agenouille. Derrière lui se dessine l’ombre d’un vigile.l. 2975

« Mademoiselle Mélodie Feinathié ? Je suis un conseiller du rayon bancaire. Comme vous le savez peut-être déjà, les frais qui découlent de cette affaire – frais de garde à vue, de procédure, dommages et intérêts – dépassent le solde actuel de votre compte. Vous serez donc en découvert, et contrainte de payer des pénalités qui, suivant le contrat que vous avez avec nous, peuvent se révéler plutôt... élevées. C’est pourquoi je suis venu vousl. 2980 proposer une offre d’emprunt personnalisée. Il s’agit d’un prêt à un taux des plus intéressants, que nous pouvons contracter dès à présent, donc avant le verdict final. Ainsi, votre compte sera crédité avant que les frais inhérents à cette affaire soient débités. Vous éviterez ainsi le découvert, et pourrez profiter librement de votre liberté ! Qu’en pensez-vous ? »l. 2985

Je respire un grand coup, me retiens de me lever, garde les mains sur les épaules de Noémie, et sans élever la voix, lui réponds, acide : « Le jour où vous vendrez réellement des prêts personnalisés, vous consulterez vos dossiers avant d’aller voir les personnes en question. J’ai déjà bénéficié d’un tel prêt, deux fois, lors de mes deux gardes à vue précédentes. La deuxième fois, j’ai eu du mal à rembourser. J’ai été interdite de prêt supplémentaire, ainsi que de découvert. Lal. 2990 prochaine fois que je serai dans le rouge, ma carte sera désactivée. C’est-à-dire d’ici quelques heures. Plus de Mélodie Feinathié. Et vous ne pouvez strictement rien faire : alors dégagez ! Foutez-moi le camp ! J’ai beau n’avoir eu aucun souci financier depuis un an, vous n’avez jamais voulu reconsidérer ma situation. Maintenant, vous ne pouvez plus m’aider. Alors disparaissez !l. 2995

— Mademoiselle, je...

— Partez ! » hurlé-je.

Le vigile pose sa main sur l’épaule du conseiller bancaire, pour lui signifier qu’il est temps qu’il s’en aille. La porte se referme.

Noémie se tourne vers moi, inquiète : « Alors maintenant, tu n’as plus de carte nonl. 3000 plus ?

— Non...

— Mais ils ne vont pas te laisser sortir, alors... Comme moi...

— Probablement.

— Pourquoi tu as payé pour moi, alors ? me demande-t-elle. Puisque tu n’avais pas assezl. 3005 d’argent ! Peut-être que tu avais assez d’argent juste pour toi ?

— C’est possible, oui.

— Et alors, toi, tu pourrais partir ! Là, on va être enfermées toutes les deux ! Pour moi c’est pareil, mais toi tu aurais pu sortir ! Pourquoi tu as fait ça ? »

Je hausse les épaules. « Parce que je voulais qu’on soit libres toutes les deux.l. 3010

— Mais là, on n’est pas libres, et...

— Attends. On va essayer de s’en sortir. Ils ne peuvent pas vraiment nous enfermer éternellement. On va se libérer. Les seuls qu’ils peuvent enfermer, c’est ceux qui ont encore une carte. »

Elle n’a pas vraiment l’air de me croire. Moi non plus, d’ailleurs. Elle essaye de changer del. 3015 sujet : « Pourquoi tu as déjà fait des gardes à vue ?

— Il... j’ai vécu un moment difficile. J’avais pas beaucoup d’argent, et pas vraiment de quoi en gagner... pas la tête à en gagner, d’ailleurs. Les fins de mois étaient compliquées, et ça m’est arrivé de faire comme toi. J’ai vécu difficilement pendant un temps, et puis j’ai essayé de m’en sortir. Je dessine. J’ai vendu des dessins. J’avais des commandes du rayon marketing. C’était pasl. 3020 très intéressant à faire, mais au moins je pouvais gagner un peu d’argent. Pas grand chose, mais assez pour survivre... Ça me faisait mal au cœur, quand je voyais l’un de mes dessins sur leurs pubs. Mais c’était le prix à payer. Mais même en essayant de travailler et de gagner ma vie, je finis ici... »

On nous fait sortir de notre cellule. On nous emmène dans une salle plus grande, où tous lesl. 3025 condamnés sont réunis. Un agent de sécurité prend la parole.

« Pour vous tous réunis ici, le verdict est le même. La cour vous a déclarés coupables des faits qui vous sont reprochés. Votre compte a été débité du montant correspondant à vos frais divers. Pour plus de détails, notamment le montant des dommages et intérêts que vous avez été condamnés à payer, je vous invite à consulter la trace de vos opérations bancaires, surl. 3030 laquelle le détail des débits doit être disponible. Maintenant, vous êtes libres. Au revoir. »

Un autre agent ouvre en grand une porte à double battant, qui donne sur l’avenue.

« Allons-y », chuchoté-je à Noémie. Je la prends par la main, et nous pressons le pas au milieu de la foule, vers l’extérieur.l. 3035

« Oh, attendez ! reprend l’agent. Nous avons quelques interdits bancaires... Je prie Monsieur... Mademoiselle... »

Mais nous sommes déjà dehors. Au grand jour. Dans le froid et la neige. Je continue à entraîner Noémie d’un bon pas. Là, de l’autre côté de l’avenue, sous un vieux porche en bois, se dessine l’entrée d’un passage. Nous courons nous réfugier dans l’ombrel. 3040 salutaire.

Chapitre 3
Frédéric

Rayon littérature. Je marche, doucement. Je lis les tranches de chaque ouvrage, les unes après lesl. 3045 autres, consciencieusement. Je m’arrête régulièrement, sors le livre, et consulte sa quatrième de couverture. Ficciones, de Jorge Luis Borges. Je lis le résumé, lettre après lettre. Je le repose. Je regarde autour de moi. Le rayon est désespérément vide. Enfin, il y a trois ou quatre personnes qui déambulent lentement. Trois ou quatre personnes sans importance.l. 3050

De quoi parlait le livre, déjà ? La « bibliothèque de Babel », le nom est resté dans ma mémoire. Mais il n’évoque rien de plus. Comme ces centaines de bouquins, ces milliers de mots que j’ai regardés sans les voir ces derniers jours. Je continue à parcourir les livres sagement alignés dans les rayonnages, les rayonnages alignés à l’infini, la multitude d’œuvres emmagasinées. Je prononce chaque mot dans ma tête, distinctement. Un coup d’œil à mal. 3055 montre. Midi quarante-cinq. Encore un quart d’heure ! Je balaye une nouvelle fois le rayon du regard.

J’arrive devant un présentoir de bandes dessinées. Au-dessus, une pancarte jaune vif clame : « Échantillon du rayon bande dessinée – promotion exceptionnelle ». Je scrute chaque couverture. Les albums caricaturaux, aux traits pauvres et au verbe acerbe, se moquentl. 3060 gentiment des habitués des couvertures de la presse people. On y critique avec force les manières, l’apparence. On y oublie les méthodes et les raisons. On les tolère parce qu’ils se vendent. Et qu’après tout, ce qui compte reste dans l’ombre. Labelisé esprit rebelle, ce n’était qu’une courbe comme une autre sur mes écrans.

Plus bas, les bandes dessinées pour enfants. Dessins ronds et souples, couleurs, aventures etl. 3065 commerce. Et dans un coin, un ou deux albums aux dessins somptueusement détaillés, aux graphismes presque baroques. Des mondes merveilleux et terribles, du futur – ou du présent ? J’en ouvre un, m’agenouille. Suis les images qui se succèdent, jette parfois un coup d’œil aux bulles. Alors qu’il tenait enfin pour la première fois la belle dans ses bras, celle-ci se fait enlever. Le héros se lance alors dans la quête désespérée de celle qu’il aime plus que tout.l. 3070 Quête qui l’amène au milieu d’univers hostiles, d’intrigues complexes aux enjeux qui le dépassent.

« Monsieur... vous ne pouvez pas lire ici. Passez à la caisse et achetez cette BD, vous seriez mieux chez vous pour la lire ! » Je lève la tête vers la vendeuse et repose l’album à sa place. Je regarde ma montre. Midi cinquante-neuf. Je me relève et m’éloigne, sans un mot ni un regardl. 3075 pour l’employée.

C’est trop tard pour aujourd’hui. Elle ne passera pas. J’avance d’un pas lourd, tout droit. Je passe dans un autre rayon. Le maigre espoir qui m’a tenu compagnie cette dernière heure s’est envolé. Et le poids de la déception me retombe dessus. Comment ai-je pu être assez stupide pour imaginer que si elle est venue une fois, vers midi et demie, dans ce rayon, alors elle y repasseraitl. 3080 chaque midi à la même heure ? Alors qu’elle n’a même pas de quoi se payer un livre ? Comment ai-je pu espérer cela, pourquoi suis-je venu ici chaque jour ? Pourquoi y retournerai-je demain ?

J’accélère le pas. J’avance au hasard. Je croise un autre client. Il détourne la tête d’un air d’excuse. Probablement que ma mine lui fait peur. Il ne faut pas que j’y retourne. Je passe monl. 3085 temps à penser à cette heure pendant laquelle j’attendrai. J’espère. Je désespère. Mais mes pensées ne s’en détournent pas. Ça me tuera d’espérer si stupidement. D’espérer. Et d’être déçu.

Je ralentis mon pas. Autour de moi, le rayon bourdonne. Des dizaines des voix s’entremêlent, se coupent, se chevauchent. Je suis entouré d’écrans. Des films ; un documentaire sur la vie desl. 3090 chimpanzés d’Afrique du Nord en zoo ; la météo ; une série mal doublée ; un journal télévisé. Je m’attarde devant ce dernier. Espérant peut-être apprendre de ses nouvelles, la voir y apparaître.

« Les négociations avec le conseil d’administration de l’ONU se poursuivent. Le Consortium Planétaire a refusé de divulguer le montant possible de la transaction, mais les sommes en jeul. 3095 doivent être substantielles. Menées d’une main de maître par Erik Johansen, le fondateur du Consortium, les négociations, selon nos informateurs, sont déjà bien avancées. Il semblerait que seuls des points de détails, comme le déplacement du siège social à Cap G. J. Alto, posent encore problème. »

« L’ONU serait une acquisition majeure pour le Consortium Planétaire. Depuis l’attentat del. 3100 Jacksonville, il y a quatre ans, le consortium international se sait menacé. S’il regroupe la majeure partie des plus puissants industriels mondiaux, le Consortium se trouve de plus en plus confronté à de lourdes difficultés pour mener à bien le projet de Johansen. De nombreux pays souhaitent utiliser les travaux du Consortium à des fins militaires, ou refusent de laisser leurs entreprises investir dans ce grand rêve qu’est le voyage interplanétaire, et préféreraient disposerl. 3105 de cet argent pour leur politique intérieure. L’obtention de l’ONU affirmerait la position du Consortium Planétaire, tant sur le plan politique que militaire. Le Consortium avait déjà profité de la crise de 2093 sur les denrées alimentaires pour racheter la plupart des actions des pays d’Amérique du sud, et devenir ainsi actionnaire majoritaire. La mise en faillite de l’organisation internationale devrait lui permettre d’obtenir une modification desl. 3110 statuts, ainsi qu’un droit de vote au conseil d’administration pour les actionnaires non-étatiques. »

« Les conséquences géopolitiques sont bien évidemment... » L’écran change soudain, et passe à une autre chaîne, comme tous les écrans du rayon. « ...100% sans matières grasses ajoutées. Vous voulez être heureux ? Goûtez... »l. 3115

Les chaînes changent régulièrement, juste pour que les gens ne fassent pas comme moi. Je m’écarte de l’écran. Je reconnais la figure du présentateur du journal que je regardais, sur un autre écran, plus loin. Mais je me dirige plutôt vers la sortie. Le tram. « Prochaine station : Nicholas Kaldor. Rayons desservis... »

Aline. Je savoure son prénom. Le plus beau prénom du monde. Que fait-elle en ce moment ?l. 3120 Déambule-t-elle dans un ténébreux tunnel condamné, là, sous mes pieds ? Pendu à une barre, appuyé contre un strapontin, je ferme les yeux. Revois son visage. La revois. C’est la plus belle fille du monde ! Et je n’ai même pas une photo d’elle...

« Prochaine station : Robert Mundell. Rayons desservis : boissons alcoolisées, soin pour la petite enfance, cinéma, sécurité et vidéosurveillance. »l. 3125

Vidéosurveillance... Je songe aux paroles d’Éric, la dernière fois que nous nous étions vus. Il fêtait au rayon débit de boisson son nouvel emploi. « C’est formidable ! On est là, assis, on ne bouge pas. Et on voit tout. Tout ! Faudra que tu viennes voir ça ! Faudra que je t’emmène visiter le poste de contrôle. » J’avais marmonné des excuses – trop de travail, pas de temps – car la perspective de visiter un poste de contrôle ne m’enchantait guère. « On voitl. 3130 tout »...

« Allô, Éric ? C’est Frédéric.

— ...

— Je t’appelle parce que, tu te souviens, tu m’avais proposé si je voulais visiter... oui, c’est ça, le poste de contrôle. J’ai un peu de temps, ces jours-ci. Oui, des... vacances. Si onl. 3135 veut. Quand tu veux, je n’ai pas d’obligation particulière. Demain après-midi ? Pas de problème ! »

Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Comme tous les soirs. Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Dans quelle situation stupide vais-je encore me fourrer ? Pourquoi essayer tant de s’accrocher à un espoir si maigre ? À trop espérer la retrouver, je n’aurai que plusl. 3140 mal quand il faudra se rendre à l’évidence que ce n’est pas possible. Et ne sera-t-il pas déjà trop tard ? N’est-il pas déjà trop tard ? J’ai beau limiter mes dépenses, mon compte diminue doucement. Un jour il sera vide. Qu’ai-je fait ? Je vais le regretter. C’est sûr.

Je me retourne dans mon lit. Le bois craque, sinistre. C’est juste une simple visite. Éric t’avaitl. 3145 proposé, tu lui as répondu, une simple visite de courtoisie. Quelles excuses idiotes j’arrive donc à trouver pour justifier mes propres actes !...

Je me retourne encore une fois. La nuit va être longue. Très longue.

Je serre le col de ma veste. Le vent siffle. Midi. Le milieu de la journée. Et pourtant il fait gris, sombre, triste. Nul soleil pour faire ressortir les traces de crasse sur les vitres du tramwayl. 3150 qui ralentit pour s’arrêter contre le quai. Les portes s’ouvrent. La rame est bondée. Je me tasse contre la foule. Les portes se referment. « Prochaine station : Avinash Dixit. Rayons desservis : conserves, vins du Pacifique. »

Je faufile mon bras au travers de la masse des passagers, pour attraper la barre centrale poisseuse où tout le monde semble suspendu. Le tramway redémarre. Le mouvement me faitl. 3155 légèrement perdre l’équilibre. Je bouscule une jeune fille, derrière moi. « Excusez-moi. » Elle lève les yeux du livre qu’elle arrive – je ne sais comment – à lire, me sourit, puis retourne à sa lecture. Je l’observe quelques instants. Plongée dans son roman, c’est peut-être la seule personne de la rame qui n’arbore pas un air morne. Elle, elle n’est pas ici. Elle est dans l’univers du livre. Elle s’est échapée.l. 3160

Elle aurait presque pu être belle... si elle avait été Aline. Je jette un coup d’œil à ma montre. Dans deux heures. Je tourne la tête, arrête de la dévisager.

De l’autre côté, un homme et une femme discutent, énervés. « Nous avons eu au moins une quinzaine de restructurations en quoi... un an et demi ? Deux ans ? Même pas... martèle la femme. Et vous trouvez ça normal ? C’est avec notre argent ! » L’homme acquiesce. Elle respire, puisl. 3165 reprend : « Parce que bon, d’accord, c’est l’harmonisation, la normalisation des institutions, tout ça. Mais moi, tu sais, j’étais dans les services du ministère de l’intérieur. Sauf que dans la norme, il n’y a plus de ministère. Alors ils ne savaient pas à qui rattacher notre service, s’il devait aller au Collège Exécutif, ou au nouveau parlement. Alors t’as un illuminé qui a mal lu la norme, et qui a décidé que nous devrions aller avec le parlement. On al. 3170 déménagé nos locaux à l’autre bout de Paris, tout a été refait, nouvelle hiérarchie, nouveaux contrats, tout ! Et là, t’as l’inspection de l’ISO qui passe, et qui dit que non, c’est pas conforme, les trois quarts du travail qu’on fait doivent être rattachés au Collège...

— Mais là maintenant, c’est fini, non ? demande l’homme. Dans le journal, ils disent quel. 3175 l’inspection est passée.

— Pour l’état. Mais il faut encore normaliser les institutions européennes. Là, on n’a pas trop de retard, il n’y a que l’alliance du Mercosur qui a déjà fini. Par contre, pour qu’on puisse dire que notre pays est normalisé ISO x3001, il va encore falloir normaliser les institutions régionales et municipales... Et là on va bien rire ! Rien n’est fait, ça va encorel. 3180 prendre des années. Et en attendant... Vu que la norme prévoit un système décentralisé, l’état avec ses nouvelles institutions normalisées est incapable de faire tout ce qu’il faisait avant. Car c’est les régions et les communes qui devraient le faire. Sauf que tant qu’elles aussi ne sont pas normalisées... personne ne pourra le faire. Ça sera la pagaille !l. 3185

— Heureusement qu’on pourra passer par les rayons...

— Heureusement, oui. »

Le terminal se dessine devant moi. La superstructure métallique disparaît complètement dans les nuages blanchâtres. Le ciel est encore plus bas que la dernière fois. Je réalise que je n’étais jamais venu ici à cette heure-ci. Maintenant, j’ai tout mon temps. Jel. 3190 pourrai assister à l’arrivée des ballons-dirigeables quand je veux, autant de fois que je veux.

Les mains dans les poches, je m’approche des grilles qui entourent la zone du terminal. Le grand portail est ouvert. Je m’engage sur son allée grillagée qui mène au hall d’arrivée. Un paquebot doit déjà être à quai... pourtant il n’y a pas foule. C’est vrai que l’heure de midi estl. 3195 une heure creuse pour le trafic aérien. Même si le froid me pousse à me précipiter au chaud, je ralentis le pas. D’ordinaire, je n’aurais pas eu besoin de le ralentir. De moi-même, je serais allé doucement, les yeux vers les cieux, pour contempler cet assemblage magique et la majesté du ballon enchâssé à l’intérieur. Mais aujourd’hui je ne peux m’empêcher de ramener le regard vers le bas dès que quelqu’un passe. Je dévisage chaque silhouette dans le brouillard. Et si c’étaitl. 3200 elle ?

Idée stupide. Elle m’a bien dit qu’elle avait dépensé tout son argent pour le voyage. Elle n’aurait aucune raison de revenir ici. Aucune. Je relève les yeux, mais la pyramide d’acier noir n’a plus aucune grâce.

« Écartez-vous, Monsieur ! »l. 3205

Plusieurs gardes en uniforme, armés, émergent du brouillard. Je me plaque contre les grilles, tandis qu’une colonne encadrée par des militaires défile devant moi. Des gens, de tout âge, femmes, hommes, enfants, vieillards. La plupart avancent doucement, résignés. D’autres interpellent les gardes, énervés, suppliants, désespérés. Dans des langues que, la plupart du temps, je ne comprends pas. Un homme me remarque, se jette versl. 3210 moi, désespéré. « Des papiers ! Regardez, j’ai des papiers ! Monsieur, dites-leur que mes papiers sont bons ! J’ai mes papiers ! » Un militaire le rattrape et le jette dans le rang.

La fin de la colonne arrive. Les gardes qui ferment la marche passent devant moi.

« Excusez-moi... lancé-je à celui qui se trouve le plus près de moi. Que se passe-t-il ?l. 3215

— Rien du tout, répond-il. C’est juste la vidange quotidienne du camp de rétention », ajoute-t-il, ironique.

La file disparaît dans le brouillard. Son bruit, ses voix, mettent un peu plus de temps à s’en aller. Je jette un œil vers le terminal. Il n’y a plus rien d’intéressant, ici. Je repars.l. 3220

*

« Frédéric ! Content de te revoir ! Ça faisait longtemps... Comment ça va ?

— Bien, Éric, bien... Et toi ? »l. 3225

Je le suis au milieu du rayon vidéosurveillance. Nous passons entre les pancartes « Réduction exceptionnelle sur les modèles de caméra d’extérieur » et les écrans de démonstration, où l’on se voit filmé sous tous les angles. Un homme montre à son fils que s’il fait coucou à la caméra, on le voit agiter la main sur tous les écrans. Le petit garçon est aux anges. Nous passons une porte « accès réservé ».l. 3230

« C’est juste le bon horaire, m’explique Éric. À cette heure-là, je suis tout seul, mon coéquipier fait sa pause repas. » Nous montons un escalier, et arrivons dans une salle sombre aux murs recouverts d’écrans. De grands fauteuils à roulettes y trônent. Des cadavres de canettes, des paquets de chips, des reliques de sandwichs traînent sur les tables. À gauche et à droite, le mur est dépourvu d’écrans : à gauche, un tableau sur lequell. 3235 sont punaisées des photographies de suspects, des notes, et des images érotiques. De l’autre, un plan du quartier, le même que j’avais dans mon dos... quand je travaillais encore.

« Je vais t’expliquer comment ça se passe. Allez, viens, prends place ! »

Il me tend un fauteuil. Je m’y assois.l. 3240

« Alors... » s’exclame-t-il en roulant son siège jusqu’à un pupitre de commande. « Pour nous, les rayons sont divisés par secteur d’importance. Il y a cinq secteurs, du rouge au gris. L’appartenance d’un rayon à un secteur se fait automatiquement en fonction du cours moyen de ses marchandises, de façon à ce que les rayons soient répartis uniformément dans chaque secteur. Le principe, c’est qu’une infraction dans un rayon où lesl. 3245 marchandises sont chères sera plus préjudiciable qu’une infraction dans un rayon où c’est moins cher. Du coup, faut plus surveiller les rayons où les marchandises sont chères.

— Mais... pour les agressions, ça ne dépend pas du rayon... remarqué-je.

— On ne s’en occupe pas, répond Éric. Enfin... Si on en voit une, on la signale, mais c’est pasl. 3250 préjudiciable pour les rayons. C’est une affaire entre l’agresseur et l’agressé, nous, on y perd rien. Sauf si c’est du personnel qui est agressé, mais on les remplace facilement, avec le chômage qu’il y a. » J’acquiesce. C’est logique. « Dans tous les cas, c’est la marchandise qui importe. Sauf dans le cas des gens qui ont des contrats avec le rayon Sécurité des Personnes, mais c’est eux qui gèrent leurs clients, nous, on ne s’en occupel. 3255 pas.

« Donc les images sur les écrans défilent, et les caméras des secteurs rouges passent plus souvent que les autres... jusqu’aux caméras des secteurs gris, qui elles ne passent jamais. Donc nous, on est là, on regarde les écrans. Dès qu’on remarque quelque chose de suspect, regarde, hop ! on bloque la caméra ! » Il manipule son pupitre, et l’un des écrans cesse de basculer d’unel. 3260 caméra à une autre. « Après, on peut faire plein de choses : avoir la liste des vigiles du coin, leur envoyer un message direct dans l’oreillette. Ou bien afficher sur les écrans les caméras qui sont dans le même rayon. Dès qu’on bloque une caméra, ça ajoute aussi un marqueur dans les enregistrements. Parce qu’on enregistre tout, tu vois. Mais quand tu as des heures et des heures d’enregistrement, c’est dur de retrouver quelque chose. Alors, ça ditl. 3265 “ici, il s’est passé quelque chose”. Et après, tu vois, je peux ajouter une description, ou supprimer le marqueur, si c’était une erreur. Là, je l’enlève, c’était juste pour te montrer.

— Et c’est pas un peu ennuyeux, à force ? demandé-je. Je veux dire... Ça doit être un peu répétitif de regarder tous ces écrans, d’attendre comme ça...l. 3270

— Justement ! s’exclame-t-il avec un sourire. Je ne t’ai pas montré le plus intéressant. Nous avons repéré quelques caméras très bien placées. » Il propulse son fauteuil à roulettes vers l’autre bout de la pièce. Je me lève, et le suis. « Regarde-moi ces écrans ! Cabines d’essayage, notamment celles du rayon lingerie ! On a quelques toilettes, aussi, mais c’est souvent moins intéressant. Quoique... on a eu des scènes pas mal, des couples qui profitaient des toilettes pourl. 3275 s’amuser un peu, des choses comme ça. Vraiment pas mal. Là, en bas, c’est le rayon Cinéma. C’est double usage : non seulement on peut regarder le film – on peut même mettre le son provenant d’une caméra, ici – mais en plus, il y a aussi des choses sympas à regarder. Les gens sont dans le noir, ils croient que personne ne les voit. Et nos caméras infrarouge, hein ! Bon, l’image n’est pas nickel, mais c’est bien suffisant ! Avec mon coéquipier, on fait unl. 3280 concours, chaque semaine. C’est à qui trouvera en premier une scène intéressante dans une salle du rayon Cinéma. Ce salaud, il a gagné trois fois de suite, ces dernières semaines !

« Après... il n’y a pas non plus tout le temps des choses intéressantes à regarder. Par exemple, là, maintenant : rien. Les cabines d’essayage sont vides. Les salles de cinéma n’ont pasl. 3285 l’air d’être très passionnantes... Heureusement, comme je t’ai dit, on enregistre tout ! Alors on a toute une banque des moments intéressants, on utilise des marqueurs exprès, et tout. On peut se les repasser, c’est formidable. Non, franchement, on ne s’ennuie pas un seul instant !

— Éric... tu peux revoir les vidéos de n’importe quel rayon, à n’importe quellel. 3290 heure ?

— Tout à fait, affirme-t-il. Enfin, faut que ça soit dans ce quartier, évidemment. On ne gère pas les caméras des autres quartiers.

— Par exemple, si je te dis le rayon littérature, jeudi dernier, midi et demi environ...

— Pas de problème », s’exclame-t-il sur un ton de défi. Il fait à nouveau rouler son fauteuill. 3295 à travers la pièce, et se penche sur un autre pupitre. « Il y a eu quelque chose de particulier au rayon Littérature, ce jour là ? » demande-t-il en pianotant sur un clavier. « Oh, je vois... »

Un carré d’écrans affiche maintenant le rayon littérature. Sur plusieurs d’entre eux, je me vois accompagner Aline vers la caisse. Éric fige l’image d’une caméra alors qu’Aline y figure del. 3300 face, à côté de moi.

« Une fille ! Faudra que tu me la présentes, dis ! ajoute-il avec un regard grivois.

— J’aimerais bien... Mais pour ça, faudrait déjà que je puisse la revoir, ajouté-je en soupirant.

— Si tu veux, je peux te prévenir si jamais elle passe sur nos écrans... proposel. 3305 Éric.

— C’est vrai ? m’exclamé-je. Tu ferais ça ? Mille fois merci ! »

Il manipule encore son pupitre. Une imprimante se met à ronronner, et l’image de la caméra avec Aline sort sur le papier. Il la récupère, et l’accroche dans un coin du panneau d’affichage.l. 3310

« Tu peux m’en imprimer un exemplaire ? demandé-je, presque suppliant.

— Si tu veux ! » Il me lance un clin d’œil. L’imprimante se remet à ronronner.

*

l. 3315

Je referme le réfrigérateur. Il est de plus en plus vide. À l’image de mon compte en banque. Et ni l’un ni l’autre n’ont l’air d’être décidés à se remplir prochainement. Il faudrait que je me préoccupe de tout ça... mais j’en suis complètement incapable. Ça me semble complètement insignifiant, hors de propos. Je vais m’asseoir sur mon canapé avachi, grignote un peu. Jette un œil sur la photo posée sur la table. Quand j’étais rentré de la visite du poste de contrôle,l. 3320 l’autre jour, j’avais cherché une boîte de punaises pour accrocher la photo, là, en face, sur le mur, là où je la verrai à chaque instant. Et puis je m’étais dit que c’était complètement ridicule. J’avais glissé l’impression sous une pile de papiers qui traîne de longue date sur la table. Puis l’avais retirée, pour la poser sur le dessus de la pile, où elle est maintenant.l. 3325

Je commence à mastiquer des restes qui – au goût comme à la consistance – commencent à dater. Comment fait-elle pour manger, elle, si elle n’a pas non plus d’argent ? Voler un livre, une fois, comme ça... mais voler régulièrement de quoi se nourrir, c’est tout autre chose. Et elle n’a pas l’air d’en avoir l’habitude. Elle doit bien avoir un moyen... Et moi aussi, il faudrait que je trouve un moyen. Peut-être que je pourrais lui demanderl. 3330 comment elle fait... Oui, aller devant l’entrée du métro, et l’attendre – qu’ai-je d’autre à faire de mes journées ? Elle devrait bien finir par sortir... Et même s’il y a deux entrées... Ne peut-il pas y en avoir d’autres ? Ça ne devait tout de même pas être si grand que ça, le métro... Le métro. Comme dans les histoires que racontent les grands-parents à leurs petits-enfants. Ça semble si... irréel. Une ouverture dans un mur, etl. 3335 derrière un autre monde. Était-ce véritablement réel ? N’ai-je pas rêvé ? Devant la vitrine d’un rayon attraction foraine ? Je ne crois pas, mais c’est si... étrange, quand on y réfléchit.

Je devrais vraiment y retourner ! Au moins pour vérifier que oui, ça c’est bien passé. Peut-être descendre dans la station, et puis remonter. Ou simplement rester àl. 3340 l’extérieur, devant l’entrée, sur le trottoir. Les gens me regarderaient, en se demandant ce que je peux bien faire, planté là, devant aucun rayon. « J’attends le métro, ne vous inquiétez pas ! » Ridicule. Je ferais mieux d’aller me coucher et d’oublier cette histoire de métro. Je ne vais quand même pas passer ma vie à attendre face à un mur !l. 3345

Je passe dans les rayons, marchant au hasard, guidé par les foules. L’après-midi tire à sa fin, les gens viennent consommer en famille ou en couple. Je note que ces derniers sont particulièrement nombreux. J’en observe une large variété : juste devant moi, un couple catégorie tripotons-nous compulsivement ; là, dans l’allée perpendiculaire, un couple « Chéri tu trouves que c’est un bon rapport qualité-prix ? » ; plus loin devant, on se tient la main, plus rien aul. 3350 monde n’importe. Je passe à côté de la caisse, « Mon amour, j’ai oublié ma carte bancaire. Tu as la tienne ? » Rayon Cafés, un presque-couple marche doucement dans une allée. Ils marchent ensemble, mais pas trop proches, ne se touchent pas. Elle guette le moindre de ses mouvements, lui lance des regards éloquents. Il fait comme s’il ne remarquait rien, et disserte sur les mérites comparés des machines à capsules formatées et des machines classiques. Je lesl. 3355 double.

Rayon télévision. Le grand écran VHD situé au fond surplombe tous les rayonnages, et la voix de la présentatrice qui y siège berce tout le rayon. « Pour finir ce journal, zoom sur les promotions de demain. Reportage au rayon pompes funèbres, par... » J’accélère le pas, pressé de passer dans un autre rayon. Juste avant de franchir les portes pour entrer au rayonl. 3360 œuvres d’art prêtes-à-regarder, le son du reportage est coupé. Je me retourne vers l’écran.

« ...formation spéciale vient de nous être signalée. Nous nous excusons d’interrompre les programmes. Nos correspondants viennent de nous signaler un attentat terroriste, survenu il y a moins d’une demi-heure. Nos équipes sont en train d’arriver sur place. Dès que nous aurons desl. 3365 images, nous les diffuserons. On me dit à l’instant que... » La présentatrice reste les yeux au ciel un petit moment. « L’explosion aurait soufflé trois rayons. On ne sait pas quel est le bilan, mais il y aurait eu plusieurs morts, surtout vu l’heure d’affluence. Il ne semble pas que ce soit un attentat traditionnel à la voiture piégée. L’un de nos cameramen est arrivé sur place, vous pouvez voir à l’instant les images... Les équipes du rayon secours sont en trainl. 3370 d’arriver. L’explosion est étrange, il semblerait que les bâtiments aient été soufflés par-dessous...

« Nos confrères du rayon AFP nous signalent qu’une revendication aurait été déposée chez eux. Il s’agirait d’un groupuscule ayant des griefs contre le projet du Consortium Planétaire, et s’attaquant aux soutiens du Consortium, soutiens dont les rayons de votre ville font bienl. 3375 évidemment partie. Attendez... nous avons une information du rayon assurance : une promotion exceptionnelle sur les contrats de prévoyance est ouverte. Plus de détails au rayon concerné. Nous avons aussi de nouveaux éléments sur l’explosion. Il semblerait... je dis bien il semblerait, car c’est tout de même assez peu crédible, que les terroristes aient opéré depuis les anciennes lignes de métro, condamnées depuis de nombreuses années. Cela expliquerait la nature desl. 3380 dég... »

Je n’entends pas la suite. Je me détourne de l’écran, sors du rayon. « Depuis les anciennes lignes de métro. » Je marche d’un pas rapide. Je traverse la foule, les rues. Tout le monde y est immobile, les yeux en l’air, écoutant le son des sirènes qui commencent à hululer ; l’oreille au téléphone ; la bouche bée devant les informations qui défilent sur les écransl. 3385 parsemés un peu partout. Les trams sont arrêtés. On n’ose pas bouger, on attend que quelqu’un dise quoi faire, comment réagir. On demande aux autres de ré-expliquer ce que l’on n’a pas compris, on dit aux autres de se taire pour pouvoir écouter la suite des informations.

Le métro. Je cours presque, au milieu des passants pétrifiés. Calme-toi ! Pour un peu, ils vontl. 3390 croire que tu es un terroriste et que tu t’enfuis. J’espère qu’elle n’a rien ! Qu’elle n’était pas à cet endroit à ce moment... Enfin, ça doit être grand, quand même, le métro. Forcément grand ! La probabilité pour qu’elle passe à cet endroit à ce moment... oui, mais il suffit d’une fois, et puis tous les morts, eux aussi étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Si ça ce trouve, elle est avec eux, et elle ne sera jamais retrouvée,l. 3395 puisqu’elle, elle est dessous... Arrête ! C’est stupide. De toute façon, si ça s’est bien produit depuis le métro – et rien n’est sûr, n’est-ce pas ? – elle l’aurait vu ! Dessous, il devait y avoir une grosse bombe, quelque chose qui clignote, des fils qui partent... Quelqu’un dans les parages pour s’en occuper. Ça a quelle taille, une bombe ? Ça se voit dans le noir ? Aurait-elle su en reconnaître une ? Et même si elle était encore vivante, çal. 3400 veut dire qu’elle est dans le métro avec le terroriste ! Si ça se trouve, elle doit être en danger !

Et il n’y a quasiment personne qui doit y aller, dans le métro. Personne pour l’aider... Je m’arrête, regarde autour de moi, cherche à m’orienter. Il faut que j’y aille. Par où est le métro ? Déjà... où suis-je ? Quasiment personne, dans le métro... Si ça se trouve, ils se connaissent, tousl. 3405 ceux qui se baladent dans les tunnels. Et elle se méfiera encore moins. À moins... à moins qu’elle ne soit au courant. Un terrible doute m’envahit. C’est déjà tellement improbable qu’il y ait des gens dans le métro... Alors qu’il y en ait plusieurs, et qui ne soient pas au courant de ce qu’ils font les uns les autres... Que m’avait-elle dit qu’elle faisait dans le métro ?...l. 3410

« J’ai dû rentrer précipitamment pour m’occuper d’... un ami, qui ne va pas bien. Il est obligé de se terrer ici pour des raisons que vous n’avez pas besoin de savoir. Serez-vous capable d’oublier tout ça quand vous serez sorti d’ici ? »

Un ami... obligé de se terrer. Non, c’est pas vrai, c’est pas possible ! Je m’appuie contre un poteau. Tout autour, les gens reprennent peu à peu leurs activités normales, les discussions vontl. 3415 bon train. On me jette rapidement des regards étonnés en passant à côté. Plus je retourne l’idée dans ma tête, plus ça me paraît évident. Ça ne peut être que ça. Son ami doit être en rapport avec cet attentat. Toute autre hypothèse serait stupide. Pourtant... j’ai envie de croire que non, il y a une autre explication, que ça n’a rien à voir. Mais c’est si logique ! « des raisons que vous n’avez pas besoin de savoir » Mais comment aurait-elle pu faire ça ? Ça ne lui ressemblel. 3420 pas... Qu’en sais-je, d’ailleurs, de ce qui lui ressemble ou ne lui ressemble pas. Elle m’a bien eu, je l’ai aidée pour les livres. D’ailleurs, qu’étaient ces livres ? Dix recettes pour assembler une bombe parfaite ? Terroriste, un métier d’avenir ? Petit guide de l’attentat réussi (pour débutant) ? C’est stupide, on ne trouverait pas ça au rayon littérature.l. 3425

« Monsieur, vous allez bien ? demande une dame face à mon air égaré.

— Oui, je... ça va aller, merci. » Je rentre chez moi.

La sonnerie, stridente, du téléphone. Je me lève, et marche précipitamment vers le combiné. Je décroche.

« Frédéric ? C’est Éric. Comment ça va ? Tu sais quoi, j’ai retrouvé la fille !l. 3430

— Quoi ? ! m’étranglé-je.

— Ben tu sais, explique-t-il, quand tu étais passé me voir, la fille dont tu m’avais dit si...

— Oui oui, bien sûr ! le coupé-je. Alors ?

— Depuis l’attentat d’hier, on a des effectifs renforcés, pour examiner les enregistrements.l. 3435 Un gars a remarqué ta fille, avec la photo qu’on avait tirée. Il l’a signalée, alors je te le dis.

— Elle était où ? m’exclamé-je. C’était quand ?

— En fait, c’est un peu le problème. Elle n’est pas très réglo, cette fille. Elle s’est fait prendre pour vol à l’étalage, hier soir, quelques heures après l’attentat. Là, elle doit être aul. 3440 rayon garde à vue.

— ...

— Attends... ajoute-t-il. Je consulte le fichier du rayon... hum... Si, je l’ai trouvée. Aline, c’est ça, hein ? Oui, elle est bien en garde à vue, au rayon de la rue James Mirrlees. M’est avis que tu ne devrais pas traîner avec des gens comme ça, tu sais. Nous, on les fiche, et on lesl. 3445 surveille. Ces gens là, on ne sait jamais ce qu’ils peuvent faire, c’est du genre à tout envoyer en l’air et à faire une connerie. Et là, vaut mieux pas que tu sois pas loin, t’aurais toi aussi des problèmes, et je sais que t’es un type bien. Alors...

— Merci, Éric », je l’interromps.

Je raccroche. Reste un moment la main sur le combiné, à souffler. Garde à vue. Rue Jamesl. 3450 Mirrlees. Je cours vers la porte, attrape ma veste au passage. Je dévale l’escalier quatre à quatre.

« Prochaine station : rue James Mirrlees. Rayons desservis : garde à vue,... »

Je franchis la porte automatique du rayon en courant, et m’arrête devant le guichet, essoufflé. Le vendeur me salue de la tête, et me regarde reprendre mon souffle d’un air vaguementl. 3455 curieux.

« Que puis-je faire pour vous ?

— Je cherche quelqu’un qui doit être en garde à vue ici, lâché-je entre deux inspirations.

— Nom ?

— Aline.l. 3460

— Aline comment ? demande-t-il tout en cherchant sur son ordinateur. Ah, nous avons actuellement une Aline sans nom. C’est elle ?

— Heu... oui... je crois.

— Voyons le dossier... Bon. Elle n’a aucune chance d’être innocentée avec les options qu’elle a choisies. Vous souhaitez participer aux frais ?l. 3465

— Puis-je la voir ? demandé-je avec espoir.

— Non. Pas de visite en cellule collective. Il va falloir attendre sa libération.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour qu’elle soit libérée plus vite ?

— Oh... vous pouvez, voyons... » Il consulte son écran, mâchouillant l’embout d’un stylo. « Le mieux que je puisse vous proposer, c’est de lui acheter une liberté immédiate,l. 3470 c’est encore possible à ce stade de la procédure. Bien évidemment, il faut y mettre le prix, mais c’est un produit de choix, qui conviendra, j’en suis sûr, autant à elle qu’à vous.

— Je... je prends ça, lancé-je sans trop réfléchir.

— Votre carte... » Il l’insère dans son lecteur. J’entre mon code. Un bip. « L’appareil mel. 3475 signale que vous êtes presque à découvert, m’indique-t-il. Votre rayon bancaire vous a apparemment ouvert un prêt, comme ça doit être précisé dans votre contrat. » Il retire la carte, me la rend. « Asseyez-vous là, elle devrait bientôt être libre.

— Merci... »

Je vais m’asseoir sur le banc métallique situé contre un mur. Mais qu’ai-je donc fait ? Et sil. 3480 c’est bien une terroriste ? N’ai-je pas libéré quelqu’un de dangereux ? Pourquoi donc ai-je fait ça ? Là, dans cinq minutes, je vais la revoir, et... je vais la revoir. Une porte s’ouvre. Elle est là, un vigile derrière elle. Il me désigne, lui murmure quelques mots. Elle s’avance timidement, la porte se referme. Je me lève.

Elle a les yeux rouges, elle a pleuré. Regard fatigué, cheveux négligés. Elle mel. 3485 regarde.

« Pourquoi avez-vous fait ça ? me demande-t-elle, ahurie.

— Je... » voulais vous revoir, finis-je en pensée. « Si je peux aider des amis, c’est toujours un plaisir, je réponds.

— Ah... bon... merci », souffle-t-elle. Elle cligne des paupières, détourne la tête pour cacherl. 3490 une larme qui perle.

« Vous allez bien ? » demandé-je. Elle me jette un regard éloquent. « Venez, sortons d’ici. » Je la prends par le bras. Nous sortons dans la rue.

« Je... suis désolée, murmure-t-elle. Je n’ai pas d’endroit où aller, je ne sais pas quoi faire. Vous n’auriez pas dû me libérer. Je n’ai pas de raison de vous embêter.l. 3495

— Allons... il y a un rayon débit de boisson non loin. Allons nous y asseoir ! » Je l’entraîne. « Vous dites que vous n’avez nulle part où aller... Mais votre ami, dans le métro ?...

— C’est... ce n’est plus possible. C’est fini », lâche-t-elle dans un sanglot. l. 3500

Chapitre 4
Mélodie

« C’est chez toi ? me demande Noémie.

— C’était chez moi. C’est la dernière fois que je viens ici. Tiens, regarde dans tout ça s’il y a des vêtements qui te plaisent. Prends tout ce que tu veux, tant que ça tient dans cel. 3505 sac. »

Je jette un regard circulaire autour de moi. La nourriture, maintenant. Je saisis un sac, et commence à le remplir. Ce qui se fait un peu trop rapidement à mon goût. Des vêtements : deux trois pantalons, des sous-vêtements, quelques pulls... C’est facile à emporter. Il n’y a pas grand chose.l. 3510

« Pourquoi tu dis que c’est la dernière fois ?

— Je n’ai plus de carte, et la facture de la garde à vue n’est pas payée, expliqué-je. S’ils me cherchent, c’est ici qu’ils viendront. Et je ne peux plus payer le loyer. Je ne vais pas attendre que l’on m’expulse ! Alors je préfère partir rapidement d’ici. Tu as trouvé quelque chose qui te plaît ? Il ne doit pas y avoir beaucoup de vêtements à ta taille, j’en ai peur. Va falloir te contenter del. 3515 ça. Tu peux essayer, si tu veux.

— Tu as dit qu’on était pressées, remarque Noémie.

— Ça ne veux pas non plus dire qu’on n’a pas le temps... »

Je me dépêche de remplir mon sac. Je m’approche du bureau, j’empaquette soigneusement mon matériel. Je contemple les cahiers de croquis, les chemises de dessins. J’hésite à les laisserl. 3520 derrière, ils sont trop importants pour moi.

La pièce est vide. Vide d’importance. Mis à part les nouvelles affaires de Noémie, que celle-ci finit de ranger, les meubles ne soutiennent plus que du bric-à-brac inutile. Je suis en train de tourner une page de ma vie, je le sais. Devais-je en arriver là ? Peut-être qu’il fallait que je le quitte, cet appartement. Peut-être même qu’il faudrait que j’y laisse les souvenirs... si c’étaitl. 3525 possible. Noémie boucle son sac, m’observe. Je balaye du regard la chambre. Elle était pourtant bien. Il est temps de partir.

Ne pouvant me résoudre à le laisser, je finis par saisir le cadre blanc du rebord de la fenêtre, et à le poser dans mon sac.

« Prête, Noémie ? demandé-je, pour reprendre mes esprits.l. 3530

— Oui, répond-elle très sérieusement. Je suis tout à fait prête. Où est-ce qu’on va ?

— Tu vas voir... »

Elle met son sac sur ses épaules. J’en mets un autre sur mon dos, et prends le troisième à la main. Nous sortons, j’éteins les lumières. Au revoir. Adieu, plutôt. Jel. 3535 ferme la porte, à clef. Nous descendons, passons par la cave, remontons dans la cour intérieure.

La nuit tombe, doucement. Le ciel s’assombrit. Des venelles aux placettes par lesquelles nous cheminons, on peut encore entr’apercevoir la voûte céleste. Les lueurs du peu d’éclairage public ne parviennent pas à la masquer totalement. Nous passons des poternes,l. 3540 suivons d’anciens passages. Noémie ne dit rien, elle observe, scrute, note les lieux que nous parcourons. Elle a dans le regard la lueur émerveillée de la découverte. Lueur qui se cache chaque fois que nous traversons un boulevard, ou empruntons un bout d’avenue.

Nous ne marchons pas très vite, si maigres que sont mes biens, nos sacs nous encombrent toutl. 3545 de même. Et la faim se fait sentir, ainsi que le froid, compagnon de la nuit. Mais il ne faudrait pas que nous nous arrêtions avant notre destination.

« Ça n’est plus très loin ! lancé-je à Noémie. Allez, courage ! »

Un sourire furtif se dessine sur sa figure.

« Tu as l’air plus fatiguée que moi », me répond-t-elle. Elle a probablement raison...l. 3550

Nous arrivons dans une large cour bordée d’arbres, noirs dans la nuit. Au centre un bassin, entouré de massifs et de buissons. Le tout est bien peu entretenu, et les ténèbres améliorent sans doute le résultat, transformant les mauvaises herbes en ombres délicates. Nous suivons l’allée pavée jusqu’au bâtiment situé à l’autre bout. Je délaisse la majestueuse porte d’entrée pour m’approcher, quelques mètres plus loin, d’une petite porte enl. 3555 bois.

« L’ancienne loge du concierge », expliqué-je à Noémie.

Je pousse la porte avec difficulté, celle-ci en profite pour grincer à en réveiller le voisinage. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur. Une lampe s’allume faiblement au plafond, et éclaire une petite pièce empoussiérée.l. 3560

« Faute de mieux, on va rester ici quelques temps, d’accord ? » Noémie acquiesce, l’air contente. Elle scrute la pièce dans ses moindres recoins.

Il n’y a pourtant pas grand chose ! Là, sous la seule fenêtre, une table en bois verreuse. Dans le coin, au fond, un évier, avec toile d’araignée assortie au robinet. À côté, deux plaques électriques à l’air douteux. Une étagère branlante, un vague et minuscule frigo couvert del. 3565 poussière. Un grand matelas miteux, à même le sol.

Je referme la porte, sors une éponge d’un sac et la tends à Noémie, déniche un balais et commence à déloger les araignées. Rapidement, la pièce rajeunit. Noémie y met tout son cœur, ravie de s’occuper d’un endroit qu’elle peut nommer « maison ». Nous déballons ensuite les sacs, rangeons nos affaires, nous disputons en riant pour savoir qui occupera l’étagère du bas. Jel. 3570 finis par étendre un bout de tissu blanc sur la table, pour faire office de nappe, tandis que Noémie borde le lit de couvertures colorées. On pourrait presque croire qu’il est possible de vivre heureux, ici...

Avec un pincement au cœur, je ressors le cadre. Machinalement, je le repose sur le rebord de la fenêtre. Demain, j’essayerai de dénicher un pot et quelques fleurs, pour lel. 3575 masquer.

Nous avons fini. Je jette un regard à ma montre. Vingt-trois heures. Noémie s’est assise sur le matelas, contente de notre travail. Je fais réchauffer quelques rescapés de mon ancien réfrigérateur. Les plaques dégagent une odeur peu appétissante, probablement due aux années de poussière en train de griller. Ça y est, j’ai de nouveau une maison... si on peut appeler çal. 3580 comme ça.

Pendant que ça cuit, je sors deux assiettes, et mets le couvert sur notre nouvelle table. Noémie vient s’asseoir.

« C’est une amie, enfin... une connaissance qui m’a dit que je pouvais venir ici, expliqué-je en surveillant la cuisson. Elle m’avait dit que si jamais j’avais des soucis, cette piècel. 3585 était libre, et que j’étais la bienvenue. Elle habite dans l’immeuble, on passera la voir demain. »

Je sers notre dîner, m’assois. Regarde Noémie manger avec appétit. Moi aussi, j’avais faim, pourtant. Mais un nœud au ventre m’empêche d’avaler quoi que ce soit. Je me lève.l. 3590

« Noémie, je... je n’ai pas très faim. Je vais faire un tour dehors. Si tu as encore faim, n’hésite pas à prendre ma part. »

Elle me regarde, étonnée, ne dit rien. Je prends ma veste, et sors dans la nuit.

La lumière suinte à travers nos nouveaux volets. Les voisins vont se rendre compte que c’est habité, maintenant... seulement s’ils sont encore capables de regarder dehors la nuit. Je faisl. 3595 quelques pas. Il s’est passé tant de choses, ces dernières heures ! Et maintenant... Retour au calme... et au reste. Pourtant, maintenant, il y a Noémie. Je l’ai sauvée, elle compte sur moi. Nous sommes dans la même galère, il ne faut pas que je l’oublie, que je la laisse tomber. Ça serait pourtant si facile... Mais je n’aurai pas le cœur de trahir la confiance qu’elle m’accorde. C’est peut-être pour ça que je l’ai aidée. Pour être obligée de m’occuper d’elle. Pour avoir quelqu’unl. 3600 qui compte sur moi. Ou peut-être était-ce juste parce que j’avais envie de l’aider, je ne sais plus.

J’ai fait le tour de la cour. Avec un peu d’entretien, ce serait une cour superbe. Peut-être que je pourrai m’en occuper un petit peu, entre deux dessins... même si je ne crois pas que je le ferai. J’arrive devant la porte, ma porte. Je suis tentée de continuer à marcher, de partirl. 3605 encore quelques heures, de profiter de l’air apaisant de la nuit. Mais déjà, ça ne se fait pas de partir comme je l’ai fait en plein repas. Si je reste dehors trop longtemps, elle va s’inquiéter. Ressaisis-toi, ma belle (hum) ! Je prends une inspiration, et j’ouvre la porte.

À côté, Noémie sursaute, et prend un air triste et coupable.l. 3610

« Je suis désolée, je... je... », pleurniche-t-elle.

Étonnée, je mets quelques temps avant de regarder ce qu’elle tient entre le main. Le cadre ouvert, avec la photo sortie. Sa photo. Je respire un grand coup, reprends mes esprits, et passe mon bras sur ses épaules. « Ne t’inquiète pas, c’est pas grave. » Je retourne la photo, la remets dans le cadre, à l’envers. « Sèche tes larmes ! C’estl. 3615 quelque chose en rapport avec une ancienne partie de ma vie. Je préfère ne pas trop y penser, mais c’est souvent difficile d’oublier. » Je repose le cadre sur le rebord de la fenêtre. « La prochaine fois, pose-moi simplement la question. Je ne vais pas te manger, tu sais. Peut-être qu’un jour je te raconterai cette histoire-là. Si j’en suis capable... »l. 3620

Je la fais se lever.

« Maintenant, on oublie ça, d’accord ? Il est l’heure de se coucher. Allez ! »

*

l. 3625

Nous montons l’escalier central de l’immeuble. Majestueux avec ses degrés en imitation marbre, ses fenêtres rondes qui laissent entrer le jour d’une étrange manière et ses rampes courbes et luisantes. Noémie a un air étrange dans son nouvel accoutrement, composé essentiellement de mes anciens vêtements, manches retroussées, ou ceinturés pour qu’ils s’approchent de sa taille. Ça ne la dérange pas, au contraire : elle s’est fait un plaisir de s’habillerl. 3630 en imaginant comment elle allait pouvoir bricoler sa nouvelle garde-robe. Nous arrivons au bon étage, sonnons à la bonne porte. Au bout de quelques instants, elle s’ouvre doucement.

« Mélodie ? Oh, depuis tout ce temps ! Mais entre, viens ! »

J’avance dans la pénombre de l’appartement, entraînant Noémie qui était restéel. 3635 timidement derrière moi. « Noémie, voici Lilith, l’amie dont je t’avais parlée. Lilith : Noémie. »

La grande demoiselle – description qui lui convient toujours autant – nous entraîne dans son salon. Persiennes filtrant la lumière arrivant de sa grande baie vitrée, tentures sombres aux murs, ici, rien n’a changé. Nous nous asseyons sur des poufs bleus nuit, pendant qu’elle va chercherl. 3640 quelques boissons.

« Ça faisait longtemps, n’est-ce pas ? lance-t-elle en revenant.

— En effet, abrégé-je. Mais mieux vaut tard que jamais. Je passe juste pour te dire que – comme tu m’avais proposé – je me suis installée dans la loge, en bas.

— L’artiste aurait-elle des soucis ? Raconte ! »l. 3645

Je lui explique rapidement les évènements de la veille, elle m’écoute avec un sourire intéressé.

« Tu as eu raison de venir ici ! Je vais voir ce que je peux faire pour toi. Il y a...

— Attends, Lilith, je l’interromps. Je veux que nous soyons bien claires. J’accepte ta proposition d’occuper la loge, en bas. Mais je n’attends rien d’autre de toi. Je me débrouillerail. 3650 toute seule !

— Toujours aussi indépendante, n’est-ce pas ? Sois raisonnable ! Tu n’as plus de carte, donc plus d’argent, plus de métier. Même si tu as un toit, que mangeras-tu ? Tu as toujours refusé de compter sur les autres. Tu as toujours cru que tu pourrais faire face au monde toute seule. Et tu sais où ça t’a menée. Alors ne sois pas idiote, pourl. 3655 une fois. Je n’ai rien de concret à te proposer maintenant. Mais je repasserai te voir. Et si jamais tu as un problème urgent, tu sais que je suis juste en haut. Ne l’oublie pas ! »

Je lui jette un regard froid. Elle n’a décidément pas changé. Je pousse un soupir. « Merci pour tout... »l. 3660

Nous sortons. Dans l’escalier, Noémie me demande : « Je croyais que c’était ton amie ? Vous n’avez pas l’air de vous entendre très bien !...

— C’était mon amie, je réponds en soupirant. Elle l’est toujours, je suppose. Nous avons eu quelques... désaccords, par le passé. Elle est très spéciale. Et elle va nous aider, ça oui... Plus que de raison, comme d’habitude...l. 3665

— Quel est le problème, alors ? demande naïvement Noémie.

— J’ai appris à me méfier de son aide. Des fois, on se retrouve dans des situations que l’on n’aurait pas forcément désirées... »

Noémie ouvre la bouche pour poser une autre question. Vu que je ne développe pas, elle s’en abstient.l. 3670

Nous sortons. La matinée est déjà avancée, mais nous avons encore du temps avant midi. Et vu l’heure où nous nous sommes couchées, nous pouvons bien manger un peu plus tard.

« Es-tu déjà allée au jardin des plantes, Noémie ? » Elle secoue la tête. « Ça te dirait d’y aller ? »l. 3675

Nous sortons de la cour par le porche arrière, qui donne sur une venelle peu entretenue. Noémie marche quelques pas devant, simplement heureuse de profiter de sa nouvelle liberté. Elle laisse dans la neige les empreintes de vieilles baskets, qui ne tiennent à ses pieds que grâce à d’épaisses chaussettes, de toute façon nécessaires par ce froid. Elle garde ses mains dans les poches de mon ancienne parka, trop grande pour elle, qui lui descend jusqu’auxl. 3680 genoux.

Nous descendons les ruelles, suivons les passages, traversons les cours. Je sais pourquoi je préfère la nuit. Elle embellit la ville. Elle cache dans ses ténèbres la misère des ruelles, et met en valeur la richesse dégoulinante des rayons qui luisent alors de tous leurs néons. Le jour rayons et ruelles perdent de leur magie.l. 3685

Nous arrivons devant les grilles. Leur peinture verte écaillée et le revêtement délabré du mur laissent à penser qu’ils ne seront bientôt plus capables de retenir la nature sauvage qu’ils renferment.

« Nous allons faire le tour, expliqué-je à Noémie. Plus loin, il y a un trou dans le mur d’enceinte. »l. 3690

Nous longeons les grilles, au travers desquelles Noémie lorgne avec envie les plantes laissées à l’abandon. Les grilles sont bientôt remplacées par un haut mur surmonté de tessons de verre, mur qui plus loin s’effondre sur le trottoir, laissant une brèche. Juste derrière le mur, une zone dépourvue de verdure mais recouverte de débris de verre et de restes de canettes montre que l’endroit connaît une certaine fréquentation. Mais qui franchit la barrière végétale ? J’entraînel. 3695 Noémie entre les branches folles des arbres, d’où nous recevons quelques paquets de neige.

Bientôt, nous retrouvons la trace d’anciennes allées, et nous nous enfonçons au cœur du jardin. Je ne sais pas si l’on peut encore appeler ça un jardin. La végétation a encore quelques restes de rigueur, au-dessus desquels elle exprime la folie d’une forêt. C’est une forêt née dansl. 3700 la ville. Au cœur du jardin, là où se trouvait une grande place pavée, reste encore une petite clairière, avec un banc tenant encore debout. On entend le doux clapotis de la rivière artificielle, non loin. Je m’assois sur le banc, laisse à Noémie le soin de découvrir les lieux. Je songe à un dessin. Un dessin avec beaucoup de blanc, des arbres blancs, un ciel blanc. Et, là, pas tout à fait au milieu, mais presque, une petite fille,l. 3705 pas Noémie, non... Peut-être une petite fille comme l’a été Noémie il y a quelques années. Comme je l’ai été aussi. Et en couleur, la petite fille. Un rayon de soleil dans le terne de la ville. Une idée à essayer, quand je retournerai au café. Si je retourne au café...

Noémie n’est pas très loin, mais ne me regarde pas. Je me baisse, attrape de la neige et luil. 3710 lance une boule. Elle ne met pas longtemps à me répondre, et nous terminons la matinée trempées.

Sur le chemin du retour, nous croisons un journal égaré. Tombé depuis peu, seule sa couverture est mouillée par la neige. En dessous d’un bandeau « révélations sur les milices secrètes d’aléateurs », un attentat terroriste s’étale en une. Querelle d’un autre monde à proposl. 3715 de multinationales, de masses d’argent et de voyages spatiaux. J’explique brièvement à Noémie de quoi il retourne.

« Pourquoi les terroristes veulent les empêcher d’aller dans l’espace ?

— Je n’en sais rien, je réponds. Peut-être qu’ils pensent qu’avant d’aller dans l’espace, on ferait mieux d’apprendre à vivre ici. Peut-être qu’ils ont simplement envie de les embêter... Toutl. 3720 ça ne nous concerne pas. Les uns comme les autres doivent être des gens qui n’ont pas à s’inquiéter pour savoir où ils vont dormir et ce qu’ils vont manger. Alors ils essayent de s’occuper. »

Nous revenons dans la cour, notre cour. Les broussailles arborent un air triste sous la grisaille de midi. J’ouvre la porte, laisse entrer Noémie, referme.l. 3725

« Vous voilà ! »

Lilith est assise nonchalamment sur l’une des chaises, les jambes croisées, la tête penchée en arrière, une cigarette à la main.

« Éteins ça, s’il te plaît, lui demandé-je. J’ai pas envie que ça sente le tabac pendant des heures.l. 3730

— C’est déjà trop tard, de toute façon, soupire-t-elle. Alors je peux finir celle-ci. »

À cause de la bataille de boule de neige, mon pantalon est trempé. J’en cherche un sec dans l’étagère.

« Faut que tu viennes, reprend Lilith. Faut que je t’emmène voir des gens. »

Je change de pantalon.l. 3735

« Noémie, reste pas avec tes vêtements trempés, conseillé-je. Tu vas attraper froid. »

Je mets à sécher mon ancien pantalon sur le dossier de l’autre chaise.

« Tu m’écoutes ? » lance Lilith.

Je me tourne vers elle, et dévisage la grande jeune femme dans sa longue robe noire, quil. 3740 prend ses aises en attendant que je lui obéisse. « Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas que tu m’aides. Je te suis très reconnaissante pour la loge, mais je ne veux plus de toi.

— Il faut que je te présente à des gens, répète-elle dans une bouffée de fumée. C’est eux, pas moi, qui pourraient t’aider.l. 3745

— Parce que tu leur as demandé », répliqué-je.

Elle hausse les épaules, se lève. Enfile élégamment sa longue veste bleu marine, la boutonne. S’approche de la porte. « Bon, tu viens ?

— Nous n’avons même pas encore mangé, protesté-je. Je veux bien rencontrer tes gens qui veulent nous aider. On n’a qu’à décider d’une date. S’ils ne peuvent attendre que nous ayonsl. 3750 mangé, je n’ai pas envie de recevoir leur aide.

— Il y aura à manger, là où je t’amène. Dépêche-toi ! Tu peux aussi venir, Noémie. »

Je me tourne vers cette dernière. Celle-ci me regarde, je vois bien qu’elle ne comprend pas pourquoi je refuse avec tant d’insistance l’aide qui nous est offerte. Aide que je ne peux pas raisonnablement refuser, de toute façon. Il va bien falloir qu’elle ait quelque chose dans sonl. 3755 assiette. Sans rien dire, je saisis ma veste. Un sourire se dessine vaguement sur le coin des lèvres de Lilith tandis qu’elle jette un regard triomphant vers Noémie. Toujours aussi manipulatrice.

Nous ressortons, Lilith marche d’un pas rapide, ponctué par le claquement sec de ses talons sur les pavés. Quand elle marche, on croirait que la ville s’ouvre devant elle pour lui laisser place.l. 3760 Nous glissons dans son sillage. Elle avance tout droit, qu’importent les ruelles ou les boulevards. Elle franchit la ville, ne s’y plonge pas.

« Nous y sommes », annonce-t-elle.

Elle ouvre dans un grincement une porte métallique, grise, percée par hasard au milieu d’un mur. Poussant Noémie devant moi, j’entre à mon tour. En refermant la porte, je note que lal. 3765 serrure a été forcée. Nous descendons un long escalier en colimaçon. Le gris du béton est éclairé régulièrement par des néons poussiéreux. En bas, un petit tunnel, qui débouche dans une immense galerie.

« Les anciennes voies du métro », annonce Lilith. Les échos transmettent le message aux extrémités du tunnel. Elle se met à marcher sur la coursive qui longe la paroi. Lel. 3770 vacarme de ses talons sur les grilles métalliques commence à me porter sur les nerfs. Comment ai-je pu, un jour, la supporter ? Noémie marche en silence devant moi, jetant par moment des coups d’œil inquiets aux flots noirâtres qui clapotent dans le fond de la galerie.

Nous aboutissons sur un vaste quai. Lilith se dirige d’un pas sûr vers une porte.l. 3775 Derrière, un escalier métallique qui descend. En bas, encore une porte. Elle frappe trois coups.

« Qui va là ? demande une voix assourdie par la porte.

— Lillaka, répond Lilith. Avec mes invités. »

La porte s’ouvre. Un homme la salue de la tête. Elle nous entraîne dans un couloir, versl. 3780 une salle où une vingtaine de personnes sont réunies autour d’une table. Elle nous emmène discrètement dans un coin, trouve trois chaises. On remarque notre arrivée, mais les conversations ne s’interrompent pas. Lilith se penche vers sa voisine, une dame d’un certain âge, et lui chuchote quelques mots. La dame lui sourit, se lève et sort.l. 3785

Je me tourne vers l’orateur actuel, qui termine sa tirade : « Nous ne pouvons pas accepter cette diffamation. Je pense qu’une réaction forte et visible est nécessaire. Voilà. Le prochain sur le tour de parole est Alex. »

Le nommé Alex prend la parole. Mais les regards restent un temps fixé sur son prédécesseur, qui semble occuper une place plus importante que la simple gestion du tour de parole. Son visagel. 3790 s’est fermé en une expression neutre, il écoute attentivement.

« ... et puisque personne ne connaît notre existence, à quoi bon démentir quoi que ce soit ? argue Alex. Nous ne ferions que rentrer dans leur jeu. C’est uniquement cela qu’ils cherchent ! Ignorons-les, ils ne nous feront du tort que si nous nous sentons visés. Tout ce que nous pourrions faire serait de la mauvaise publicité !l. 3795

— Nina, à toi.

— Je suis d’accord avec Alex, lance une femme de l’autre côté de la pièce. Christophe, tu as trop vécu sous terre pour bien te rendre compte de la portée de cet attentat. Ils ont beau nous accuser, personne ne fait le lien avec nous, pour la bonne raison que personne ne sait que nous existons. Nous sommes un mouvement clandestin. Clandestin, Christophe ! Tu sais ce que ça veutl. 3800 dire ? Tu peux regretter le temps où tu distribuais des tracts à la sortie des rayons, tu peux regretter que l’on ait arrêté d’essayer de recruter du monde et de nous faire connaître, mais je te rappelle que c’était ça ou disparaître. Nous devons rester dans l’ombre, et tous tes stratagèmes pour essayer de nous innocenter aux yeux d’un peuple qui n’en a rien à faire, tous ces stratagèmes ne serviront à rien... et ne leur arriveront probablement pas auxl. 3805 oreilles. »

Les regards semblent timidement approbateurs, mais se tournent surtout vers Christophe, attendant sa réaction.

« Très bien, commence-t-il, amer. Nous allons laisser passer. Mais je désire que vous y réfléchissiez encore, que tout le monde ici ait bien pris la mesure de ce qui nous arrive. C’est lal. 3810 première fois que les gens de XXIIe siècle nous attaquent publiquement. Nous surveillons depuis longtemps leurs activités, et probablement eux les nôtres. Mais ils ne nous ont jamais fait le moindre signe. Pourquoi ce changement ? Serions-nous devenus plus forts, plus inquiétants pour eux ? Soyons réaliste, ça serait même plutôt le contraire. Alors que devons-nous en déduire ? Qu’ils passent à la vitesse supérieure ? Après tout, les années qui les séparent de leur butl. 3815 diminuent... Ce ne sont pas nos adversaires habituels. Et il faut que cela nous reste à l’esprit.

« Passons maintenant au point suivant... »

La porte s’ouvre discrètement, et la dame à laquelle avait parlé Lilith entre, suivie d’un adolescent, tous deux chargés d’un plateau-repas. Ils se dirigent vers nous.l. 3820

« Tenez ! » chuchote la dame, me donnant un plateau, tandis que Noémie reçoit l’autre. « Merci ! » Ils vont ensuite s’asseoir tous deux. Entre-temps, la discussion a continué, dissertant sur la nécessité d’occuper des salles dans une nouvelle station de métro. Renonçant à essayer de comprendre, je me concentre sur mon assiette.

La salle dans laquelle nous sommes est gris béton, néons au plafond dont la moitié clignote.l. 3825 Les murs ont été décorés par des militants à l’âme artiste, pot de peinture à la main. On y lit des slogans pleins d’espoir, en calligraphie coulante. J’observe d’un œil critique la fresque du coin, là, tout en rouge et noir. On y voit l’œuvre collective de beaucoup d’enthousiasme et de quelque peu de talent.

Raclements de pieds de chaises sur le sol carrelé. Brouhaha des commentaires entrel. 3830 voisins. Les gens se lèvent, sortent. Fin de la réunion. La salle finit quasiment vide : il ne reste que quelques personnes qui terminent de mettre en ordre des notes, Lilith, la dame qui nous a apporté les plateaux, ainsi que Noémie et moi, qui continuons à manger.

« Maintenant que nous avons de la place, approchez-vous d’une table, nous invite la dame.l. 3835 Allez, venez ! Vous serez mieux installées. » Nous lui obéissons, et allons nous asseoir autour d’une table. « Lilith, enfin, Lillaka comme je suis censée l’appeler ici, se reprend-elle, m’a dit que vous aviez quelques difficultés. Je me nomme Julian.

— La jeune demoiselle ici présente s’appelle Noémie. Et moi, c’est Mélodie. En tout cas, merci pour ce repas. Mais avant d’aller plus loin, vous pourriez nous expliquer où nous sommes,l. 3840 et qui vous êtes, tous ? »

Julian se tourne vers Lilith : « Que leur as-tu déjà dit ?

— Rien, répond celle-ci. Je connais assez bien Mélodie pour savoir ce que j’avais à faire, se justifie-t-elle face au regard réprobateur de Julian.

— Bon, reprend cette dernière. Alors je vais vous expliquer rapidement. Vous êtes dans lesl. 3845 galeries de l’ancien métro, dans les salles d’une station. Cette station est occupée par les membres du groupe Diego. C’est une organisation clandestine, qui regroupe les gens qui en ont marre de la logique des rayons et aimeraient vivre dans une société plus juste. Bon, en gros. Après, il y a plusieurs tendances. Nous sommes issus de la fusion de plusieurs groupements politiques, après leur interdiction lors de la réforme sur lal. 3850 sécurité des communications de 2070. Notre activité consiste à mettre plus ou moins des batons dans les roues des rayons, en montrant combien toute cette société est absurde.

— En posant des bombes dans le métro ? lancé-je, mi ironique, mi curieuse.

— Non ! s’exclame un homme plus loin, levant le nez de ses notes épaisses. Parmi lesl. 3855 fondateurs de Diego, il y avait des anciens activistes d’Intervention Immédiate. Ils ont utilisé par le passé des méthodes violentes, et dès que l’on a su qu’ils étaient venus avec nous, on nous a tout de suite accusés de reprendre leurs méthodes. C’est complètement faux, ces gens avaient renié leurs anciens actes, conscients que ça n’avait rien changé. Nous avons toujours refusé ces méthodes. Mais ça n’a jamais empêché nos détracteurs de nous calomnier. Et voilà que çal. 3860 recommence avec XXIIe siècle !

— Qu’est ce vous voulez dire ? demandé-je.

— XXIIe siècle, explique Julian, c’est une organisation officieuse de gens influents un peu partout dans le monde. Des hommes d’affaires, des politiques... Ils disent qu’ils sont un groupe de réflexion sur ce que doivent devenir nos sociétés pour le siècle prochain. Avec des projetsl. 3865 inquiétants. Ils se disputent régulièrement avec le Consortium Planétaire. Celui-ci considère benoîtement que le salut de l’humanité est dans l’espace, tout en espérant surtout tirer d’importants bénéfices des ressources des autres planètes. XXIIe siècle défend plutôt que si nous avons de plus en plus de mal à vivre sur notre planète, rien ne sert d’aller ailleurs, où les mêmes problèmes se reproduiront. Pour eux, le problème est que nous sommesl. 3870 beaucoup trop nombreux. Qu’il faudrait créer sur Terre des sortes d’enclaves paradisiaques où vivraient ceux qui le méritent, et laisser doucement mourir le reste du monde. Les politiques anti-immigration actuelles sont le résultat direct de l’action de XXIIe siècle.

« Ça fait un moment que nous les surveillons. Nous avons de fortes raisons de croire qu’ilsl. 3875 sont liés à l’attentat récent, et nous sommes sûrs qu’ils sont à l’origine du communiqué de presse indiquant que nous pourrions être les auteurs de cet attentat. Voilà pour nous. Vous avez d’autres questions ? »

Je garde le silence le temps d’assimiler toutes ces informations. Lilith était impliquée dans tout cela, et ne m’en avait jamais parlé ! En même temps, je lui aurais probablement dit qu’ellel. 3880 était stupide de croire pouvoir changer le monde. C’est peut-être pour ça qu’elle ne m’a rien dit avant de m’emmener ici.

« D’après Lilith, vous avez toutes les deux des difficultés financières, reprend Julian. Nous pouvons vous héberger dans nos locaux. Un certain nombre de nos membres vit dans les stations, faute d’être en sécurité à la surface. Et bien évidemment, je vous invite fortement à rejoindrel. 3885 nos activités.

— Et vous n’avez pas peur que je vous espionne ? m’étonné-je. Que je sois à la solde de vos ennemis, qu’un jour je m’échappe et vous dénonce ?

— J’ai toute confiance en Lilith, rétorque posément Julian. Même si certains – s’ils le savaient – s’offusqueraient de son manque de respect pour les procédures... » Sourire espiègle del. 3890 l’intéressée.

« Écoutez, commencé-je, je vous suis très reconnaissante de votre offre. Nous sommes en difficulté, c’est vrai. Ça me fait plaisir de voir qu’il y a encore des gens qui refusent la société stupide dans laquelle on vit, et même si je préférerais en savoir tout de même un peu plus sur ce que vous faites, je pense que j’accepterais volontiers de vous aider. Mais je refuse de vivrel. 3895 enterrée et cachée. Je préfère devoir me débrouiller autrement et rester à la surface. Ce n’est pas une vie pour moi, et encore moins pour Noémie qui n’a déjà pas assez vu le ciel pendant son enfance.

— Je comprends tout à fait, répond Julian. Entre nous, ça m’arrive de plus en plus souvent de me dire la même chose. Mais cela ne nous empêche absolument pas de vous aider –l. 3900 modestement, nous n’offrons pas de miracles. Même sans argent, vous allez avoir besoin de vous nourrir et de vous habiller... »

À ce moment, la porte de la salle s’ouvre. Le nommé Christophe entre, balaye la salle des yeux, trouve Julian, et vient vers nous en claudiquant. Il semble avoir une jambe blessée, qui lui tire des grimaces à chaque pas. Il s’assoit.l. 3905

« Julian ! l’interrompt-il. Désolé – je n’ai toujours pas de nouvelles d’Aline. On ne l’a pas revue depuis hier soir ! Tu peux dire tout ce que tu veux, mais il va vraiment falloir qu’on la recherche. Et qu’on la retrouve ! Tu sais très bien que dehors, elle est en danger, et qu’elle est un danger pour nous. Elle n’aurait jamais dû revenir.

— C’est une grande fille qui sait très bien se débrouiller tout seule, rétorque Julian. Si ellel. 3910 veut te revoir, elle reviendra. Tu la connais. Pour l’instant, laisse-la tranquille.

— On m’a dit qu’elle était passée te voir, hier soir, ajoute Christophe d’un ton suspicieux. Juste après... qu’on s’est vus.

— En effet. Et elle ne m’a dit ni où elle allait, ni ce qu’elle comptait faire, abrège Julian. Mais si tu veux bien m’excuser, je suis en train de m’occuper d’une autre affaire. »l. 3915

Christophe se tourne alors vers Noémie, Lilith et moi.

« Voici donc les nouvelles recrues que tu as enrôlées, Lilith ? lance-t-il, ironique.

— Nous n’avons enrôlé personne, réplique Julian. Nous allons uniquement les aider.

— Les aider ? s’exclame Christophe. Uniquement ? Des gens de la surface ? Mais nous nel. 3920 sommes pas une œuvre de bienfaisance, Julian ! Que nous aidions ceux qui partagent notre lutte, c’est évident ! Mais nous ne pouvons pas aider le monde entier juste pour qu’il se dore au soleil !

— Christophe, coupe Julian. Je te rappelle que je suis chargée de la gestion de l’intendance de cette station. Et que je sais parfaitement que nous sommes capables d’aider ces jeunesl. 3925 filles.

— Et moi, rétorque Christophe, je dois répondre devant nos militants, qui s’échinent pour que nous puissions continuer nos actions, de ce qui est fait de leur travail ! Je ne vais certainement pas leur dire que nous faisons de la charité !

— Il me semble, reprend Julian, que nous sommes ici parce que nous refusons la sociétél. 3930 individualiste qui gouverne le monde d’en haut. Je croyais que nous étions ici pour aider les autres... Me serais-je donc, après toutes ces années, trompée ?

— Arrêtez ! m’exclamé-je. Ne vous battez pas ! Je reconnais que nous avons besoin d’aide, mais loin de moi l’idée de demander à vivre à vos frais ! Je serai tout à fait heureuse de pouvoir vous aider en dédommagement. Ça me semble parfaitement normal !l. 3935

— Très bien ! répond Christophe, en lançant un regard victorieux à Julian. Vous restez à la surface ? Elle ne vous a tout de même pas proposé de vivre ici ?

— Nous restons à la surface, confirmé-je sans plus de détails.

— Alors j’ai un job parfait pour vous. Il est d’une importance capitale que vous retrouviez une jeune fille nommée Aline. Je vais vous passer des photos. Elle doit être quelquel. 3940 part dans cette ville. Cherchez-la tout le temps, n’importe où. Dans les endroits où quelqu’un, qui comme vous n’a pas d’argent, peut aller. Et, ajoute-il pour Julian, vous ne serez pas les seuls à la chercher. Je vais dépêcher d’autres groupes de recherche dès maintenant. »

Sans un mot de plus, il se lève et repart en claudiquant.l. 3945

Julian nous jette un regard désolé : « Bon. Vous savez ce qu’il vous reste à faire. Lilith va vous donner des provisions, et se chargera d’organiser votre ravitaillement régulier. Christophe va vous donner les informations qu’il vous faut pour votre travail, et vous pourrez partir. Bonne chance ! »

Lilith se lève. « Suivez-moi. » Nous remercions Julian, et prenons congé.l. 3950

Retour au noir du tunnel. Bientôt, nous serons à nouveau dehors, à la surface. « Ça fait longtemps que tu es impliquée dans tout ça ? demandé-je à Lilith.

— Quelques années, répond-elle, évasive. J’ai d’abord connu Julian. Nous avons... quelques talents en commun. Elle était déjà mouillée dans ce genre de mouvements depuis longtemps. Vu que je partageais assez ses idées, j’ai fini par y rentrer aussi. Voici notre station d’arrivée. Plusl. 3955 qu’un escalier, et nous serons à l’air libre. »

Chapitre 5
Frédéric

« Vous voulez prendre le tram ? C’est pas loin, mais si vous préférez...l. 3960

— Je peux marcher, quand même... me rétorque-t-elle d’une voix faible.

— L’enseigne est visible, là-bas. Vous voyez ? »

Je lui montre les néons clignotants « Débit de boissons » qui ressortent dans la nuit tombante. Le vent se fait cinglant, elle frissonne. La porte automatique du rayon s’ouvre devant nous. Je l’entraîne vers une petite table, dans un recoin aussi à l’écart qu’on peut l’être dans unl. 3965 rayon. Elle s’assoit.

« Que voulez-vous prendre, demandé-je. Un café ? » Ça n’a pas l’air de l’enchanter. « Un chocolat chaud ? » Elle acquiesce faiblement.

Je me dirige vers les machines, placées en cercle au milieu du rayon, fais la queue derrière celle pour le café. Je m’excuse mentalement de me servir en premier, car ainsi son chocolat seral. 3970 plus chaud. La personne devant moi tourne les talons et s’en va avec son breuvage. Suivant les instructions de l’écran, j’« Insérez votre carte » ; « Sélectionnez votre produit » ; « Café » ; « Sucre : non » ; « Pourboire électronique : 0 » ; « Validez » ; « Commande effectuée ». Suivi d’un « Le rayon bancaire nous informe que votre carte a bénéficié d’un prêt automatique pour proximité de découvert. Vous êtes invité à vous y rendre pour signature dul. 3975 contrat. »

L’engin gargouille, grogne, vibre, puis un gobelet en carton tombe, se remplit d’un liquide noir. Je manque de me brûler en le saisissant. Je recommence ensuite la procédure devant le distributeur de chocolats chauds. Dans la file d’attente, je l’observe du coin de l’œil. Elle essaye de reprendre contenance, alterne entre des expressions résolues de ça y est, ça va mieux et cellesl. 3980 désespérées de je suis la personne la plus malheureuse du monde – à jamais. La machine me rappelle également que le rayon bancaire me transmet ses amitiés. Je récupère le chocolat chaud, et avance d’un pas pressé vers la table, pour pouvoir poser les gobelets avant qu’ils ne m’aient brûlé les doigts. Je m’assois en face d’Aline. Pousse le chocolat chaud vers elle.l. 3985

Elle pose ses mains autour, pour se réchauffer. Je trempe les lèvres dans le café : encore trop chaud. Nous restons un moment à nous regarder, sans rien dire. Elle a l’air terriblement abattue. Au bout d’un moment, je détourne le regard, ça ne se fait pas de regarder les gens comme cela !

« Pourquoi étiez-vous en garde à vue ? demandé-je pour briser le silence, connaissantl. 3990 parfaitement la réponse.

— Vous pouvez me tutoyer, vous savez, dit-elle doucement.

— Toi aussi, alors », je réponds. Elle sourit.

« Je me suis... brouillée avec Christophe, commence-t-elle. L’ami dont je t’avais déjà parlé.l. 3995

— Celui qui vit dans le métro, ajouté-je.

— C’est ça. Nous nous sommes disputés. De toute façon, il ne voulait pas que je revienne, il voulait me faire repartir.

— Et ?

— Et je me suis enfuie, lâche-t-elle difficilement.l. 4000

— Ce n’est pas ce qu’il voulait ?

— Pas vraiment. Il ne voulait pas que je parte comme ça. Moi je ne voulais pas partir, mais si je ne partais pas, il allait me faire retourner à Francfort. Là où j’étais avant de venir, précise-t-elle.

— Pourquoi ce Christophe t’obligerait-il à aller quelque part ? »l. 4005

Elle se mord la lèvre. Regarde autour d’elle, scrute la pièce, les gens autour. Se penche.

« Je ne devrais pas te dire ça, chuchote-elle. Surtout ici. C’est pour ça qu’il ne veut pas que je sorte comme ça. Si tu veux... il est le coordinateur d’un groupe politique clandestin. Il... il m’a sauvé la vie, il y a quelques années. Il m’a protégée, ensuite, m’al. 4010 cachée. Mais... Il n’a plus trop envie de me voir. Et moi si. Il m’avait trouvé une autre cachette, à Francfort. J’y suis restée un an. C’était interminable, la pire année de ma vie. On m’a dit qu’il avait eu un accident, qu’il était blessé. Je suis revenue. Il n’a pas changé.

— Donc tu ne peux pas vraiment retourner dans le métro.l. 4015

— Non... » Son visage se ferme. Cette idée l’accable. « C’est possible qu’il ait demandé à ce que l’on me retrouve. C’est sûr, même.

— Pour te faire revenir ?

— Pour me faire repartir. Mais repartir dans un endroit où il sera sûr que je ne pourrai pas lui causer du tort. Ou plutôt causer du tort à son organisation. Car c’est son organisation quil. 4020 importe. Plus que moi, en tout cas. »

Elle cligne des yeux, essaye de retenir une larme.

« Tu veux des mouchoirs ? » Elle acquiesce en reniflant. Elle se mouche pour dissimuler que ce sont ses larmes qu’elle essuie.

J’essaye de relancer la conversation : « Ces gens qui te cherchent... tu les connais ? Je veuxl. 4025 dire... pour leur échapper...

— Moui. Je dois probablement tous les connaître. La plupart sont sympas. Mais ils obéiront à ses ordres, et me ramèneront en bas. Dessous, en réunion, ça discute beaucoup, personne n’est d’accord. Mais en surface, tout le monde obéit sans discuter. Ceux qui ne le font pas disparaissent souvent rapidement. Il y a quelques têtes brûlées qui tiennent tête à Christophe.l. 4030 Mais elle sont rares...

— Et tu en fais partie ?

— Non... enfin... Je ne suis pas une de ses militantes. Je n’ai rien choisi du tout. Ça m’est... tombé dessus.

— Comment ça ? »l. 4035

Elle trempe ses lèvres dans le chocolat chaud, boit sa première gorgée. Cela me rappelle que mon café est en train de refroidir.

« Je suis la fille de Michel Senav. Mon père était un ingénieur du Consortium Planétaire. Il a été tué dans l’attentat de 2091, à Jacksonville. Lors de la réception pour fêter le rachat de Cap Canaveral...l. 4040

— Toutes mes condoléances.

— ... à l’époque, continue-t-elle, j’avais un copain que j’avais rencontré quelques mois plus tôt. Le soir de l’attentat, on était partis plus tôt de la réception. Avant que la bombe n’explose. Ce copain m’a ramenée en Europe. Il disait qu’il voulait me mettre en sécurité. Je me suis retrouvée enfermée dans un grand manoir, quelque part, avec d’autres personnes. Des proches del. 4045 gens du Consortium Planétaire. On nous a expliqué que nous étions des otages, pour servir de monnaie d’échange contre le Consortium Planétaire. Et ce copain – elle crache le mot – était de mèche avec eux. J’ai appris après que c’est lui qui a posé la bombe. Il s’est servi de moi... »

Un voile de tristesse passe sur son regard. Un tristesse dont elle a déjà fait le deuil, aul. 4050 contraire du chagrin aigu des évènements récents.

« Ceux qui nous avaient enlevés faisaient partie d’une organisation nommée XXIIe siècle. Nous avons été libérés par Christophe. Il n’était qu’un simple militant, à l’époque. Les différents otages ont été cachés un peu partout. J’ai voulu rester... près de Christophe. Il n’était pas vraiment enchanté, mais a accepté. Au bout de quelques années, nous ne nous supportionsl. 4055 vraiment plus. Il m’a forcée à aller à Francfort. »

La violence de la tragédie me prend progressivement. Et après tout ce qu’elle a vécu, mes soupçons étaient forcément infondés !

« Ce groupe... commencé-je, celui de Christophe, t’a libérée... je veux dire, ce sont des gens bien, non ? Pas des poseurs de bombes, comme ceux qui t’avaient enlevée ? »l. 4060

Elle me regarde avec un drôle d’air, se demandant où je veux en venir. « Que veux-tu dire ?

— Tu sais qu’il y a eu récemment un attentat en ville, me lancé-je. On dit que ça s’est fait depuis les galeries du métro. Un moment, j’ai cru... cru que ça pouvait être vous. »l. 4065

Elle me lance un regard inquiet. « Je... je ne crois pas, hésite-t-elle. Je veux dire : je n’ai jamais entendu parler de ça en bas. Et je suis certaine que quasiment tout le monde, là-bas, est absolument contre ! Mais... Christophe m’inquiète. Il est blessé. C’est pour ça que je suis revenue. Il n’a pas voulu me dire comment c’est arrivé. Personne ne semble le savoir. J’ai peur... qu’il ait fait quelque chose du genre. Pourquoi ne dirait-il rien sinon ? Je... je ne sais pas. Je ne veux pas yl. 4070 penser. »

Nous restons silencieux un moment.

Un employé du rayon s’avance vers nous. « Excusez-moi, jeunes gens : vous n’avez pas consommé depuis au moins une demi-heure. C’est contraire au règlement. Je sais que les rappels de consommations sont en panne – il désigne un petit écran encastrél. 4075 dans la table – mais le règlement, c’est le règlement. » Il se dirige vers une autre table.

« Écoute, proposé-je à Aline, si tu veux, en attendant d’avoir une meilleure solution, je peux t’héberger. »

Elle hésite. Après tout, je suis quasiment un inconnu pour elle. Mais elle n’a pas d’autrel. 4080 possibilité. Elle hoche faiblement de la tête.

Nous nous levons, sortons du rayon. La nuit a déjà noirci le ciel et allumé la rue par les vitrines des rayons. Le froid nous tombe brutalement dessus dès que la porte automatique se referme, elle frissonne. « Prends ma veste », proposé-je, comme dans les films. Elle accepte. Nous allons à la station de tramway la plus proche, montons dans lal. 4085 rame déjà à quai. celle-ci est déjà complètement pleine des gens qui rentrent de leur travail. Les portes se referment. Elle est collée contre moi. Plus exactement, elle est compressée contre moi. Une secousse, je la retiens par le bras. Mais qu’est-ce que je fais ?

« Prochaine station : quais Alexander Gerschenkron. Rayons desservis : boucherie, soinsl. 4090 dentaires, animalerie tropicale. »

À chaque fois que la porte s’ouvre, nous devons nous serrer pour laisser entrer ou sortir d’autres passagers. Elle s’est enfermée dans un silence profond, le visage clos, le regard fixe. Elle tremble légèrement, plus d’émotion que de froid, vu la température dans rame.l. 4095

Le tramway ralentit et s’arrête. « Le service tramway doit actuellement faire face à une interruption de service, annonce une voix grésillante. Reprise du trafic prévue dans un quart d’heure. En attendant, par mesure de sécurité, vous êtes priés de sortir des rames. »

Les portes s’ouvrent. Les passagers descendent volontiers sur la chaussée, plutôt contents del. 4100 trouver un peu d’air et d’espace. On regarde les montres, on s’impatiente.

« Ce n’est plus très loin, dis-je. Avançons. »

Nous commençons à marcher, nous nous éloignons un peu de la foule des passagers. Nous avançons dans la boue neigeuse qui couvre la chaussée après une journée de fonte sous les pas des passants.l. 4105

Aline pousse un cri étouffé. « Pas un mouvement. Continuez à avancer ! » souffle une voix derrière elle. Je me retourne. Un homme menace Aline d’une arme cachée sous le manteau, deux autres l’encadrent, en retrait. « Si vous tenez à elle, faites ce qu’on vous dit, me lance l’un des deux. Avancez. Pas d’histoire. »

On nous fait avancer ainsi quelques dizaines de mètres. Là se trouve un véhicule de livraison.l. 4110 L’un des hommes ouvre la porte arrière. On nous fait monter, on nous enferme, dans le noir. Le véhicule démarre.

« Ce sont eux qui te recherchent ? demandé-je à Aline, en essayant de couvrir le bruit du moteur.

— Non, répond-elle. Je ne les connais pas, et ils n’auraient pas agi comme ça. Et dansl. 4115 tous les cas, ils ne t’auraient pas pris. La dernière chose que veut Christophe, c’est d’avoir des gens supplémentaires à sa charge. Je ne sais absolument pas ce qui se passe. »

Le véhicule fonce, les cahots nous font nous bousculer. Elle pousse un petit cri de douleur, elle s’est cognée.l. 4120

Le véhicule s’arrête, on entend des claquements de portières, des voix assourdies. Le haillon s’ouvre, laissant entrer une raie de lumière. On nous fait sortir. Nous sommes devant la vitrine d’un rayon hôtel. Le fourgon s’en va. On nous fait entrer, et avancer rapidement vers l’ascenseur, sans un pas vers la réception. L’ascenseur n’est pas très grand, et les hommes nous poussent sans ménagement à l’intérieur, puis montent à leur tour.l. 4125 Coincé entre une paroi et l’un de nos ravisseurs, je ne peux voir l’étage demandé. L’ascenseur vibre, se met à grimper. Il s’arrête, les portes se rouvrent, les hommes ne bougent pas. « C’est complet », dit l’un. La porte se referme, l’ascenseur reprend son ascension.

Enfin nous arrivons au bon étage. Nous sortons, toujours escortés. En vitesse, ils nousl. 4130 emmènent jusqu’à une porte, l’ouvrent et nous font entrer.

« Vous allez rester ici bien sagement. On reviendra vous chercher si nécessaire. »

Ils referment la porte, la verrouillent. J’attends quelques instants, m’en approche et essaye de l’ouvrir : impossible. Je me retourne. Aline s’est avancée, et explore l’endroit. Elle allume la pièce au bout du couloir. Ce n’est pas une chambre d’hôtel. C’est une vraie suite. Là un canapé, unel. 4135 baie vitrée qui donne sur un grand balcon... mais les fenêtres sont toutes bloquées. L’endroit est luxueux, mais clos.

« Je vais prendre une douche », lance Aline en s’enfermant dans la salle de bain.

Je refais un tour du propriétaire – si j’ose dire. Rien de bien passionnant, sinon que ça en met plein la vue, et que c’est la première fois – et probablement la dernière – que je mets les piedsl. 4140 dans en endroit aussi dégoulinant de richesse. Pourquoi donc nous avoir enfermés ici ? Lorsqu’on enlève les gens, normalement, on les enferme dans une cave grise et nue, avec une trappe en bas de la porte pour y passer un repas tous les matins. En tout cas, c’est comme ça dans les films. Faudra que je demande à Aline, puisqu’elle a déjà expérimenté la chose. Et parce que c’est un prétexte comme un autre pour luil. 4145 parler.

Je m’assois dans un grand fauteuil moelleux. J’ai faim. Mais je n’ai pas l’impression de pouvoir compter sur nos ravisseurs pour penser à cela.

Aline ressort de la salle de bain, dans un peignoir portant le logo de l’hôtel. Elle se tourne vers moi. Je détourne le regard.l. 4150

« Il n’y a qu’un lit », remarque-t-elle.

En effet. « Je dormirai dans le fauteuil », proposé-je. Elle accepte, se glisse sous les couvertures, éteint la lumière. « Désolée, je suis crevée. »

Je crois que je peux dire adieu à l’idée même de repas. Je ferme les yeux, essaye de trouver un semblant de sommeil. Ce qui se révèle complètement impossible. Est-ce le café ? Ou le faitl. 4155 que des épisodes de la journée, particulièrement ceux à partir du moment où je l’ai revue, circulent en boucle derrière mes paupières ?

J’entends de vagues sanglots étouffés, quelques reniflements. Je ne suis pas le seul à ne pas dormir. Je rouvre les paupières, change de position, et fait grincer le fauteuil au passage.l. 4160

« Tu dors ? me demande-elle en chuchotant.

— Je ne crois pas.

— Je peux allumer ? »

La lumière revient. Elle me regarde avec un demi-sourire.

« Je n’arrive pas à dormir, ajoute-t-elle.l. 4165

— Moi non plus. Tu crois qu’ils vont nous laisser là longtemps ?

— Aucune idée. »

Nous restons un moment silencieux. Je me lève, fouille distraitement dans le tiroir d’un guéridon. Trouve du papier à lettre, et un stylo. M’appuie contre le mur, et commence à gribouiller.l. 4170

« Tu dessines ? » me lance-t-elle de l’autre bout de la pièce.

« Non. »

Elle se lève et s’approche. Regarde par-dessus mon épaule.

« On dirait un dromadaire, dit-elle catégoriquement.

— C’est un ballon dirigeable », corrigé-je.l. 4175

On se regarde, elle rit.

Le bruit d’une serrure qui s’ouvre. Nous fixons la porte. Cinq personnes entrent. Referment derrière elles. Je sens à côté de moi qu’Aline est gênée de se retrouver en peignoir devant eux. Les trois hommes qui nous ont enlevés sont là. Mais devant eux se trouvent une femme et un homme, qui échangent à voix basses des commentaires avant de s’avancer versl. 4180 nous.

« Aline Senav, n’est-ce pas ? lance la femme. Et vous ? Votre nom ? » me demande-t-elle.

Je ne réponds pas.

« Qu’importe ! reprend-elle. Maintenant que vous êtes ici, vous y restez. Vous allez lui tenir compagnie.l. 4185

— Je suppose que vous vous demandez pourquoi vous êtes là, reprend l’homme. Je tiens à vous remercier, mademoiselle Senav, d’avoir obligeamment quitté le groupe Diego. Nous souhaitions vous libérer de vos ennuis avec la justice, mais d’autres ont été plus rapides. Mais dans tous les cas, vous êtes ici. Nous n’allons probablement pas vous retenir très longtemps. Nous savons que le groupe Diego est prêt à beaucoup pour vous libérer, et nous nel. 4190 doutons pas qu’ils y mettront beaucoup d’empressement dès qu’ils sauront où vous êtes.

— Qui êtes-vous ? demandé-je.

— Si je vous dis que nous travaillons pour XXIIe siècle , je suppose que ça ne vous dit rien, répond la femme. Si ? Oh, quelqu’un de cultivé, je vois !l. 4195

— Mademoiselle Senav, reprend l’homme, nous ne nous attendons pas à grand chose de votre part, mais si vos amis tardent à comprendre l’urgence de votre situation, il pourrait vous être agréable d’avoir, disons, à manger, par exemple. Je suis sûr que saurez alors nous donner quelques renseignements utiles. »

Aline se tourne vers lui, et sort de son mutisme. « Que leur avez-vous demandé ?l. 4200 jette-elle.

— La même chose qu’eux vont bientôt nous demander. Vos amis sont allés trop loin, ces temps-ci. Les membres de notre groupe de réflexion n’aiment pas être enfermés dans vos trous humides. Nous nous voyons obligés de réagir. Avant de nous débarrasser définitivement de vos amis, nous aimerions récupérer les nôtres en entier, si possible.l. 4205

— N’oubliez pas que vous aurez peut-être faim, au bout d’un moment, ajoute la femme. Pensez-y, nous repasserons vous voir demain matin. Bonne nuit. »

Ils sortent tous les cinq de la pièce, referment la porte. Nous restons quelques secondes immobiles et silencieux, écoutant leurs pas s’éloigner.

« Qu’est-ce que Christophe a bien pu faire ? s’inquiète Aline. S’il a enlevé des membres del. 4210 XXIIe siècle, il l’a fait sans avoir l’accord de tout le monde. Il a dû le faire en secret, avec quelques fidèles. Quel imbécile ! C’est là qu’il a dû se blesser ! Ces gens-là, on ne les enlève pas comme ça... Je suis sûre que Julian et les autres auraient été contre. C’est pour ça qu’il n’a pas dû leur dire... »

Je l’écoute réfléchir à voix haute.l. 4215

« Qu’est-ce que tu vas faire demain matin ? lui demandé-je.

— Il faut absolument que nous nous enfuyions. Je ne veux absolument rien leur dire. Qu’importe ce qu’a fait Christophe, il doit avoir ses raisons. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir me taire longtemps. Je ne sais pas jusqu’où ils sont prêts à aller. Il faut qu’on trouve un moyen de sortir. Je vais m’habiller. »l. 4220

Elle disparaît dans la salle de bain. Je fais le tour de notre suite, passe de nouveau en revue toutes les fenêtres. Rien à faire, tout semble bel et bien fermé.

Aline ressort, se met à chercher, elle aussi. Sans un mot.

Rapidement, je me retrouve à essayer encore et encore les mêmes endroits, les mêmes ouvertures. Et toujours rien.l. 4225

« Frédéric ! »

Je me retourne. Elle me fait signe de m’approcher. Elle se tient près de la porte d’entrée, et désigne victorieusement l’alarme incendie.

« Si je déclenche l’alarme... Ça va sonner dans tout le bâtiment. Peut-être que ça va déverrouiller automatiquement les portes ! Et si ce n’est pas le cas, il y a des chances que le rayonl. 4230 pompier soit averti et arrive pour nous libérer croyant qu’il y a le feu... Qu’est-ce que tu en penses ?

— On peut essayer. Je suppose que si ça ne marche pas, nos ravisseurs risquent de ne pas trop apprécier...

— Si on ne fait rien, on est sûrs de passer un mauvais moment, rétorque-t-elle. Si on essaye,l. 4235 on a une chance de s’en sortir. On prend le risque ?

— Vas-y. »

Elle observe un moment le boîtier. Enroule son poing dans le napperon du guéridon tout proche. Scrute la fine glace qu’elle doit briser. Hésite. Recule son bras, et donne un grand coup.l. 4240

La vitre se fendille, tombe en éclats. Une sirène stridente déchire le silence, juste au-dessus de nous. Des dispositifs se mettent à asperger de l’eau depuis le plafond. On entend des raclements, des claquements assourdis. Puis tout l’hôtel semble se réveiller d’un coup, et paniquer vers la sortie.

Je regarde Aline, Pose la main sur la poignée de notre porte. Elle est belle, Aline. La plusl. 4245 belle du monde, très probablement. J’appuie sur la poignée.

Elle refuse de s’enfoncer. J’insiste, force violemment sur la porte, donne quelques coups en vain. Lance un regard désolé à Aline. Son visage a perdu plusieurs degrés d’espoir d’un coup.

« Ils doivent nous avoir enfermés dans l’une de ces chambres adaptées pour héberger desl. 4250 détenus... suppose Aline. Et quelqu’un doit avoir pensé que des détenus pourraient utiliser l’alarme incendie pour s’échapper. »

Je ne réponds rien. Dans le couloir des bruits de pas martèlent en continu le devant de notre porte. Je frappe la porte du poing en criant « au secours ! ». Aline s’approche et se met à crier elle aussi. Mais nos deux voix réunies peinent à couvrir l’alarme. Plus les gens passent de l’autrel. 4255 côté, plus j’ai l’impression que nous devenons muets.

« Il y a quelqu’un ? lance une voix assourdie par la porte.

— Nous sommes enfermés ! crie Aline. Aidez-nous ! »

On entend la personne essayer d’ouvrir la porte, sans succès.

« Je vais voir avec le personnel. »l. 4260

Les pas s’éloignent. Nous écoutons. Juste des gens qui continuent à fuir.

« Tu crois qu’il va revenir ? demandé-je.

— Je l’espère, me répond-elle d’un air peu convaincu. Nous devrions continuer de crier. »

Nous nous égosillons encore pendant quelques minutes, tandis que l’alarme fait tout sonl. 4265 possible pour ruiner nos efforts. Nous nous mettons à crier à tour de rôle au lieu de crier ensemble. Ce n’est ni plus ni moins efficace, mais au moins nous reposons un peu nos gorges.

Enfin un cliquètement se fait entendre, et la porte s’ouvre.

« Vite ! Dépêchez-vous ! »l. 4270

Une employée tient un trousseau de clef. Elle s’appuie un mouchoir sur le visage, tout comme l’homme qui attend derrière elle, et qui doit être celui qui nous a entendus. La panique se lit dans leurs yeux, et ils sont à moitiés pliés en deux... pour échapper à la fumée épaisse qui commence à entrer dans notre suite. Interloqués, nous restons immobiles. Aline me jette un regard ébahi. D’où vient cette fumée ? Il n’y a pourtant pas del. 4275 feu !

« Sortez ! Vite ! »

Nous obéissons aux injonctions de l’homme, et le suivons, lui et l’employée. Rapidement, nous nous baissons comme eux, et Aline se protège la bouche et le nez avec le napperon. Je fais de même avec un mouchoir.l. 4280

« L’incendie est au troisième, nous informe rapidement l’employée. L’ascenseur ne fonctionne plus. On va passer par les escaliers. Quand je suis montée, ils étaient envahis par la fumée, mais le feu était encore loin. Dépêchez-vous ! »

Nous nous engageons dans la cage d’escalier, en poussant une porte coupe-feu qui laisse entrer dans l’étage de grosses volutes tandis que nous la laissons ouverte. Nous descendons les marchesl. 4285 quatre à quatre. Je reste derrière Aline. Nous nous retrouvons rapidement dans un flot continu de clients qui dévalent les marches. D’après ce que je comprends aux cris qui sont échangés çà et là, cet escalier est le seul praticable, car il est placé à l’opposé du bâtiment par rapport à l’incendie. Des gens ont été obligés de remonter des étages dans un autre escalier pour descendre dans celui-là.l. 4290

Le chiffre sur une porte indique que nous sommes au cinquième étage. La fumée se fait plus épaisse, pique les yeux. Aline ralentit, toussote. Je l’entraîne, oubliant mes propres yeux.

Quatrième étage. La fumée se fait tellement épaisse qu’on se bouscule. Devant, les gens ralentissent, à cause de l’épaisseur de la fumée. Derrière, les gens accélèrent, poussent, pressésl. 4295 dans sortir.

Troisième étage. La porte palière s’ouvre, laissant passer une femme aux vêtements noircis, ainsi qu’un épais paquet de fumée, tellement noire que je n’ai pas pu voir ce qu’il y avait derrière la porte. Quelqu’un a le réflexe de la refermer. Passé le troisième, on a l’impression que la fumée se fait moins épaisse. Et surtout que les gens vont plusl. 4300 vite.

Entre le second et le premier, un sourd grondement retentit, un tremblement saisit tout le bâtiment. Tout le monde s’immobilise un instant. Puis on se sent à nouveau poussés par tous ceux qui sont derrière. Maintenant, tout le monde tend l’oreille, sursaute au moindre craquement – et ils sont nombreux.l. 4305

Enfin, nous débouchons au rez-de-chaussée, dans le grand hall. La réception est méconnaissable. Les vitrines ont été complètement démolies, la foule piétine les restes du mobilier, traverse les éclats de verre pour se retrouver à l’air libre.

La rue est noire de monde. La foule est dense. Aline et moi sommes compressés entre ceux qui sont déjà sortis, et qui s’arrêtent pour souffler, et ceux qui veulent à tout prix sortir del. 4310 l’immeuble en flammes. Je jette un regard en arrière. Des flots de fumée s’élèvent des fenêtres du bâtiment, et se perdent dans le noir du ciel. Des sirènes résonnent de partout, les véhicules du rayon pompier et du rayon secours illuminent les façades de leurs gyrophares.

« Avançons ! » lance Aline.l. 4315

Je cherche du regard nos deux sauveurs, mais ils ont disparu dans la foule. Impossible de les remercier. Je suis Aline à travers la foule. Peu à peu, celle-ci se fait moins compacte. Nous passons à côté de brancards sur lesquels des blessés sont déjà allongés. À côté, quelques agents du rayon enquête prennent des notes et hurlent dans des téléphones. Puis les caméras, qui filment les volutes de fumée. Une dame, qui était probablement bien habillée avant l’incendie, estl. 4320 interviewée sur ce décor.

« L’incendie aurait été déclenché par une maladresse suite à la panique due à l’alarme incendie ? Et vous voulez que l’on diffuse ça ? s’énerve une journaliste.

— J’ai mon rayon qui brûle, et c’est tout ce que je sais ! » lâche la dame, désespérée.

Nous continuons à marcher d’un pas rapide, malgré nos gorges en feu, pour nous éloigner lel. 4325 plus possible de l’immeuble et de nos ravisseurs. Nous débouchons sur une intersection avec une grande avenue, sur laquelle les tramways semblent encore rouler. Nous nous écroulons sur le premier banc du premier quai, essoufflés.

Les quelques passagers présents sur le quai nous jettent un discret regard qui curieux, qui désapprobateur. Puis on nous oublie aussi vite.l. 4330

Une rame approche, s’arrête. Les portes s’ouvrent.

Nous nous levons, entrons dans la rame. Nous nous appuyons contre les parois. Les portes se referment, la rame démarre et accélère. « Prochaine station : place Robert Fogel. Rayons desservis : pompes funèbres, musique classique et électroménager. »

Le tramway avance dans la nuit, suivant les lignes de ses rails. L’incendie, la foule, le feu, toutl. 4335 semble lointain. La rame est quasiment vide à cette heure de la nuit. On ne fait pas attention à nous. Aline est là, à côté de moi, je ne la quitte pas des yeux. Elle a mit un temps à reprendre son souffle, et toussote encore régulièrement. Elle a gardé à la main le napperon de l’hôtel. Elle ne dit rien, reste immobile.

Les stations défilent. Les portes s’ouvrent ; les gens sortent, rentrent ; les portes sel. 4340 referment. Je ne sais absolument pas dans quelle partie de la ville nous sommes. Ma connaissance de la cité s’arrête aux limites de mon quartier, telles qu’elles sont décrites sur le plan de mon bureau. Nos ravisseurs nous ont entraînés dans un coin inconnu, et voilà que nous partons encore sans savoir où nous allons. À vrai dire... ça m’est bien égal.l. 4345

La rue que longe notre tramway est semblable à toutes les rues que suivent tous les tramways. Les halos des enseignes lumineuses des rayons bavent sur les vitres de la rame, font ressortir en surimpression les traces de doigts. Aline a la tête inclinée, le regard passant au travers du pare-brise du tramway pour se perdre au bout de la ligne.l. 4350

Elle se tourne vers moi. Par réflexe, j’allais détourner le regard. À la place, je lui souris. Elle pousse un petit soupir, mais son visage a repris un peu de la lueur de l’espoir. « Que fait-on, maintenant ? demande-t-elle.

— Je ne sais pas, je réponds. On est bien parti pour aller jusqu’au bout de la ligne. Je ne sais absolument pas où nous sommes. Peut-être que la ligne va s’arrêter, et nousl. 4355 laisser quelque part dans la ville. Peut-être qu’elle va nous emmener au bord. Peut-être qu’on va en sortir. Je ne crois pas en être déjà sorti. Où alors je ne m’en souviens pas.

— J’allais souvent à la campagne avec Christophe. On ne pouvait pas vraiment se montrer en ville, alors on suivait les tunnels du métro jusqu’à une station complètementl. 4360 excentrée, raconte Aline, mélancolique. Et on marchait dans les champs, au coucher du soleil. »

Elle se tait un moment.

« Je sais où nous sommes, reprend-elle. Tu vois cette tour ? Je m’en souviens. Ils avaient un repaire pas loin, qu’ils utilisaient de temps en temps comme relais pendant leurs opérations. Maisl. 4365 ce n’était pas pratique, parce qu’il n’était pas relié au métro, et qu’il fallait passer à découvert, ce qui n’est pas génial quand on a du matériel. J’y suis allée quelquefois. On s’y arrêtait, avec Christophe. On pourrait y aller... »

J’acquiesce. De toute façon, je n’ai rien de mieux à proposer.

Nous sortons à l’arrêt suivant. Je la suis. Elle essaye de se repérer, se trompe parfois, retrouvel. 4370 des points de repère. Ici ce rayon poste, là ce rayon restaurant. Enfin elle désigne une poterne perdue dans un coin de mur entre deux vitrines.

Un escalier descend, jonché de détritus. Probablement qu’un coin sombre où personne ne passe est un lieu tout à fait recommandé pour y déposer des ordures. Nous les franchissons, et descendons encore quelques degrés. En bas, une porte métallique toute rouillée. J’aide Aline àl. 4375 l’ouvrir, ce qui ne se fait pas sans un concert de grincements. Un peu d’huile ne lui ferait pas de mal.

Aline tâtonne dans le noir avant de trouver un interrupteur. Quelques ampoules suspendues illuminent une grande cave voûtée, dont un pan de mur, au fond, s’est effondré. Dans un coin sont disposées quelques tables et quelques chaises, principalement occupées par des araignées quil. 4380 y ont tissé leurs toiles.

Nous repoussons la porte, et y plaçons une barre pour la fermer.

Chapitre 6
Mélodie

« J’ai besoin d’aller dessiner. Ça te dirait de voir ce qu’est un vrai bar d’avant les rayons ? »l. 4385 proposé-je à Noémie. Elle acquiesce.

Sur la pointe des pieds, je récupère mon matériel à dessin, soigneusement entreposé en haut d’une étagère. Quelques feuilles ont un peu souffert de l’humidité de la loge, mais globalement tout va bien. J’ai l’impression que cela fait une éternité que je n’ai pas dessiné...l. 4390

Nous sortons. La journée est déjà bien avancée. Je remonte mon col, et rajuste l’écharpe de Noémie. Le vent souffle en bourrasques glaciales, la moindre pellicule d’eau est verglacée. La chaleur de l’après-midi n’a pas daigné faire un détour par ici. Un temps idéal pour dessiner.

Nous longeons la cour devant la loge, sortons par une poterne qui donne sur un passagel. 4395 minuscule entre deux hauts murs de pierre noire. Nous débouchons dans la cour d’une ancienne usine nichée au cœur de la ville, abandonnée depuis longtemps, et dont les bâtiments donnant sur les avenues ont été occupés par des rayons. J’entraîne Noémie dans l’une des bâtisses en tôle. Elle contemple d’un œil curieux les reliquats de l’industrie. Nous ressortons par une ruelle de service, traversons une avenue.l. 4400

Enfin, nous arrivons devant les portes d’un bar. Pas celui où j’avais mes habitudes, il est trop loin. C’en est un autre, que je connais peu. Nous entrons. L’ambiance y est rétro à souhait : des verres en verre sont alignés sur les étagères au-dessus du comptoir, à côté des bouteilles de toutes tailles et de toutes couleurs. Autour des tables en bois, de vraies chaises et de vraies banquettes. La salle est plutôt remplie : il faut croire que nous ne sommes pasl. 4405 les seules à rechercher ce genre d’endroit, même s’ils sont cachés dans les replis de la ville. Nous dénichons une petite table libre, et nous nous y asseyons. Un serveur élégant vient prendre notre commande. Je demande un café, et un jus de fruit pour Noémie.

Quelqu’un a laissé traîner un journal sur la table, je m’en saisis. Il est daté de la veille. Enl. 4410 une s’étale une photo d’un bâtiment en feu, les flammes sortant des fenêtres, et montant dans la nuit. « Mystérieux incendie la nuit dernière. » Je tourne la page. « Le rayon pompier : notre personnel montre encore une fois son efficacité ! » « N’oubliez pas de renouveler votre abonnement, pour être sûr de bénéficier de la protection sans faille des soldats du feu ! » « Le rayon des enquêtes criminelles s’est saisi de l’affaire, de nombreuxl. 4415 éléments contradictoires compliquent leur travail. » « Promotion exceptionnelle au rayon assurance : bénéficiez d’un contrat avec couverture totale pour les dommages dus au feu. »

Ensuite s’étalent des nouvelles sur l’international : « L’ouragan a finalement épargné la côte est. » « Dernière minute : bénéficiez d’une semaine en Californie au rayon découverte dul. 4420 monde. » « Depuis Cap G.J. Alto, une déclaration du Consortium Planétaire : “Quels que soient les obstacles, les menaces ou les atteintes que nous subirons, nous ne renoncerons pas. Notre projet est nécessaire et vital pour l’humanité, et nous le mènerons à bien.” Cette déclaration fait suite à l’attentat de la semaine passée, dont les coupables n’ont pas encore été retrouvés. »l. 4425

Les dernières pages sont partagées entre les échantillons des produits du rayon jeux, ceux du rayon voyance, « Aujourd’hui : venez découvrir la numérologie moderne ! », et un programme télé.

Je sors mon matériel de dessin, referme le journal. Noémie s’en saisit. Je lui prête un crayon pour qu’elle puisse faire les jeux.l. 4430

La feuille blanche est devant moi. Je commence à esquisser quelques traits. Une gorgée de café. Je repense à tout ce qui s’est passé depuis mon dernier dessin tandis que la mine glisse sur le papier. Des arbres, de grands arbres sombres qui entourent la scène ; pas de ville, pas de murs, pas de rues. La ville a beaucoup perdu de sa beauté, et les recoins qui paraissaient autrefois si sûrs cachent en fait autant de perfidie que le reste. Ne peut-on donc pasl. 4435 vivre autre part qu’au milieu des arbres ? Je dessine au centre une enfant, heureuse, insouciante, au milieu des arbres menaçants. Pas Noémie, mais ça aurait pu être elle.

J’ajoute de la neige, il fait froid, très froid. La cime des arbres est plongée dans une tourmente glacée. Mais, là au milieu, la petite fille ne remarque rien. Elle...l. 4440

« Mélodie ? m’interrompt Noémie.

— Qu’y a-t-il ? »

Elle n’est plus du tout en train de faire les jeux du journal. Le crayon est posé, et elle regarde fixement de l’autre côté de la salle.

« Tu as les photos de la fille qu’on recherche ? » me demande-t-elle.l. 4445

Je fouille dans mon sac pour rechercher les clichés que Christophe nous avait transmis avant que nous ne sortions des tunnels du métro.

« Regarde la table dans le coin, m’indique Noémie. Celle où ils sont deux... je crois que c’est la fille qu’on doit retrouver... »

Je retrouve les photos, les pose sur la table. Nous comparons quelques instants les clichés avecl. 4450 la demoiselle qui discute avec un jeune homme là-bas, dans le coin, où ils sont à moitié cachés par un paravent.

« Tu as raison, confirmé-je. On dirait bien que c’est elle !

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Noémie. On va le dire à Lilith ?

— Je ne sais pas, je réponds. Je ne sais pas vraiment ce qu’a fait cette fille pourl. 4455 être recherchée par les autres. Peut-être qu’elle a eu raison de le faire, peut-être pas. J’avais l’impression que la vieille dame, Julian, était plutôt de son côté, alors que Christophe et Lilith voulaient la retrouver. Et les autres nous aident parce que l’on est en train de chercher cette fille. Si nous la retrouvons déjà, soit ils devront nous donner un autre travail, et j’ignore complètement ce que ce sera, soit ils arrêteront del. 4460 nous aider. On pourrait faire comme si on ne l’avait pas vue, et continuer comme ça...

— C’est pas honnête pour ceux qui nous aident, réplique Noémie.

— Je sais, et ça m’embête un peu. En même temps, j’en connais une qui le ferait... soupiré-je en pensant à Lilith.l. 4465

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Je ne sais pas, je réponds. Je... allons la voir. Je crois que c’est le mieux. »

Noémie acquiesce. Je range soigneusement mon matériel de dessin, et demande l’addition. Je paye, un message rouge clignote sur le lecteur de carte pour me conseiller de faire un prêt bancaire. Nous nous levons, et traversons la salle.l. 4470

« Excusez-nous ! »

Les deux s’interrompent, surpris. Je prends une chaise, et m’assois à côté de la fille.

« Vous êtes Aline Senav, n’est-ce pas ? » lancé-je.

Le visage de celle-ci pâlit instantanément. « Qui... Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?l. 4475

— Je m’appelle Mélodie, je réponds. Il y a quelqu’un, un dénommé Christophe, qui m’a demandé de vous retrouver. Il semblerait que ce soit fait, mais c’est pas mon genre de vendre les autres, même si c’est pour avoir quelque chose dans mon assiette. Du coup, j’aimerais en savoir un peu plus sur cette histoire.

— Tu vois ça, Frédéric ? lance Aline à son voisin. Christophe aussi arrive à nousl. 4480 retrouver...

— Enfin... on vous a trouvée par hasard, précisé-je. Et je ne suis pas Christophe, même si je travaille pour lui en ce moment. Vous pouvez me parler un peu de lui ? J’aimerais en savoir plus, et aussi sur sa bande... »

Le visage d’Aline se ferme. « Christophe... » commence-t-elle. Puis elle se tait.l. 4485

« C’est celui qu’elle aime, répond le jeune homme à côté, Frédéric. Et qui veut la protéger... en la faisant partir au loin.

— La protéger ? je reprends.

— Elle est poursuivie par XXIIe siècle, une organisation de... je ne sais pas trop, mais ils nous ont attrapés, et nous nous sommes enfuis.l. 4490

— Et maintenant voilà que Christophe nous retrouve, soupire Aline.

— Si c’est celui que t’aimes, pourquoi tu ne voudrais pas le revoir ? demandé-je, ingénue.

— Parce que pour la sécurité de ses militants, crache-t-elle, il faut que je sois loin... et si possible pas en liberté. Vous avez vu Christophe ? Il vous a dit quelque chose surl. 4495 moi ?

— Nous l’avons vu, oui, je réponds. Il nous a juste demandé de vous retrouver. Et il m’a semblé qu’il y avait quelqu’un, Julian, qui prenait plus ou moins votre parti.

— Elle a toujours été très gentille... répond Aline avec nostalgie. Avant, elle avait une place très importante au sein du groupe Diego. Elle en est l’une des fondatrices, mais elle a perdul. 4500 beaucoup d’influence.

— Et ne peut-elle pas vous aider ? proposé-je. Parce que si vous êtes poursuivis par d’autres...

— Elle a déjà fait beaucoup pour moi, rétorque Aline. Je ne veux pas l’embêter plus encore. Je... je ne sais pas quoi faire. J’aimerais bien pouvoir rester avec le groupe Diego, maisl. 4505 Christophe ne veut pas. Si je veux ne pas m’éloigner trop de lui, je dois rester ici, dans cette ville... Qu’est-ce que vous allez faire ? Me dénoncer ?

— Je ne sais pas, je réponds. Je ne pense pas... Le groupe Diego nous aide à vivre, Noémie et moi, tant nous te cherchons. Tant que je cherche sans trouver, tout va bien pour nous. Tu m’as l’air sympathique, j’ai plus envie de t’aider que de te vendre à Christophe et à sal. 4510 clique. Et le jeune homme — je désigne Frédéric du menton — n’est pas dans mon contrat.

— Je suis juste un ami, impliqué par hasard dans cette histoire, renseigne brièvement celui-ci.

— Oh, nous aussi, je réponds. Mais nous ne sommes pas spécialement des gens accueillis àl. 4515 bras ouverts par les rayons, bien que nous ayons essayé ! Donc je me sens solidaire avec ceux qui, d’une manière ou d’une autre, aimeraient avoir quelque chose de mieux à la place. Même quelque chose d’autre, n’importe quoi à la place des enseignes sur toutes les façades...

— Le groupe Diego est censé vouloir changer et améliorer tout ça, répond Aline. Je ne suisl. 4520 pas vraiment l’une de ses membres, eux l’expliqueront mieux. Mais ils ont beaucoup de mal, et au final je ne sais pas si ce qu’ils font est vraiment utile... Mais au moins, eux qui refusent les rayons, ils peuvent vivre sans, ensemble. C’est déjà ça... Je ne pense pas qu’ils y croient encore beaucoup. Tu sais que Julian a connu les villes avant les rayons ? Les gens comme elle ont vu la situation de tout le monde devenir de pire en pire, se sont battus contre celal. 4525 toute leur vie, et n’ont pas réussi à y changer quoi que ce soit. Et ils sont tous là, maintenant, dans le métro. Peut-être que vous, et toi aussi Frédéric, vous devriez aller vivre avec eux. Les rayons, c’est pas fait pour vous. Peut-être qu’en bas vous serez mieux...

— Et toi ? demande Frédéric à Aline. Tu y crois, à leur combat ?l. 4530

— Je ne sais plus, soupire-t-elle. J’y ai cru. J’ai milité avec eux pendant quelques années, avant... avant qu’il ne m’oblige à partir. Depuis... je n’en sais rien. Ça ne m’intéresse plus.

— Et que vas-tu faire ? lui demandé-je. As-tu où te loger, te nourrir ? Si eux ne t’aident pas... as-tu de l’argent ? Que vas-tu faire ?l. 4535

— Je n’en sais rien... répond-elle. Je verrai bien... enfin... je ne sais pas. Il n’y a personne ici qui veut de moi. Il faudrait bien que je me débrouille toute seule...

— Pas toute seule ! rétorque Frédéric. N’oublie pas qu’il y a quand même des gens qui veulent t’aider ! Moi, et peut-être que... Mélodie aussi ? ajoute-t-il en se tournant vers moi.l. 4540

— Je ne sais pas trop ce que je pourrais faire, je réponds, vu que j’ai déjà du mal à nous aider, Noémie et moi, mais si je peux faire quelque chose, pourquoi pas ? Par contre, ce ne sont pas des déclaration de bonnes intentions qui vont te loger et te nourrir. Tu as un endroit où dormir ?

— Oui, nous sommes dans un ancien repaire de Diego, vers... quelque part, complète-t-elle,l. 4545 tout de même un brin méfiante.

— Mais Mélodie a raison, ajoute Frédéric. Nous sommes dans une situation complètement précaire... Il me reste encore un peu d’argent sur mon compte bancaire, mais les lecteurs clignotent en rouge à chaque fois que j’utilise ma carte... Nous n’allons pas pouvoir continuer comme ça très longtemps. Mais qui a une meilleure solution ? »l. 4550

Silence autour de la table. Une meilleure solution ? Ce n’est certainement pas moi qui en aurais une : si j’en avais, je ne serais probablement pas assise à cette table.

« Excusez-moi, pouvez-vous me faire une petite place ? lance une voix derrière moi.

— Julian ! s’exclame Aline. Qu’est ce que tu fais là ?l. 4555

— Moins fort ! répond celle-ci en prenant une chaise. Vous auriez pu vous montrer plus discrets, tous.

— Que veux-tu dire ? s’inquiète Aline, en baissant la voix.

— Je veux dire que le groupe Diego est au courant de votre présence ici, explique Julian.l. 4560

— Je n’ai rien dit ! m’exclamé-je. Ce n’est pas à cause de nous !

— Christophe ne vous faisait pas confiance, rétorque Julian. Il vous faisait suivre. Chez Diego, j’ai été l’une des premières à être avertie. Je suis venue aussi vite que possible, mais à présent Christophe doit lui aussi avoir eu les renseignements.

— Que va-t-il faire ? demande Aline. En a-t-il parlé ?l. 4565

— Je ne sais pas. Il y a plus grave : nos militants ont apparemment repéré des agents qui travaillent pour XXIIe siècle. Là, dehors. Je ne sais pas comment ils ont fait pour être au courant si rapidement... »

Aline est toute blanche, ses mains se crispent. Frédéric lui prend le poignet pour essayer de la rassurer.l. 4570

« On ne peut pas les laisser l’attraper ! m’exclamé-je. Il faut faire quelque chose !

— C’est pour ça que je suis ici, rétorque Julian. On va sortir d’ici discrètement. Vous voyez la porte qu’il y a au fond de la salle ? — Nous acquiesçons. — Personne d’autre que nous ne peut la voir. Elle donne sur un couloir qui débouche ensuite sur l’arrière du bâtiment. Et tout le monde croira que nous sommes toujours assis à cette table. On ne nous verra pas aller vers lal. 4575 porte, aussi, malgré le monde, essayez d’éviter de bousculer qui que ce soit, ça me simplifiera la tâche.

— Qu’est-ce que vous racontez ? demande Frédéric, sans comprendre.

— Faites-moi confiance, répond Julian. Allons-y ! »

Elle se lève, en prenant bien garde de ne pas effleurer nos voisins. Aline la suit sans hésiter, etl. 4580 tend la main à Frédéric pour qu’il fasse de même. Je pousse Noémie devant moi, et ferme la marche. Nous louvoyons doucement vers la porte, que Julian ouvre. Avant de la passer, je jette un œil vers notre table. Brièvement, je nous entrevois, toujours assis, en train de discuter. Puis nos images deviennent floues et la table redevient vide. Je me tourne vers Julian, interloquée. Celle-ci me fait un clin d’œil. « Viens,l. 4585 maintenant ! »

Je passe la porte, qu’elle referme après moi.

« Dépêchons-nous, maintenant ! lance-t-elle. Je ne vais pas pouvoir maintenir l’illusion longtemps. »

Elle nous entraîne dans un couloir sombre, puis par un dédale de pièces qu’elle semblel. 4590 connaître par cœur. Elle pousse enfin une porte métallique qui s’ouvre en grinçant, et nous sortons à l’air libre. Nous sommes dans une vaste cour grise, où s’entreposent de grandes pièces métalliques rouillées. Dans le fond s’ouvre un immense hangar. « Une ancienne manufacture de dirigeables », explique brièvement Julian. Nous marchons d’un pas rapide vers le hangar.l. 4595

« Vous là-bas ! Arrêtez-vous ! » crie-t-on derrière nous.

Deux hommes courent vers nous.

« XXIIe siècle, souffle Julian. Continuez à avancer ! »

Elle s’arrête, ses traits se crispent, elle se concentre. Un haut mur de briques rouges apparaît autour des deux hommes. À côté de moi, Aline pousse un petit soupir de soulagement. Maisl. 4600 Julian reste le front plissé. Sans nous regarder, elle nous ordonne : « Continuez ! ». Avant que nous fassions un geste, l’un des deux hommes traverse le mur, d’une démarche titubante, avec des grands gestes dans le vide, comme s’il essayait de chasser quelque chose.

« Courez ! lance Julian. Je ne vais pas arriver à le retarder longtemps. »l. 4605

Nous lui obéissons. J’entraîne Noémie, qui court aussi vite qu’elle le peut. Je jette un regard par-dessus mon épaule. L’homme qui est passé à travers le mur essaye de pointer une arme sur Julian, mais il semble pris de convulsions. Un autre mur apparaît entre lui et Julian. Celle-ci se met alors à courir pour nous rejoindre.

Nous l’attendons non loin du hangar.l. 4610

« Il est trop résistant, lâche-t-elle, essoufflée. Je ne vais pas pouvoir faire grand chose. Allons vers le hangar. »

Nous avançons. À l’entrée se tient une grande silhouette noire. Robe longue et bras croisés, Lilith observe la scène.

« Il résiste, n’est-ce pas ? » demande celle-ci à Julian dès que nous arrivons à ses côtés.l. 4615 Julian acquiesce, le souffle coupé. Je me retourne. Les murs ne sont plus là, l’homme qui était resté enfermé dans le premier est encore en train de reprendre ses esprits, mais l’autre est déjà en train de courir vers nous.

Lilith tend majestueusement une main vers lui. Un immense dôme de verre, étincelant de milles feux dans les dernières lumières du soir, tombe sur les deux hommes. Au contact du sol,l. 4620 le verre se brouille dans un millier de tintements cristallins, et devient totalement opaque.

« Tu en fais toujours trop, commente Julian avec amusement.

— C’est plus drôle ainsi, rétorque Lilith, sans l’ombre d’un sourire. Venez, maintenant. »

Elle nous entraîne d’un pas calme et mesuré dans le hangar. Des monceaux métalliquesl. 4625 traînent un peu partout. Le squelette d’un ballon est encore suspendu dans le fond du hangar, et grince régulièrement à cause des bourrasques de vent qui s’engouffrent par les verrières brisées du bâtiment.

« Est-ce que quelqu’un est capable de m’expliquer ce qui s’est passé dans la cour ? demande Frédéric. Qu’est-ce que... qu’est ce que vous avez fait ? » Il regarde Julian et Lilith d’un airl. 4630 inquiet.

« Nous sommes des aléatrices, explique Lilith. Nous sommes capables, dans une certaine mesure, d’avoir une influence psychologique sur les gens. De leur faire croire que certaines choses existent alors que ce n’est pas le cas, ou l’inverse. Regarde ! »

Une paroi métallique rouillée, dans le pur style du hangar qui nous entoure, apparaîtl. 4635 soudainement juste devant Frédéric. Il s’arrête net, surpris. Il pose ses mains dessus. La paroi disparaît.

« Julian est une très grande aléatrice, continue Lilith. C’est elle qui m’a remarquée quand j’étais petite, et qui m’a appris beaucoup de chose. Maintenant, venez, nous allons descendre par ici. »l. 4640

Elle désigne une porte sur l’une des parois du hangar. La porte est grande ouverte sur un escalier qui s’enfonce sous terre. Nous commençons à descendre les marches. Je ne distingue pas le bas de l’escalier, plongé dans la pénombre.

Lilith referme la porte et nous dépasse pour prendre la tête. « Personne ne pourra voir la porte avant un moment », précise-t-elle. Sa voix résonne dans l’escalier.l. 4645

Mes yeux s’habituent au noir de l’escalier. Celui-ci est en fait éclairé de loin en loin par un néon faiblard. Mais les marches sont capricieuses, et je retiens plusieurs fois Noémie qui manque de tomber. La petite fille est courageuse et ne dit rien. Mais son regard ne perd pas une miette de ce qui se passe.

Lilith a rejoint Julian, devant.l. 4650

« Pourquoi es-tu là ? demande cette dernière. Je croyais que tu préférais rester en dehors de cette affaire... C’est Christophe qui te l’a demandé ?

— Diego est mort, répond laconiquement Lilith.

— Qu’est-ce que tu racontes ? ! s’exclame Julian. Qu’est-ce que Christophe a encore fait ? »l. 4655

Je vois Lilith sourire, d’un sourire désabusé.

« Là maintenant ? Il n’a rien fait qu’il puisse se reprocher, répond Lilith. Et je ne suis pas ici parce que Christophe me l’a demandé. Tu sais, Julian, il m’arrive aussi de faire des choses uniquement parce que je le veux. Et quand je sais que j’ai des amis en difficulté, je veux les aider.l. 4660

— Et comment as-tu su que nous étions ici ? rétorque Julian. Tu te mêles toujours de ce qui ne te regarde pas. Et surtout de ce qui ne doit pas te regarder !

— Si je n’étais pas venue, répond Lilith légèrement énervée, vous seriez bien en difficulté à l’heure actuelle. Et d’ailleurs, je vous propose d’accélérer le pas : mon illusion masquant l’accès à l’escalier vient d’être percée. D’ici peu, nous ne serons plus seuls dans cesl. 4665 caves. »

Julian ne répond rien. Mais c’est probablement la première fois que je vois quelqu’un arriver à énerver Lilith. Elle doit attacher tant d’importance à l’avis de Julian que le désaccord de celle-ci parvient à la toucher.

Nous marchons dans des couloirs sombres reliant d’immenses caves dont les voûtes del. 4670 briques se perdent dans l’obscurité et dans les toiles d’araignées. C’est un dédale au milieu duquel Lilith nous guide, sans aucune hésitation, malgré l’absence de tout repère.

« Où sommes-nous ? demandé-je.

— Les sous-sols, répond Lilith. D’anciennes caves, d’anciens parkings, d’anciens entrepôts...l. 4675 le reflet de la ville sous la terre. Plus personne n’ose vraiment descendre bien loin sous les rayons, et les caves sont vides. C’est un très bon moyen pour se déplacer... si l’on connaît le labyrinthe. »

Nous sortons de la salle où nous étions, éclairée uniquement par une malheureuse ampoule suspendue au sommet de la voûte, pour traverser un immense parking désert, vaguement éclairél. 4680 par quelques néons clignotants.

Et après un couloir étroit, nous arrivons dans une cave bétonnée, bien éclairée. « Lilith ! » Christophe, assis sur un banc dans un coin, se lève et se précipite dans les bras de Lilith. Il l’embrasse. Devant moi, Aline pousse un cri. Elle fait demi-tour en me bousculant, et part en courant dans le couloir. « Aline ! » crie Frédéric, en se lançant derrièrel. 4685 elle.

« J’ai eu si peur pour toi... » j’entends Christophe murmurer à Lilith. Mais cette dernière s’est écartée de lui. « Il faut aller la chercher ! s’exclame-t-elle. Elle va se perdre dans le dédale, et il ne faut pas qu’elle rencontre nos poursuivants... »

Elle s’apprête à sortir de la salle. Je lui attrape le bras.l. 4690

« Arrête, Lilith. Tu as déjà fait assez de mal comme ça. Reste ici, nous allons aider Frédéric à la chercher. »

Je prends Noémie par l’épaule, nous partons en sens inverse. Nous marchons d’un pas rapide, en suivant le même chemin que pour l’aller. Rapidement, nous retrouvons Frédéric.l. 4695

« Elle est partie en courant, explique-t-il. Je ne sais pas par où elle est allée.

— J’espère juste qu’elle n’est pas partie trop loin », je réponds.

Nous marchons doucement, à l’écoute du moindre bruit. Enfin, deux couloirs plus loin, nous entendons des sanglots. Frédéric se précipite. « Aline ! »

Entraînant Noémie, j’arrive à mon tour. Aline est recroquevillée dans un coin, au milieu del. 4700 la poussière d’une pièce exiguë. Frédéric a passé un bras sur ses épaules.

« Je ne veux pas les revoir, crache Aline entre deux sanglots. Laissez-moi ! »

Je m’approche d’elle, m’accroupis.

« Tu sais, je connais bien Lilith... commencé-je.

— Je ne veux pas la connaître ! crache Aline.l. 4705

— C’est grâce à elle que j’ai connu... celui que j’aimais, continué-je. C’était une amie à nous deux, elle nous avait fait nous rencontrer... J’ai passé quelques années formidables. Mais c’est aussi à cause d’elle que ça s’est fini. Elle lui a fait rencontrer une autre fille. Il est parti. Je n’avais plus jamais reparlé à Lilith depuis... jusqu’à il n’y a pas longtemps. Et là... je vois qu’elle n’a pas changé.l. 4710

— Je... je lui faisais confiance, sanglote Aline. À Julian, surtout, et aussi à Lilith, parce que Julian l’aimait bien. Et Julian... Julian savait ! Elle devait forcément le savoir !

— Et elle savait aussi que ça te blesserait de savoir la vérité, rétorqué-je. Je suis sûre qu’elle te l’a cachée en pensant à toi... Tu aurais préféré le savoir ? Tu sais que ça t’aurait fait du mal. »l. 4715

Elle ne répond rien. Frédéric lui tend son mouchoir.

« Il y a des gens qui arrivent ! » chuchote Noémie.

Nous nous tournons tous vers elle. Elle était restée près de l’entrée de la pièce, à écouter ce qui se passait dans le couloir.

« Il faut qu’on retrouve les autres, et qu’on sorte de là ! je réponds.l. 4720

— Je ne veux pas... commence Aline.

— Tu vas venir avec nous, rétorqué-je en la regardant droit dans les yeux. Seule Lilith peut nous sortir de là. Ni toi ni moi n’avons envie de la retrouver. Mais nous allons le faire, parce qu’on ne veut pas finir dans ce trou. Et après, on partira et on ne la reverra plus. Allons-y ! »l. 4725

Je me relève. Frédéric entraîne Aline, elle ne proteste pas.

Nous rebroussons chemin. Noémie nous reprend à plusieurs reprises quand nous nous trompons de chemin. Elle a tellement d’assurance, là où ni Aline, ni Frédéric, ni moi n’arrivons à nous concentrer, que nous lui faisons entièrement confiance.

Enfin, nous retrouvons Lilith, Christophe et Julian. Cette dernière est assise sur le banc oùl. 4730 était Christophe avant. Elle se tient la tête avec les mains, et a l’air tellement catastrophée que nous nous arrêtons, interloqués.

« Qu’y a-t-il ? demande Frédéric.

— Elle ne disait pas n’importe quoi, lance Julian en relevant la tête. Le groupe Diego est mort, ou plutôt est en train de mourir. Et pas au figuré.l. 4735

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demandé-je.

— Les membres du groupe Diego sont menacés. XXIIe siècle est au courant de toutes nos caches, et a décidé d’en finir. Ils ont engagé des mercenaires. Ce n’est plus qu’une question d’heures. Et c’est à cause de lui ! crache Julian en désignant Christophe. Il nous a vendus. »l. 4740

Christophe s’appuie contre un mur, tête baissée, bras croisés. Ne dit rien.

« Julian ! soupire Lilith. C’est plus compliqué que ça... Il n’avait pas le choix, et si Diego ne meurt que maintenant, c’est grâce à Christophe.

— Pas le choix ? s’exclame Julian. On a toujours le choix ! Et toi aussi, Lilith, tu avais le choix ! Tu savais tout !l. 4745

— Il a mis bien longtemps à m’en parler, et je ne vois pas ce que j’aurais pu faire d’autre ! rétorque Lilith.

— Arrêtez ! m’exclamé-je. Au lieu de vous crier dessus, ça ne vous dirait pas de nous expliquer un peu ce qui se passe ?

— Quand Julian a laissé sa place à la tête de Diego, j’ai été élu à sa place, commencel. 4750 Christophe d’une voix rauque, sans lever la tête. Peu après, il y a... quelqu’un, un militant de Diego, qui m’a dit qu’il était en fait un membre de XXIIe siècle. Que XXIIe siècle avait le pouvoir de détruire le groupe Diego. Pour preuve, plusieurs de nos militants ont été tués à ce moment dans des accidents. Il a dit qu’ils voulaient juste connaître ceux qui s’opposaient au gouvernement. Qu’ils n’étaient pas spécialement contre nous, ni nous contre eux. Et que si jel. 4755 laissais mon contact obtenir un rang élevé dans le groupe, et que nous ne nous opposions pas à XXIIe siècle, ils nous laisseraient tranquilles.

« J’ai accepté. Nous ne pouvions rien faire contre eux, je ne voulais pas qu’il y ait plus de morts. Et nous ne luttions pas contre XXIIe siècle, mais contre les gouvernements. La situation est restée telle quelle pendant quelques années.l. 4760

« Mais XXIIe siècle devient progressivement le gouvernement. Ils s’infiltrent partout dans les sphères du pouvoir. Et ils ont commencé à s’opposer au Consortium Planétaire. Nous n’apprécions pas particulièrement le Consortium, mais ils sont la seule force de poids qui s’oppose aux états-rayons, actuellement. Même si nous ne partageons pas du tout les idées du Consortium, la situation serait encore pire sans eux. Cette espèce d’alliance masquée avec XXIIel. 4765 siècle était de plus en plus dure à supporter.

« J’ai voulu les trahir. Nous avons commencé à nous opposer à eux. J’ai essayé de prendre toutes les précautions pour que nous ne risquions rien. J’ai essayé de débarrasser Diego des agents infiltrés de XXIIe siècle. C’est aussi pour ça que je ne voulais surtout pas que tu reviennes, Aline. Ils essayaient de faire pression sur moi avec toi.l. 4770

— Et c’est pour ça que tu voulais que ta liaison avec Lilith reste la plus discrète possible », crache Julian.

Christophe opine, et reprend : « Ils étaient plus fort que nous, bien plus forts. Ils m’ont envoyé plusieurs avertissements pour me dire qu’ils allaient mettre leurs menaces à exécution. Mais je ne suis plus prêt à supporter ça. J’abandonne. Mais je voulais d’abord que tu sois enl. 4775 sécurité, Aline. Quand Julian est partie en disant qu’elle savait où tu étais, je me disais que je pouvais compter sur Julian pour partir avec toi, et que tu serais en sécurité. Mais Lilith a voulu venir vous aider.

— Et là, maintenant, XXIIe va envoyer ses mercenaires en finir avec le groupe Diego, crache Julian. Parce que tu as cru que tu pouvais marcher sur un fil toute ta vie sansl. 4780 tomber !

— Ils m’ont transmis un message quand je suis parti, tout à l’heure. “Quand tu reviendras, Diego sera mort.”, lâche Christophe.

— Et vous allez laisser faire ça ! m’exclamé-je. Vous avez je ne sais pas combien de personnes qui vont mourir là, des gens avec qui vous avez vécu et lutté pendant des années, et maintenant,l. 4785 c’est fini ? Mais comment osez-vous penser ça ?

— Ils sont trop forts... soupire Lilith. Ils font de nous ce qu’ils veulent ! Si nous arrivons à sauver notre peau, ça sera déjà bien.

— Tu n’es pas censée être une aléatrice ? rétorqué-je. Et Julian aussi ! Moi, la seule chose que je sais faire, c’est des dessins, et pourtant si je peux aller sauver des gens, je ne réfléchis mêmel. 4790 pas. Vous êtes capable de faire votre magie, là, et pourtant vous n’osez pas bouger le petit doigt pour aller les aider ! Lilith, n’as-tu jamais cessé de me répéter que tu avais un cœur ? Où est-il ? »

Celle-ci jette un regard vers Christophe.

Aline a un hoquet de colère. Elle jette un regard assassin à Christophe.l. 4795

« Ils ont raison, lance Julian laconiquement. Il faut qu’on y aille. Et vous deux, ajoute-elle en direction de Christophe et Lilith, vous venez. Après tout le mal que vous avez fait, essayez un peu de vous racheter ! Lilith, nous pouvons rejoindre le métro, d’ici, n’est-ce pas ?

— Oui, mais...l. 4800

— Emmène-nous ! »

Lilith ne répond rien. Elle se dirige vers une porte, l’ouvre. Julian lui emboîte le pas. J’entraîne Aline à sa suite, pour l’empêcher d’assassiner Christophe du regard.

Nous nous engageons dans un escalier en colimaçon. l. 4805

Chapitre 7
Lilith

L’escalier en colimaçon déforme mes sens. Nos poursuivants étaient proches, je le sais. Mais maintenant, je n’arrive plus à les percevoir correctement. Par précaution, je masque autant que je peux les sons que font les autres derrière. Mais avec Aline qui traîne, et Christophe qui essaye de rester loin derrière celle-ci, je ne sais pas si j’y parviensl. 4810 complètement.

J’arrive devant une porte métallique. Elle donne dans un passage qui débouche sur un tunnel de métro. C’est une ancienne sortie de secours. Je dessine minutieusement une illusion de porte par-dessus l’existante. J’ouvre doucement la réelle. L’autre côté semble désert. J’avance doucement.l. 4815

Le passage est plongé dans le noir. J’ajoute des illusions de lumière. Au sol, coulent quelques centimètres d’eau. Nous sommes dans les parties les plus profondes du réseau métropolitain. Là où l’eau s’accumule, faute de pompes pour l’évacuer.

Je continue à avancer, à petits pas. Derrière, les autres arrivent. Je fais signe à Julian de les arrêter, et j’avance jusque dans le tunnel du métro. Il est faiblement éclairé, maisl. 4820 suffisamment tout de même. Le niveau d’eau est très haut... les passages de secours sur les côtés sont immergés d’une dizaine de centimètres. Nous allons avoir les chaussures mouillées.

J’attends un moment. Je ne repère personne, mais... une impression diffuse ne me quitte pas. Qu’est-ce qu’on est en train de faire ! Julian...l. 4825

Je lui envoie un message d’illusion, qu’elle seule peut voir. Elle fait avancer les autres. Nous commençons à marcher dans le tunnel. Personne ne fait de remarque sur l’eau. Je porte mon attention sur Christophe. Il est soucieux, avance tête baissée, les sourcils froncés. Il réfléchit. J’hésite à lui envoyer un petit mot d’illusion... Non, ce n’est pas le moment... Je reporte mon attention sur le tunnel. Quelqu’un ! Là j’en suis sûre : il y a des gens un peu plus loin... Et jel. 4830 ne les ai même pas sentis arriver... Je ralentis ma marche, le signale par illusion à Julian.

Elle me répond qu’elle remarque vaguement quelque chose. Et que quoi qu’il en soit, nous devons continuer.

« Arrêtez-vous ! »l. 4835

Un projecteur s’enclenche dans un claquement, et illumine le tunnel d’une lumière éblouissante. Je plisse les yeux, et les ferme totalement, pour juste me servir des illusions. Et là, je les sens : ils sont une dizaine. Ils devaient être protégés par un aléateur. Mais celui-ci ne doit pas être avec eux, sinon je l’aurais remarqué. Je communique tout cela à Julian. Elle a tiré les mêmes conclusions que moi.l. 4840

« Que faites-vous ici ? Cette zone est sous contrôle militaire. »

L’homme qui parle se tient derrière plusieurs autres, armés. Ils ont installé une sorte de barge au milieu du tunnel. Et ils ne sont clairement pas des militaires. Il doit probablement s’agir des mercenaires de XXIIe siècle.

« Nous passons, je réponds d’une voix forte.l. 4845

— Personne ne passe, me répond le mercenaire. Et nous arrêtons...

— Lilith, laisse-moi parler ! » lance Christophe.

Tout le monde se plaque contre la paroi du tunnel pour le laisser passer. Il glisse sa main dans la mienne au moment où il passe devant moi. Derrière, Aline pousse un très audible soupir. Je demande par illusion à Julian de la calmer. Pas de réponse.l. 4850

Christophe se présente face au projecteur, tête haute, déterminé. Par illusions, je lui diminue la lumière du projecteur, pour qu’il voie à qui il a affaire.

« Vous êtes des mercenaires, clame Christophe, envoyés par XXIIe siècle pour vous salir les mains à leur place en allant exterminer le groupe militant Diego. Nous ne vous laisserons pas faire. »l. 4855

Derrière les mercenaires, un homme appuyé contre la paroi du tunnel, qui regardait depuis le début la scène d’un air attentif, prend la parole : « Voici Monsieur Christophe. L’équipe bêta est comme d’ordinaire une bande d’incapables. Nous allons le garder jusqu’à ce qu’ils nous rejoignent.

— Qui que je sois, reprend Christophe, vous n’avez aucun droit. Vous n’êtes pas l’état, vousl. 4860 n’êtes pas les rayons, vous n’êtes pas investi d’un quelconque mandat par le peuple. Vous n’êtes rien. Et nous allons passer.

— Nous sommes plus forts que vous, répond l’homme du fond en souriant. Et ça nous donne tous les droits. »

Julian me dit par message d’illusion qu’elle en a marre, que nous sommes là pour sauver ceuxl. 4865 qui peuvent être tués d’une minute à l’autre. Je lui demande d’attendre un peu que Christophe ait fini. Elle ne me répond pas.

« Vous ne serez jamais... », commence à rétorquer Christophe.

Mais je vois Julian mettre en place les prémisses d’une illusion. Elle déclenche un mirage d’éboulement du tunnel, fait trembler le sol. Les mercenaires crient, essayent de se protéger.l. 4870 Mais l’illusion n’est pas parfaite. L’autre aléateur essaye de la combattre. Elle aurait pu attendre un peu ! Mais maintenant il est trop tard. Je complète l’illusion de Julian, réduis à néant les efforts de notre adversaire, renvoie la réalité dans ses pénates. J’ajoute du bruit, de la poussière. Je protège Christophe et les autres, leur montrant l’éboulement pour qu’ils comprennent ce qui se passe, tout en créant une zone protégée, où la voûte du tunnel restel. 4875 intacte.

Je fais signe à Julian de faire avancer tout le monde. Ils reprennent la marche d’un pas hésitant, ayant du mal à croire que tout cela n’a aucune réalité. Christophe ne bouge pas, reste à côté de moi. Aline nous dépasse sans un regard.

Une fois qu’ils ont presque disparu dans l’obscurité du tunnel, je calme le tremblement del. 4880 terre, enfermant les mercenaires entre deux éboulis. Je renforce l’illusion comme je peux, pour qu’ils soient retardés le plus possible. Nul doute que l’autre aléateur essayera de démonter notre construction mentale dès que je serai un peu éloignée. Mais il aura du fil à retordre.

« Allons-y ! » chuchoté-je à Christophe en glissant ma main dans la sienne.l. 4885

Nous marchons d’un bon pas pour rejoindre les autres. Il est soucieux et tendu. Il doit s’attendre à trouver tout le monde... mort, peut-être. Par sa faute.

« Ce n’est pas trop tard, soufflé-je.

— Que veux-tu dire ?

— Je crois que je sens quelque chose, je réponds. Des gens. Il y a des mercenaires de XXIIel. 4890 siècle, mais aussi... les nôtres. Nous n’arrivons pas trop tard. »

Il ne répond rien, mais je sens sa main se décontracter légèrement. Nous commençons à apercevoir les autres dans les ténèbres du tunnel. Christophe s’arrête, se retourne. Il m’embrasse, sans rien dire.

Nous nous lâchons la main, avançons vers les autres.l. 4895

La première à nous remarquer, hormis Julian, est Aline. Elle se retourne, puis regarde à nouveau devant elle comme si elle n’avait rien vu. Je laisse Christophe dépasser tout le monde et rejoindre Julian. Je reste derrière.

« Nous approchons », me signale Julian par illusions interposées.

Je remarque un mercenaire non loin, qui semble monter la garde. Je lui dissimule notrel. 4900 passage. L’autre aléateur essaye de lutter contre, mais avec le renfort de Julian, il échoue lamentablement. Nous passons tranquillement devant le mercenaire, sans qu’il remarque quoi que ce soit. Quelques minutes plus tard, nous débouchons dans la station où est aménagé notre repaire. Dès les premiers militants croisés, Julian ordonne une réunion générale de tout le groupe. Je reste sur le quai de la station, pour bloquer les mercenaires.l. 4905 Alors que les autres suivent Julian, Christophe reste en arrière pour demeurer avec moi.

« Christophe ! l’interpelle Julian. Tu viens ? Il est temps de prendre tes responsabilités ! Tu vas organiser l’évacuation de la station. Dépêche-toi ! »

Il me lance un regard désespéré. Je l’encourage d’un sourire. « Vas-y, lui chuchoté-je. Mesl. 4910 illusions ne te quitteront pas. » Il rentre dans les galeries, en me jetant un dernier regard désabusé.

Je m’assois sur le bord du quai. Ici, le niveau de l’eau est bien plus bas, on discerne les rails au fond. Le carrelage du sol est recouvert d’une fine couche de poussière noire, dans laquelle s’impriment de nombreuses traces de pas. Derrière, dans les replis de la station, je sens tout lel. 4915 monde s’activer, les gens courent, s’agitent. Julian parcourt au pas de course les galeries, tandis que Christophe se tient silencieusement dans la grande salle, préparant la suite des évènements.

Je contemple la voûte en faïence. Le nom de la station est inscrit en carreaux noirs sur blancs. « Pernambouc Casino »l. 4920

Julian a entraîné Aline hors de la salle de réunions. Elles vont vérifier une issue de secours que nous n’utilisons jamais, gardée en cas de dernier recours, comme aujourd’hui. Christophe reste le visage fermé face à la salle qui est quasiment remplie.

Les mercenaires commencent à se regrouper de chaque côté du tunnel. L’illusion d’éboulement est tombée. Je n’ai pas eu le cœur à essayer de la reconstruire. Je me dissimule. Unl. 4925 des soldats vient jeter un coup d’œil discret. Je le laisse faire, il ne voit rien, il repart. De chaque côté, les chefs des commandos se concertent.

Christophe commence son discours. « Diego est mort. » Julian et Aline reviennent vers la salle de réunion. Aline refuse d’entrer, reste dans le couloir. Frédéric vient la rejoindre.l. 4930

Je fais tomber une illusion de carreaux de faïence dans l’eau entre les mercenaires. Ils sursautent à l’entente du clapotis.

Un silence de mort règne dans la salle. Christophe raconte, sans détours, tout ce qu’il cachait depuis tant d’années. Il ne demande pas d’excuse. Son visage reste fermé, mais, peut-être pour la première fois en public, on entend dans sa voix l’accent de lal. 4935 franchise.

Les mercenaires s’agitent, ils ont dû prendre une décision. Certains s’occupent de sortir des armes de sacs de matériels, d’autres s’avancent doucement vers la station, et se postent juste aux extrémités des tunnels.

Dans la salle, Julian prend la parole. Elle était restée près de la porte, et montre clairementl. 4940 qu’elle ne prend pas le parti de Christophe. Elle explique qu’il faut d’urgence que tout le monde sorte de la station. Que le groupe Diego est dissous, et que c’est à chacun de se faire discret et d’aller se cacher quelque part. Personne ne pose de question, ou n’essaye de discuter. Tout le monde se lève.

Les mercenaires se regroupent aux entrées du tunnel, silencieusement. Les bargesl. 4945 flottantes sont halées au plus près des soldats. Quelques miliciens y distribuent des armes.

La salle se vide au pas de course, dans la discipline. Julian guide tout le monde vers l’ancienne sortie de secours. Les militants s’engagent dans l’escalier en colimaçon, qui mène ensuite à un réseau de galeries d’entretien, avec plusieurs sorties dans la ville. Tout cela avait étél. 4950 balisé longtemps auparavant. Ils se dispersent pour éviter d’être rattrapés par XXIIe siècle. Chistophe est resté derrière, il rejoint Aline dans le couloir. Je cesse de m’y intéresser.

Les chefs donnent simultanément l’ordre à leurs soldats d’avancer. Ils débarquent sur les deux quais de la station. Je supprime l’illusion qui me rendait invisible, et crée dans leurs mains,l. 4955 par-dessus leurs véritables armes, des illusions. Les premiers mercenaires qui me remarquent s’arrêtent, surpris. L’un crie quelque chose. Ils essayent de me tirer dessus avec les illusions d’armes que je leur ai données. Sans relever la tête, je fais faire demi-tour aux illusions de balles qu’ils tirent.

Ils meurent, une illusion de balle en plein cœur.l. 4960

Christophe et Aline s’énervent. Frédéric avait un peu avancé vers la sortie par tact, mais attend Aline. Mélodie et Noémie sont avec lui.

Les mercenaires poussent les cadavres de leurs collègues, et s’avancent doucement vers moi, me menaçant. C’est la première fois que je fais croire à quelqu’un qu’il meurt. Ça marche. Aline crie. On l’entendrait presque d’ici. Christophe ne répond rien, penaud. Lel. 4965 mercenaire qui s’est le plus approché de moi sort un poignard. Je le remplace par une illusion, et fais le mercenaire se le planter en plein cœur. Il s’effondre. Mais qu’elle le laisse tranquille ! Christophe lui rétorque quelque chose de méchant, elle pleure. Je fais mitrailler à un mercenaire trois de ses collègues avant qu’il ne se tue lui-même. Julian redescend. Tout le monde est en sécurité. Elle dit à Mélodie qu’il est temps que jel. 4970 remonte et qu’elle s’inquiète pour moi. Mélodie répond sèchement qu’elle ne veut plus entendre parler de moi. Les mercenaires se replient. Christophe s’inquiète d’avoir entendu des coups de feu sur le quai. Aline lui réplique que je ferais mieux de mourir. Les mercenaires sont de nouveaux dissimulés de chaque côté du tunnel, et se préparent à me tirer dessus. Ils ouvrent le feu. Je fais partir les balles de chaque côté vers l’autre. Enl. 4975 finir.

« Lilith ! »

Pile entre les deux camps, les balles d’illusion tombent toutes à l’eau. Des murs de béton ferment les entrées des tunnels, enfermant derrières eux les soldats. Les cadavres disparaissent. L’eau, les quais... Tout est blanc, propre, lumineux. Nu.l. 4980

« Lilith ! » reprend Julian, derrière moi. Je lui jette un regard. Son visage est complètement fermé. « Arrête ça immédiatement. Maintenant, tu remontes. »

Je me lève sans rien dire, et me dirige mécaniquement vers la porte qui se dessine au milieu du mur blanc. De l’autre côté, le couloir de la station de métro. Julian claque la porte derrière elle.l. 4985

« Avance ! »

J’obéis. Nous remontons l’escalier de secours. Julian en dissimule l’accès. En haut, nous retrouvons les autres. Christophe a un visage soulagé, Aline et Mélodie ne me regardent même pas. Je ne dis rien. Julian nous emmène vers une sortie, nous débouchons dans un boulevard, entre deux rayons.l. 4990

Il fait nuit, les enseignes clignotent de tous leurs feux au milieu des minuscules flocons de neige qui tombent en poudre. Un tram passe. Les gens marchent d’un pas pressé devant nous, sans nous remarquer. Même pas besoin d’illusion. Je m’appuie contre la porte.

« Quelqu’un a une idée d’un endroit où nous pouvons aller ? demande Julian au bout d’unl. 4995 moment.

— Je ne sais pas, répond Mélodie. Mais il faudra plus d’un endroit. Je ne reste pas avec Lilith et Christophe. Et je crois que tu ferais bien de venir avec nous, Aline. »

Cette dernière ne répond pas. Christophe semble acquiescer, comme si c’était une sentence justement méritée. Personne n’ose briser le silence. Tout le monde semble trouver cette décisionl. 5000 évidente...

« C’est stupide », lâché-je. Tout le monde se tourne vers moi. « Nous sommes pourchassés par des gens qui sont bien plus forts que nous. Nous sommes en danger, dans une ville où nous allons avoir de plus en plus de mal à nous cacher, et vous ne pensez qu’à nous diviser. Mélodie, il n’y a ici que Julian, Christophe et moi qui ayons vraiment une idée de la menace qui pèse surl. 5005 nous tous. Je refuse de vous laisser partir comme ça et maintenant. Pas avant d’être sûre que tout ira bien pour vous. »

Elle me jette un regard assassin. Julian prend la parole avant elle : « Lilith a raison. Si vous partez maintenant, c’est tout comme si nous n’étions pas allées vous retrouver dans ce bar. Mélodie, Aline, soyez raisonnables, pendant quelques jours encore. »l. 5010

Aline relève la tête, les yeux rougis. Elle hésite à prendre la parole, et ne dit rien. Frédéric, à ses côté, lui murmure quelque chose. Mélodie jette un coup d’œil à Noémie, et acquiesce brièvement.

« Cela ne résout pas le problème de l’endroit où aller, remarque Julian.

— J’ai une idée, je réponds. Mais on ne pourra pas y rester longtemps.l. 5015

— Allons-y », conclut Julian.

Je me relève, et les entraîne vers le tramway. À cette heure, les rames sont plutôt vides. « Prochaine station : place James Mirrless. Rayons desservis : météo, décoration intérieure... » Pendue à une barre, je regarde les gens monter, descendre. Ils sont vivants, eux, pas comme ceux d’en bas. Un couple s’embrasse. Une fille en pleurs explique vivement ses chagrins à une copinel. 5020 qui essaye de la consoler. Trois jeunes discutent trop fort en riant grassement. Pour eux, la vie continue. Je n’ose pas me tourner vers Christophe. Peut-être qu’il comprendrait, lui, ce que j’ai fait en bas. Je revois ces corps qui tombent, morts. Peut-être que je lui en parlerai. Un jeune homme monte dans la rame, trainant une énorme valise en plus de deux gros sacs. Il essaye de se ménager une place et sort un bouquin fripé par de nombreusesl. 5025 lectures.

« Prochaine station : boulevard Rosa Luxembourg. Rayons desservis : luminaires, papeterie. »

Je descends sur le quai, les autres me suivent. Je me dirige vers une porte discrète située entre deux vitrines et l’ouvre. Elle n’est pas fermée à clef. Derrière un escalier. Nous débouchonsl. 5030 sur un couloir, situé à l’étage, puis sur un escalier qui redescend derrière le bâtiment, pour laisser la place aux rayons au rez-de-chaussée. Nous sortons dans une cour intérieure misérable. Les bâtiments qui l’entourent n’ont plus de vitres, juste des cartons sur quelques fenêtres.

Je me dirige vers l’entrée sans porte d’un des immeubles, et nous montons un escalier del. 5035 pierre en colimaçon, recouvert par la poussière du plâtre tombé des murs. Au troisième étage, j’emmène les autres vers un appartement. Je récupère au passage une clef minuscule, dissimulée dans un ancien coffret de compteur électrique. J’ouvre une porte avec. J’allume la lumière dans l’appartement.

Il est vétuste, mais propre. Des vitres ont été remises aux fenêtres derrières les cartons. Dansl. 5040 un coin, sur une étagère en bois, sont rangés des vivres.

« Où sommes-nous ? demande Mélodie, méfiante.

— Dans un endroit sûr, je réponds. Peut-être que je vous expliquerai plus tard. Julian, voici la clef. Vous trouverez ici tout ce qu’il vous faut pour quelques jours.

— Qu’est ce que ça veut dire ? m’interroge Julian.l. 5045

— Si je reste ici, nous allons nous entretuer », je réponds platement. Aline pousse un grognement, et le regard de Mélodie est éloquent. « Je vais trouver une solution pour que vous soyez en sécurité. Je serai de retour après-demain. »

Julian acquiesce lentement. Sans un regard supplémentaire, je ressors et referme la porte. J’ai à peine fait quelque pas que quelqu’un d’autre passe la porte, la referme doucement, et mel. 5050 rejoint. Christophe. Je me retourne. Il a un regard désespéré.

« Dis-moi que tu vas vraiment revenir ! »

Nous nous embrassons longuement.

« Dans deux jours. » Je lui souris. « Essaye de résister aux foudres d’Aline d’ici là. »l. 5055

Je détache doucement ses bras de ma taille, et descends l’escalier. Il reste planté dans le couloir encore longtemps après que je suis sortie de l’immeuble.

Je retourne sur les boulevards, monte sur un quai de tramway. Les phares de la rame percent la nuit neigeuse. Je passe les portes. C’est vide. Je crée une illusion de portes coincées pour forcer les quelques autres personnes qui attendent sur le quai à aller dans l’autre wagon. Envie del. 5060 rester seule. Je vais m’asseoir au fond. Je regarde les murs des rayons défiler dans la nuit. Les néons dessinent des lignes multicolores sur les façades, au-dessus des vitrines brûlantes de lumière. Tout est fermé, pourtant. La nuit, les rayons font croire qu’ils sont encore éveillés.

À chaque station, j’empêche les passagers de monter dans mon wagon. Je ne veux pas les voir.l. 5065 Un défilé de véhicules de police déchire la nuit avec sirènes et gyrophares. Police des frontières, certainement. Les passants qui trainaient dans la nuit s’écartent vivement du chemin des engins. Le tram continue, insensible.

Perdue dans mes rêveries, je loupe mon arrêt. Je descends à celui d’après. Je traverse l’avenue, me retrouve devant un rayon. Hésite à ramasser un projectile quelconque pour briser lal. 5070 vitrine. Décide d’être raisonnable et de passer par la petite porte à côté, qui débouche sur un couloir aménagé dans l’interstice entre deux immeubles. Je longe les tuyaux de gouttière, rajuste mon écharpe et ressors dans la petite cour de derrière mon immeuble. La végétation y est toujours aussi folle. Dès que l’on cesse d’essayer de la dompter, elle reprend sa place. Un jour, ils verront des branches passer au travers de leurs fenêtres, et desl. 5075 racines briser leur carrelage. Cela m’arrache un sourire. Je passe devant la vieille loge où Mélodie avait trouvé refuge. Peut-être y a-t-il des choses qu’elle voudrait que je lui ramène ? Je sonde mentalement la pièce. Il n’y a pas grand chose... mais je sais qu’elle doit y être attachée tout de même. Un cadre avec une photo à l’envers. Si je lui ramène ça, elle risque de le prendre très mal. Si je lui ramène quoi que ce soit,l. 5080 d’ailleurs...

Je me dirige plutôt vers la porte de l’immeuble. Rentre dans le hall sombre et majestueux. L’immeuble est sous surveillance. Sans allumer les antiques ampoules, je monte lentement le grand escalier en colimaçon. Plusieurs agents se sont cachés dans un appartement non loin du mien. Un autre est posté dans un bâtiment en face, pour surveiller lesl. 5085 allées et venues. Ils savent que j’habite ici. Tant pis pour eux. Je continue à gravir les degrés. On verra ça demain. Cette nuit, je vais dormir. Cinquième étage. J’avance à pas feutrés sur la moquette élimée du couloir, m’arrête devant ma porte. Ils ont probablement mis en place un système pour repérer mon arrivée. On verra ça plus tard.l. 5090

Je sors d’une poche de ma robe une petite clef, et entre chez moi. Sans allumer la lumière, je scrute mon apparemment. Combien de temps ?... cinq ans, peut-être, que je suis ici. Babioles d’une noirceur inutile. Désordre soigneusement organisé. Un superbe tableau de Mélodie.

Je vais droit dans ma chambre, retire ma veste et mes bottines, me couche tout habillée, lal. 5095 couette par-dessus pour vaincre le froid. Y a-t-il quelque chose ici que je n’ai pas envie de laisser ? Je m’endors avant de trouver une réponse.

J’observe fixement les chiffres rouges du réveil. Je dois m’y reprendre plusieurs fois avant de comprendre ce qu’il indique. L’après-midi touche à sa fin. J’ai dû dormir au moins une dizaine d’heures... Je sors du lit. L’appartement est toujours plongé dans le noir, même si quelquesl. 5100 rayons de lumière parviennent à s’infiltrer de l’extérieur. Je saisis un peigne, me recoiffe rapidement. Être aléatrice a un avantage indéniable : nul besoin de miroir. J’essaye sans succès d’aplatir quelques plis de ma robe.

Il va être temps de partir. Dans l’appartement d’à côté, des mercenaires armés sont venus en renfort. Mon arrivée a dû déclencher le branle-bas de combat chez XXIIe siècle. J’en souris. Jel. 5105 vais à la cuisine pour me servir un verre d’eau. Me ravise pour remplir la bouilloire, et me préparer un thé, le dernier ici. De l’autre côté du mur, ils s’agitent. D’une façon ou d’une autre, ils savent que je suis réveillée. Et ils semblent parfaitement mûrs pour apprécier mes cadeaux. La bouilloire siffle. Je sors un sachet d’une boîte à moitié pleine. Ils préparent des armes. Je les remplace par des illusions. Ils ne s’aperçoiventl. 5110 de rien. Je verse l’eau bouillante dans une tasse. Ils se préparent à sortir. Pourquoi ne sont-ils pas venus pendant que je dormais ? Pourquoi n’attendent-ils pas que je sorte ?

L’eau est trop chaude. Je laisse infuser et refroidir ma tasse, et je vais enfiler mes bottines. Un aléateur ! Qui est encore loin... peut-être était-ce lui que les mercenairesl. 5115 attendaient, en espérant que je ne me réveillerais pas d’ici là... Je m’assois sur mon lit pour nouer les lacets. Il marche au milieu de la foule de l’avenue, venant de la station de tramway. Je me concentre un instant, et crée une foule d’illusions grotesques et glauques tout autour. Les gens poussent des cris, paniquent. L’aléateur est coincé au milieu. Les gens fuient dans tous les sens, mais sont entourés et ne peuvent partir. Ill. 5120 essaye tant bien que mal de détruire mes créatures, mais elles sont nombreuses et complexes. Je les laisse vivre sans trop m’en occuper. D’ici qu’il s’en sorte, je ne serai plus là.

Je retourne dans la cuisine et vais boire mon thé. Les mercenaires, inquiets de l’absence de l’aléateur, s’agitent et décident de sortir dans le couloir. Dix soldats s’yl. 5125 postent, dans les recoins des portes, contre les murs, et tous braquent leurs armes vers ma porte. Je finis ma tasse, la pose dans l’évier. Tant pis pour la vaisselle... quelle importance ?

Je vais enfiler ma veste, m’approche de la porte. Je crée dix illusions de moi-même, plonge les mercenaires dans un noir absolu, un noir d’où ils ne verront que mes illusions. J’ouvre la porte etl. 5130 fais sortir mes créatures. Les soldats s’affolent, n’ont plus les repères des murs et du sol. Certains tombent, d’autres essayent de tuer mes illusions avec leurs armes irréelles. Chacune des créatures se dirige vers l’un des mercenaires, tandis que je marche, invisible, vers l’escalier. L’un des mercenaires pousse un cri. Chacun voit ses neuf collègues se faire tuer par les neuf autres illusions. Ils poussent des hurlements, essayent de se replier versl. 5135 la porte de leur appartement, se bousculent sans se voir. Je les laisse s’affoler, mes créatures les tourmenteront jusqu’à ce que je me sois assez éloignée pour que cela n’ait plus d’effet. À ce moment, je serai bien trop loin pour qu’ils me retrouvent. Et l’autre aléateur est encore suffisamment occupé lui-même pour pouvoir faire attention à ma destination.l. 5140

Je ressors par la cour de derrière, traverse un passage couvert, passe à l’intérieur d’un autre immeuble. Je remercie silencieusement Mélodie. C’est elle qui m’avait fait découvrir la face cachée de la ville. Les sombres recoins où l’on est protégé de la lumière des rayons.

Je débouche sur une grande avenue. Me fonds dans la foule de passants qui marchent, entrentl. 5145 et sortent des rayons. Je pourrais prendre le tramway, mais je préfère y aller à pied. La foule est toujours étrange : elle déambule en rythme, et pourtant, elle n’est qu’un ensemble de personnes, qui sont là, et vivent leurs propres vies. Vies qui doivent toutes être différentes, et paraissent pourtant si semblables... Je les regarde. Ils ne me regardent pas. Pour eux, moi aussi je fais partie de la foule.l. 5150

La cime des arbres se dessine derrière les hauts murs. Je sais que la propriété est immense, mais ce que l’on en devine depuis la rue la fait passer inaperçue : juste un mur gris qui bloque fermement tout regard. On ne peut deviner qu’il y a un parc derrière que si l’on est assez éloigné pour voir les arbres par-dessus, et qu’il y a suffisamment peu de brume. Au milieu du mur se dessine une porte rectangulaire aux battants métalliques. Pas de sonnette, pas de boîte auxl. 5155 lettres. Ici, on passe son chemin.

Je me poste non loin de l’entrée d’un immeuble adjacent. Les mains dans les poches de la veste, le froid s’insinuant même à travers les gants. J’attends. Vu l’heure, les gens devraient rentrer de leur travail, je ne devrais pas avoir trop à attendre. Voilà : une dame, la cinquantaine, s’approche du porche. Usant d’illusions pour qu’on ne se rende compte del. 5160 rien, je lui emboîte le pas et la suis à l’intérieur quand elle ouvre la porte avec sa clef.

Je la laisse attendre devant une porte d’ascenseur, et suis un couloir sombre qui s’enfonce dans le bâtiment. Je ressors dans une austère cour intérieure. Sur un des côtés se trouve le mur de la propriété, ici à moitié effondré. Heureusement qu’il ne l’a toujours pas fait réparer. Jel. 5165 récupère dans un coin de la cour un seau, que j’utilise comme marche-pied pour passer le mur. Je dissimule mes ridicules efforts d’escalade par des illusions, et parviens enfin à poser le pied sur l’herbe du parc.

Des feuilles mortes dépassent encore par-dessous les plaques de neige éparses. J’essaye de rejoindre au plus vite une allée gravillonnée, en évitant les paquets de neige qui pendent auxl. 5170 branches des arbres. Je longe l’allée centrale jusqu’au porche du manoir. La vieille bâtisse est plantée là, au milieu de la ville. Je grimpe les marches, me retourne. On discerne à peine les immeubles derrière les arbres et les murs. On pourrait presque oublier que l’on est dans la ville. Je saisis la poignée, et ouvre la porte. Elle n’est pas fermée à clef.l. 5175

J’entre. Le hall est sombre, mais chaud. De part et d’autre, des escaliers courbes montent au premier. Au milieu, un couloir s’enfonce dans la bâtisse. Tout au fond, une porte est entrouverte, et dessine un triangle de lumière sur le sol. Je m’avance vers elle, franchis la porte.

« La belle Lilith ! lance une voix. Ta dernière visite remonte à si longtemps ! »l. 5180

Je suis dans un vaste salon. Grandes baies vitrées, superbe lustre, immense bibliothèque, et dans un coin, une cheminée à l’âtre flamboyant. Il est assis dans un fauteuil, me tournant le dos, face à la cheminée. Il se lève, pose son livre sur une table basse. Toujours aussi élégant. Il m’invite d’un geste à le rejoindre.

« Guillermo... », commencé-je en m’avançant.l. 5185

Le champagne est déjà servi. Il me tend l’une des deux coupes, me désigne l’un des fauteuils.

« À nos retrouvailles ! Comment va Diego ? demande-t-il avec un sourire.

— Diego n’existe plus, je réponds. Mais tu le sais déjà.

— En effet. De toute façon, je t’ai toujours dit que ça arriverait tôt ou tard.l. 5190

— Tu aurais pu l’empêcher ! rétorqué-je, amère.

— Quel intérêt aurait eu le Consortium Planétaire dans l’affaire ? Nous avons payé nos dettes il y a longtemps. »

Je ne réponds rien. C’est de toute manière peine perdue avec lui.

« Je suis heureux que tu aies retrouvé le chemin du manoir, reprend-il. Que me vautl. 5195 l’honneur de ta splendide présence ?

— Tu n’as toujours pas fait réparer le mur, remarqué-je.

— Je ne voudrais tout de même pas t’empêcher de revenir. Je connais ton aversion pour les portes d’entrée. Et en te voyant arriver, je songeais qu’il faudrait que j’aménage le passage, il a l’air délicat pour les demoiselles en robe, mais cela te vexerait, n’est-cel. 5200 pas ?

— Le Consortium recherche-t-il toujours des volontaires pour partir ? coupé-je.

— En effet. Voudrais-tu priver la Terre de ta présence ? demande-t-il, amusé.

— Accepterais-tu des jeunes gens qui ont besoin d’un avenir loin des problèmes politiques d’ici ?l. 5205

— Nous acceptons tous les gens dans un état de santé suffisamment robuste pour supporter le voyage jusqu’à la Nouvelle Lisbonne. Mais si possible pas de fauteurs de troubles. Nos employés signent un contrat précis sur tout cela. Et nous ne prenons pas en charge le voyage jusqu’à Cap G. J. Alto.

— Ils ne poseront pas de problème, rétorqué-je. Et Aline Senav est parmi eux...l. 5210

— Oh... »

Reste à savoir s’ils seront d’accord... Et même s’ils sont d’accord, rien que parce que j’ai pris cette décision sans leur en parler, Mélodie m’en voudra... Mais il n’y a que là où elle pourra recommencer une vie avec peut-être plus de chance.

« Je dois me rendre en Floride d’ici la fin de la semaine, reprend Guillermo en réfléchissant.l. 5215 Je pourrai peut-être avancer mon vol, et prendre des places pour vous. Pour Aline Senav, je pourrai probablement convaincre mes supérieurs de vous payer le voyage. Mais si jamais XXIIe siècle nous retrouve sur le trajet, vous vous débrouillerez seuls. Nous ne pouvons nous payer le luxe d’un affrontement avec eux. »

Je l’observe. Toujours le même regard affûté d’il y a quelques années, la même assurance dul. 5220 pouvoir hérité avec ses vingt ans.

« Sur ce, accepterais-tu de prendre ton dîner à ma table, ce soir ? propose-t-il.

— Si tu m’offres également l’hospitalité pour la nuit, oui, rétorqué-je.

— Tu sais bien que je ne te refuserai jamais une nuit sous mon toit ! » s’offusque-t-il avec amusement.l. 5225

Il se lève pour m’accompagner vers la salle à manger. Avant de me lever, je lui demande : « Guillermo, pourquoi n’es-tu pas encore parti ? L’espace, c’était ton rêve, n’est-ce pas ? Tu as cédé tous les actifs de ta famille pour ça. Je ne m’attendais presque pas à te retrouver encore ici.

— On m’a déjà proposé des postes prestigieux, là-haut. J’ai refusé à chaque fois. Tant quel. 5230 celles et ceux qui me font vivre resteront sur Terre, j’y resterai aussi, répond-il avec un sourire désabusé. Ne vas-tu pas rester ici toi aussi ? »

*

l. 5235

Je passe la porte métallique, qui se referme automatiquement derrière moi. Guillermo a tenu à ce que je sorte par la grande porte. Je marche d’un pas rapide vers la cache de Christophe, Julian, et les autres. Par précaution, et parce qu’il ne serait pas étonnant que XXIIe siècle surveille la résidence de l’un des cadres du Consortium Planétaire, je me dissimule tout le long du trajet. À proximité de l’appartement caché dans les immeubles désaffectés, je signale à Julianl. 5240 que j’arrive, et qu’ils peuvent plier bagages.

Je monte les escaliers. Christophe m’attend dans le couloir. Son visage s’éclaire dès qu’il me voit. « J’espère que tu as de bonnes nouvelles à annoncer, me chuchote-t-il. Sinon tu vas te faire assassiner par Aline quand tu vas entrer.

— Même avec la plus profonde des haines, elle ne ferait pas de mal à une mouche »,l. 5245 rétorqué-je.

J’ouvre la porte. Ils sont tous là, manteaux déjà fermés, prêts à partir.

« Où allons-nous ? demande laconiquement Julian.

— J’ai une solution pour Aline, Frédéric, Mélodie et Noémie, déclaré-je. Il va falloir que vous décidiez maintenant si vous l’acceptez. Vous savez peut-être que le Consortium Planétairel. 5250 recrute du personnel pour aller travailler dans son complexe spatial en orbite autour de la Lune, la Nouvelle Lisbonne. C’est un emploi à vie, et ils ne sont pas regardants sur le passé des postulants. Vous serez loin de XXIIe siècle, vous n’aurez plus à vous demander chaque jour comment vous allez faire pour manger, vous n’aurez plus à vous cacher. Si cela vous intéresse, nous avons des places réservées dans un paquebot-dirigeable qui part dans trois heures pour lal. 5255 Floride.

— Et Julian et toi ? demande Mélodie, étonnamment calme.

— Nous partirons aux États-Unis avec vous. Nous avons besoin de changer un peu d’air, je crois. Trop de gens nous connaissent ici. Mais le Consortium refuse les aléateurs. Nous resterons sur Terre... »l. 5260

Julian accepte d’un imperceptible hochement de tête. Christophe me suivra, de toute façon. Les autres réfléchissent en silence.

« On va aller dans l’espace ? demande Noémie, incrédule.

— Ça ne te dérange pas de partir ? lui demande Mélodie.

— Non ! s’exclame-t-elle.l. 5265

— Alors nous acceptons », répond Mélodie, tout de même moins enthousiasmée que Noémie.

Frédéric acquiesce aussi, en regardant Aline. Celle-ci ne répond rien, et garde les yeux fixés au sol.

« Aline ? demande doucement Julian.l. 5270

— Comme vous voulez, lâche-t-elle.

— Allons-y, alors, je conclus. Nous avons un paquebot-dirigeable à prendre. »

Nous retrouvons Guillermo dans le hall de l’aéroport. Il jette un regard dépité à Christophe qui se tient à côté de moi, et me tend des passeports. « Voici vos papiers. J’ai dû passer par mes supérieurs pour faire annuler quelques mandats d’arrêt internationaux pourl. 5275 certains d’entre vous. Ces passeports vont vous permettre de ne pas être inquiétés aux États-Unis, mais tenez-vous à carreau, ça m’étonnerait que je puisse le refaire. Voici aussi vos places. Pas de cabine, j’ai réservé au dernier moment. Maintenant, direction la douane. »

Nous le suivons et nous engageons dans une longue file. Au guichet, Guillermo présente desl. 5280 autorisations spéciales, et négocie pour que nous évitions les contrôles génétiques et autres formalités antiterroristes. Puis nous entrons dans l’un des vastes ascenseurs qui nous fait monter au sein de la pyramide de métal jusqu’à l’un des quais d’embarquement. Nous empruntons une passerelle et pénétrons dans l’un des ponts de l’engin. Nous suivons Guillermo dans les coursives et les escaliers du mastodonte volant. Il parvient à nous trouver des places assises dans le salonl. 5285 arrière.

Les vibrations des moteurs font trembler la coque. Les craquements et les grincements de la superstructure qui expulse le paquebot résonnent dans tous les ponts. Nous sommes aux premières loges pour voir à travers les grandes baies vitrées le dirigeable sortir de la pyramide métallique. Porté par l’immense ballon qui nous surplombe, le dirigeable s’élève doucementl. 5290 au-dessus de la ville. Cap sur les États-Unis.

Nous avons traversé l’Atlantique dans les nuages. Mélodie et Frédéric ont bombardé Guillermo de questions sur le Consortium Planétaire. Ce dernier, tout à son rôle de gentilhomme, nous a offert le repas. Noémie restait accrochée aux hublots, à regarder les masses nuageuses qui cachaient l’océan. Elle s’est rapidement endormie, une couverture sur les épaules. Christophe,l. 5295 Aline et moi n’avons pas fermé l’œil de la nuit, ni prononcé un mot. Il régnait une tension malsaine. Vivement qu’on en finisse !

Ici, il pleut. La signature des contrats de travail s’est faite rapidement. Avec la présence de Guillermo, toutes les formalités se sont réduites aux tests génétiques. La nuit dernière, à l’hôtel, Aline s’est expliquée longuement avec Christophe. J’ai faitl. 5300 l’effort de ne pas écouter ce qu’ils se sont dit. Il n’a pas voulu m’en parler. Aline se trouve actuellement avec Frédéric, Mélodie et Noémie, au milieu du groupe des futurs employés du Consortium. On leur donne toutes les consignes pour le déroulement du voyage. Julian, Christophe et moi écoutons d’une oreille distraite, au fond de la salle.l. 5305

Une fois les dernières explications données, nous sortons du bâtiment pour arriver sur un quai de gare. Une navette attend, pour embarquer les voyageurs vers le pas de tir. C’est la dernière fois que nous les voyons. Pour raison de sécurité, personne ne pourra assister au décollage.

Nous nous disons au revoir. Noémie est plutôt excitée à l’idée de partir, Mélodiel. 5310 jette un regard mélancolique sur les alentours. Frédéric attend Aline, qui tente de ne pas regarder Christophe. Les derniers passagers montent dans la navette. Aline la dernière.

Christophe m’entraîne vers la sortie. On siffle le départ du train. « Christophe ! » Un cri étouffé, des bruits de pas. Aline a sauté sur le quai. Le train part, emmenantl. 5315 un Frédéric désespéré. Christophe a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, me serre la main, et nous rentrons dans le bâtiment. Dehors, Julian retient Aline par les épaules.

Le soleil se lève doucement sur la mer. Nous arpentons la plage de Boa Viagem. Mexique, Belize, Costa Rica, Venezuela, et maintenant Recife, au Brésil. Partout, on raconte les histoiresl. 5320 des murs des États-Unis et de l’Europe, où meurent chaque jour des milliers de clandestins qui cherchent un peu moins de misère. Les files d’attente dans les centres de recrutement du Consortium Planétaire ont atteint des longueurs légendaires. Nous n’avons plus entendu parler de XXIIe siècle. Les nuages sont colorés de mille teintes, du rouge au jaune orangé. Je m’assois dans le sable, à côté de Christophe.l. 5325

2095 – 2110

l. 5330

« Le XXIIe siècle approche, avec des défis nouveaux. Ces défis, nous saurons les relever ! » a conclu le porte-parole du comité directeur de l’“espace préservé” nouvellement créé. L’adoption par le parlement russe des lois d’exception, en échange d’exemptions de droit international concernant la souveraineté des peuples, permet enfin la mise en œuvre de ce grand projet. « Certes, ces mesurel. 5335 peuvent paraître drastiques, mais elle ne seront en vigueur que pendant quinze ans. C’est un laps de temps si court que je ne comprends pas que l’on puisse se plaindre de ces lois – alors même qu’elles sont nécessaires pour notre survie à tous ! » a commenté le secrétaire d’état américain.

foxnewsfrance.com, Lois d’exception : le monde se prépare à changer de siècle, mardi 18 novembrel. 5340 2098

« Le Consortium Planétaire manque de fair play. Il s’agit d’une machine à détourner des capitaux, à les expédier dans l’espace au lieu d’investir ici,l. 5345 sur Terre. La Nouvelle Lisbonne, sous prétexte qu’elle est en orbite autour de la Lune, ne subit pas les réglementations qu’on nous impose en matière d’écologie, de social ou de finance. L’OMC peut dire ce qu’elle veut, il nous semble plus que jamais légitime de reprendre le contrôle de ce Consortium. Les états, même si ce n’est pas dans leurs habitudes, doivent acquérir des parts dul. 5350 capital du Consortium. Nous devons le forcer à respecter les règles du jeu », a seriné hier le porte-parole de XXIIe siècle Japon, après l’annonce du refus de nationalisation par l’OMC.

World of Trade - France, L’OMC à la botte du Consortium Planétaire, mercredi 13 janvier 2107l. 5355

Troisième partie 
Chemise rouge

l. 5360

Chapitre 1
Blanc

« Voici votre appartement. Sur la table, vous trouverez un plan et des brochures d’informations. Soyez à l’heure demain au rayon de formation – vous vous souvenez, la porte que je vous ail. 5365 indiqué ?

— Heu... oui... merci.

— Très bien. N’oubliez pas de pointer. Au revoir !

— Au revoir... » je finis alors qu’elle a déjà refermé la porte derrière elle.

Je regarde autour de moi : une pièce rectangulaire, avec près de la porte une table appuyéel. 5370 contre le mur et un coin cuisine encastré non loin. Contre le mur du fond, le lit, avec des tiroirs de rangement dessous. De l’autre côté, derrière une porte, une cabine de douche et un lavabo. Chez moi.

Je jette un œil au plan posé sur la table. La tablette informatique affiche le couloir adjacent, ainsi qu’en petit la position dans la ville, et les noms des rayons. Des boutons permettent del. 5375 consulter divers règlements. Je le repose.

J’ouvre ma valise sur la couchette, sors quelques vêtements pliés. Je cherche où les ranger, je remarque une penderie dans un coin. Dedans, se trouvent déjà trois pantalons blancs et trois chemises blanches. Je les laisse, et pends mes affaires à côté.

Je me passe de l’eau sur la figure, enfile un pyjama. Et m’assoie sur le lit. Au-dessus de lal. 5380 porte, l’horloge indique « 22 : 44 ». Ça y est. Je suis arrivée, je suis à la Nouvelle Lisbonne.

Un bip régulier retentit. La lumière remplit doucement la pièce. Je me retourne sur moi-même, me cogne contre le mur à cause de l’étroitesse de la couchette. Au-dessus de la porte, l’heure clignote. Je fais l’effort de me redresser. Ma chambre. La Nouvelle Lisbonne. Le rayon del. 5385 formation...

Je fais un brin de toilette, m’habille simplement. Je prends avec moi la tablette-plan. Celle-ci a dû être programmée pour moi, car elle indique toute seule « rayon de formation », avec une flèche indiquant de sortir dans le couloir. Je passe autour du cou le cordon du badge que l’on m’a donné à mon arrivée. Je sors, verrouille la porte à l’aide dul. 5390 badge.

J’avance à pas prudents dans le couloir, en suivant les instructions. Les murs blancs, brillants, sont percés symétriquement par les portes d’autres chambres, d’où sortent parfois d’autres personnes, qui partent d’un pas pressé dans un sens ou l’autre.

Enfin, je débouche sur une artère. Le couloir, bien plus large et bien plus haut, est remplil. 5395 d’un bruissant va-et-vient. Au milieu, sur des rails, circule une sorte de tramway dont les rames, dépourvues de toits, sont bondées de passagers ou de marchandises empaquetées. Je marche un peu jusqu’à une halte, et monte m’asseoir dans une rame, toujours comme l’indique le plan. Le tram démarre.

Au plafond sont accrochés d’immenses tuyaux, ainsi que des séries de conduits et de câbles.l. 5400 Régulièrement, une bouche d’aération descend, juste en dessous des néons suspendus à intervalles réguliers. Autour de moi, les gens lisent ou regardent des informations sur des tablettes informatiques. Personne ne parle, seuls règnent les bruits de l’activité de l’artère.

Le tram s’arrête, mon plan m’indique de descendre. Je reconnais vaguement la dispositionl. 5405 des lieux qu’on m’avait montré la veille. Je me dirige vers un porche rectangulaire. Un panneau indique sobrement « Rayon de formation ». Les portes automatiques s’ouvrent.

l. 5410

*

« Bonjour, mademoiselle. Comment vous appelez-vous ?

— Vanille, je réponds.

— Bienvenue sur la Nouvelle Lisbonne. Allez vous installer. Vous ne devriez pas avoir trop de mal à suivre le contenu de la formation, la session actuelle n’a commencé quel. 5415 depuis trois semaines. Je vous ferai transmettre les supports des cours que vous avez manqué. »

Je vais m’asseoir dans un coin, au fond de la salle. Les regards de tous les autres étudiants me suivent, jusqu’à ce que je sois installée. Le formateur affiche sur l’écran mural le contenu de son cours. « Comme nous l’avons vu la dernière fois, les sites d’extraction mis en place par lel. 5420 Consortium Planétaire à la surface de la Lune... »

Certains étudiants prennent des notes sur des tablettes, en écoutant d’un air sérieux. D’autres affichent un regard endormi. Mais ils sont tous habillés de la même façon, tous en blanc, pantalon et chemise. Je me sens un peu coupable de ne pas m’être habillée comme il fallait... on aurait dû me prévenir. Seul le formateur est vêtu différemment, chemise bleue etl. 5425 veste grise. Il doit faire dans les trente-cinq ou quarante ans. Stylets dans la poche de la chemise et lunettes classes, je remarque plusieurs filles qui semblent plus passionnées par le formateur que par la formation.

J’essaye d’écouter ce qu’il explique, « ...les nécessaires contraintes de pression impliquent l’utilisation d’un matériel... » mais décroche vite. J’essayerai de comprendre quand je serail. 5430 un peu habituée à la Nouvelle Lisbonne. Nous sommes une vingtaine dans la salle. Mon voisin de droite répond à mon regard par un sourire. Il rempli des grilles de jeu sur sa tablette au lieu de prendre des notes. Devant moi, une fille n’arrête pas de bailler.

« Bien. Nous allons faire une pause d’un quart d’heure. »l. 5435

Tout le monde se lève, et sort lentement de la pièce. Dans le hall du rayon, d’autres étudiants sont également en pause.

« Un café ? »

Je me retourne. Le jeune homme qui était à côté de moi désigne un distributeur automatique encastré dans un mur, non-loin. J’acquiesce, nous allons nous placer dans lal. 5440 queue.

« Tu viens d’arriver à NL ? me demande-t-il.

— NL ?... oui, je suis arrivée hier, je réponds.

— J’ai fais le voyage il y a quelques mois, indique-t-il. Je m’appelle Thomas. Et toi ?l. 5445

— Vanille.

— Alors, Vanille, intéressée par la transformation des matériaux et la construction spatiale ? lance-t-il l’air malicieux.

— En fait... pas vraiment, je réponds, hésitante. Il ont choisi pour moi, comme je ne savais pas vraiment quoi faire.l. 5450

— Comme beaucoup de monde, réplique Thomas. Alors... un café... »

Il passe son badge devant le capteur de la machine, presse le bouton « café ». Un gobelet tombe et se remplit. « Attention, c’est chaud », me prévient-il en me le tendant. Il en prend un autre pour lui.

« Tu peux payer avec ton badge. C’est pas vraiment de l’argent, ce sont des “crédits dul. 5455 Consortium Planétaire”. Ça leur sert à éviter qu’il y ait trop de demandes de certaines choses, vu qu’on dépend des approvisionnements de la Terre. Tous les mois, tu auras tes crédits. Ils ont déjà dû t’en donner. Ils t’ont un peu expliqué comment ça fonctionnait ?

— Pas vraiment... je réponds. On m’a juste montré où j’habitais, et on m’a dit de venir ici ce matin.l. 5460

— Alors donne moi ton identifiant, comme ça tu pourras m’appeler si tu as un problème. »

Il met son badge en contact du mien. Sur les deux, une ligne « contact ajouté » clignote quelques instants. Il fait un grand sourire charmeur. « Allons-y, la pause est finie. »l. 5465

Nous retournons dans la salle de formation, en pointant avec notre badge à l’entrée.

À la pause de midi, Thomas m’invite à rejoindre un groupe d’étudiants pour aller manger. Nous sortons du centre de formation, repassons dans la grande artère, pour aller dans un rayon cafétéria non loin.

« Pourquoi as-tu voulu venir sur la Nouvelle Lisbonne ? me demande Céline, assise en face del. 5470 moi.

— J’étais toute seule et je n’avais pas d’argent... et pas de travail, je réponds laconiquement.

— Et le Consortium Planétaire t’a sauvé de la misère, poursuit Thomas en souriant. Nous sommes beaucoup dans ce cas, mais Céline a passé une partie de son enfance ici, elle est venuel. 5475 avec ses parents. »

L’intéressée acquiesce en déballant son sandwich. Je mords le mien, pour constater qu’il n’a rien à envier à un sandwich terrien : le pain industriel est mou et bien trop salé, et la salade ressemble étrangement à du plastique. Tout en mâchant consciencieusement, j’observe la clientèle de la cafétéria. On y trouve des gens d’un peu tous les âges, des familles, des collèguesl. 5480 de travail ou des étudiants. Et heureusement, ils sont habillés de tenues différentes, ce qui me permet de me sentir légèrement moins mal à l’aise qu’au milieu de tout ces jeunes vêtus de blanc.

l. 5485

*

Les bips du réveil retentissent. Après plusieurs tentatives pour ouvrir les yeux, j’entre dans la cabine de douche. Le filet d’eau qui en sort est bien maigre, et une plaquette fixée au-dessus du robinet rappelle que les consommations d’eau sont rationnées. À côté, un compteur tourne régulièrement. Je sors de la douche, ouvre la penderie. Cette fois, je saisis les vêtements blancsl. 5490 qui s’y trouvent, et les enfile. Ils sont à peu près à ma taille. Je me regarde dans le miroir, constate que j’ai presque l’air présentable – et surtout l’air semblable aux autres.

J’arrive au rayon de formation juste à l’heure pour le début du premier cours. Je pointe, je vais m’asseoir au fond, à côté de Thomas, comme hier. Quand il me salue, je remarque sonl. 5495 sourire appréciateur vis-à-vis de ma tenue. On me remarque, mais j’ai moins l’impression d’être cataloguée comme une nouvelle.

Le formateur de la veille entre, accompagné d’une jeune femme habillée strictement, veste bleue-nuit avec un écusson doré. À son entrée, tout le monde se lève. « Nella Fermar, chargée de communication par le Consortium Planétaire », la présente le formateur, avant d’aller s’asseoirl. 5500 au premier rang. Comme les autres, je me rassoie.

« Bonjour à vous, commence la chargée de communication. Je viens vous présenter l’information hebdomadaire du Consortium Planétaire. Tout d’abord, Erik Johansen, le fondateur du Consortium, tient personnellement à féliciter tous les ingénieurs et ouvriers de la Nouvelle Lisbonne, pour le travail accompli sur la station Zarathoustra, dont lal. 5505 mise en service se rapproche, et qui constituera une formidable avancée au sein de notre grand projet commun. La nouvelle ville orbitale, d’une capacité d’accueil du triple de la Nouvelle Lisbonne, donnera à l’humanité les moyens de ses ambitions d’avenir. Et le Consortium Planétaire est fier de former dans ses rayons la relève de l’humanité. Vous êtes ceux qui demain ferez tourner la Nouvelle Lisbonne, et quil. 5510 construirez l’avenir aussi efficacement que vos prédécesseurs sont en train de construire la station Zarathoustra. Le Consortium ne manquera pas d’annoncer l’inauguration de Zarathoustra quand la station sera terminée, échéance qui se rapproche de plus en plus.

« Seconde information : l’alerte de structure de la semaine dernière est complètement levée.l. 5515 Le défaut dans les blindages de notre station s’est révélé minime, et l’alerte avait été levée car le Consortium veille à mettre en place les mesures de sécurité et de prévention les plus maximales. Cependant, nos ingénieurs de structure ont vérifié la coque selon les tests de sécurité les plus draconiens, et nous pouvons certifier que la sûreté des employés du Consortium est absolument garantie. Les secteurs qui avaient été évacués –l. 5520 uniquement en vertu du principe de précaution – ont repris leur fonctionnement normal. Le Consortium est heureux de constater l’efficacité remarquable de ses processus de sécurité, et il sait qu’il peut avoir confiance dans ses équipes – avoir confiance en vous ! – pour mener à bien l’ensemble des défis que devra affronter l’humanité pour conquérir son avenir.l. 5525

« Et pour finir, quelques nouvelles de la Terre, où une nouvelle vague de famine a sévi en Europe de l’est, ignorée dramatiquement par les pays occidentaux. Seul le Consortium a eu la volonté d’agir avec humanité, en mettant en place un programme de recrutement d’urgence, privilégiant les pays touchés, afin de sauver de la misère les victimes de ce drame humanitaire. Cela a pu compliquer les relations diplomatiques du Consortium avec certaines nationsl. 5530 occidentales, mais il n’est pas du tempérament d’Erik Johansen de rester insensible à la barbarie. La mission première du Consortium est l’humanité, et nous le constatons chaque jour : nous en sommes les acteurs !

« Le Consortium vous remercie de votre écoute. »

À la suite des autres étudiants, je me lève alors que la chargée de communicationl. 5535 ressort.

*

Un wagon entier du tram nous a été réservé. Il est occupé par toute notre promotion, ainsil. 5540 que par un autre groupe du rayon de formation. Le tram file le long de la longitudinale trois. Nous croisons régulièrement des transversales, courbées par la station. Thomas s’est assis à côté de moi, il parle sans arrêt. Je laisse défiler les façades devant mon regard. Logements, rayons commerciaux ou culturels, administrations... l’artère accueille tout le trafic de ceux qui reprennent leur travail après la pause de midi.l. 5545

« Vanille ? Tu m’écoutes ? » Thomas a posé sa main sur mon genoux, me regarde droit dans les yeux.

— Oui ! m’exclamé-je en souriant. Bien sûr !

— Alors ?

— Alors quoi ? »l. 5550

Il lève les yeux au ciel.

« Tu ne m’écoutais pas. Tu es toujours distraite, toujours ailleurs ! Je te demandais si ça t’intéressait de venir demain soir, j’organise une petite soirée chez moi avec un peu tout le monde de la promo. Et d’ailleurs je me demandais si j’allais inviter Céline. Elle n’est pas méchante, mais elle est bizarre... comme tous les primos, en fait.l. 5555

— Les primos ?

— Ceux qui sont arrivés parmi les premiers sur NL, me répond-il. Surtout ceux qui sont arrivés jeunes. Ça leur ferait peut-être du bien de refaire un tour sur Terre de temps en temps.

— On peut faire un voyage sur Terre ? m’étonné-je.l. 5560

— Je crois pas... hésite-il. Ou alors, faut le payer cher. Tu as déjà le mal du pays ? À moins que tu aies laissé un beau garçon là-bas...

— Non... Mais je me demandais pour ceux qui ont de la famille...

— Ils espèrent que leur famille sera acceptée par le Consortium. De toute façon, c’est le seul espoir à avoir. Un jour ils crèveront sur leur petite planète à force de se faire la guerre et del. 5565 s’affamer. Ici au moins il y a un peu de justice. Enfin... bref. Alors, tu veux venir, demain ?

— Oui...

— Et pour Céline ? Bon, je sais que tu ne la connais.... »

Le tram passe un aiguillage, et entre dans un tunnel latéral. Des cales se mettent enl. 5570 place, des portes se ferment devant et derrière. Puis, la plateforme sur laquelle se trouve le tram s’élève dans un chuintement de pistons. Nous sommes dans un ascenseur géant.

« Vanille... » soupire Thomas, mais il cesse de parler. À l’étage du dessus, les portes se rouvrent, les cales se desserrent, et le tramway ressort dans une nouvelle longitudinale. Mais ici lal. 5575 couleur dominante n’est plus le blanc, mais un bleu métallique. Un tramway débordant de marchandises nous croise à pleine vitesse.

« Nous sommes à l’étage 1g-, explique le formateur. Étage consacré, comme vous devez à peu près tous le savoir, à la production industrielle de la Nouvelle Lisbonne. Ici la gravité est légèrement plus faible, ce qui peut donner quelques nausées aux plus fragiles d’entre vous, lel. 5580 temps de s’y habituer, mais permet aussi aux chaînes de travailler avec des efforts moindres. »

Le tramway s’arrête, nous descendons. Le groupe entre par une porte de service. Nous débouchons dans une sorte de vaste vestiaire. Une femme, casque de sécurité sur la tête, nous accueille : « Bienvenue pour cette visite de la chaîne de traitement des minéraux lunaires. Je suisl. 5585 Rachelle Ignace, directrice-adjointe de la chaîne pour le Consortium. Avant de vous emmener voir nos processus de traitement des extractions minières, je vais vous prier de respecter quelques règles élémentaires de sécurité. Tout d’abord, veuillez tous prendre des casques dans les coffres situés au fond... voilà... »

Thomas attrape deux casques, m’en tend un. Il écoute attentivement la suite du discours.l. 5590 Puis la directrice ouvre une porte et nous invite à avancer. Le groupe sort peu à peu de la pièce, la directrice vérifiant à chaque fois que nous avons bien attaché notre casque.

« Toi ! Tu restes là. »

La directrice-adjointe a tendu son bras devant un étudiant, un peu devant nous, pour ne pasl. 5595 qu’il franchisse la porte. « Les kunistes n’ont rien à faire ici.

— Mais... ça ne change rien... »

Je me tourne vers Thomas : « Que se passe-t-il ?

— C’est un croyant kuniste. Une religion d’imbéciles qui se sont fait persécuter, une partie est venue se réfugier dans le Consortium. Mais ils persistent à vouloir porter leursl. 5600 robes. »

En effet, l’étudiant, s’il porte la même chemise que nous tous, a une robe blanche que j’avais tout d’abord prise pour un pantalon ample.

« Milos ! Faites ce que l’on vous dit, restez ici ! » ordonne le formateur, revenu en arrière à cause des éclats de voix. Milos s’écarte avec quelques timides protestations, la file des étudiantsl. 5605 se remets à avancer.

J’arrive devant lui. Il s’est appuyé contre un mur, le regard dans le vide, essayant de se montrer insensible. « Allez, Vanille ! Viens ! » Thomas me prend par un bras et m’entraîne.

Nous arrivons dans une immense salle, bruyante, pleine de rails, de tapis, d’immensesl. 5610 machines. Nous marchons sur des passerelles métalliques, au-dessus d’autres tapis, d’autres machines. Le groupe admire des grilles de concassage, écoute attentivement un commentaire sur les découpes laser, s’extasie devant un fourneau. On fait passer de main en main des échantillons de minéraux pour noter leurs cristaux et leur composition chimique. Je mets dans mes poches ceux que je trouve jolis. La directrice nous explique combien chaque étape est fondamentale pourl. 5615 le projet humaniste du Consortium Planétaire. Les ouvriers nous regardent passer, légèrement curieux, avant de reprendre leur travail.

*

l. 5620

Les bips stridents du réveil. Je me retourne, referme les yeux, enfouis mon visage dans l’oreiller. J’essaye d’ignorer la lumière qui envahi progressivement la pièce. Et j’y parviens rapidement.

Je me réveille en sursaut, jette un œil à l’horloge : une demi-heure de retard. J’enfile rapidement pantalon et chemise blanche, et me précipite vers le tramway longitudinal. Quelquesl. 5625 minutes plus tard, je pointe au rayon de formation. J’essaye d’entrer le plus discrètement possible dans la salle de cours... accueillie par un silence évocateur, et un regard des plus froid de la part du formateur. Quand celui-ci fini par reprendre son cours, Thomas m’adresse un dernier regard de reproche. Je hausse les épaules.

« Tu n’as pas oublié, ce soir, la soirée ?... chuchote-il.l. 5630

— Non », je réponds en feignant de m’intéresser au cours.

« ...satisfaire les contraintes d’imperméabilité aux rayonnements spatiaux, qui peuvent se révéler nocif pour toute vie spatiale à long terme. L’idéal du Consortium Planétaire pourra se réaliser uniquement si les blindages extérieurs sont à l’épreuve de toutes ces contraintes, d’où la nécessité de maîtriser la conception de tels alliages. Leur extraction minière surl. 5635 la Lune nous permet de réduire leurs coûts, et de les travailler dans des conditions qui n’existent pas dans un environnement planétaire. L’alliage que nous étudions aujourd’hui... »

Je sors discrètement un livre de ma poche. J’avais pu en caser cinq dans mes bagages, en les cachant dans mes vêtements. Ils avaient échappé à la fouille du départ, où l’on vérifiait quel. 5640 les bagages ne contenaient que des effets personnels strictement nécessaires. Il doit certainement y avoir quelque part une bibliothèque électronique, mais je n’ai pas encore cherché.

Je regarde autour de moi. Tout le monde semble écouter le cours, ou au moins faire semblant. Thomas, à côté de moi, la tête dans les mains. Céline, devant, tapote légèrement la table avecl. 5645 ses doigts. Milos, de l’autre côté de la salle, reste attentif. Je recule doucement ma chaise, ouvre le livre sur mes genoux.

« Vanille ! »

Je sursaute, lève les yeux. Le formateur est juste devant ma table. La salle est en train de se vider. La pause, sûrement. Je jette un coup d’œil à Thomas qui regarde ce qui se passe d’un airl. 5650 inquiet.

« Vanille ! répète le formateur. Je vous rappelle que vous avez signé un contrat avec le Consortium Planétaire. Ce contrat stipule que vous vous êtes engagée à suivre une formation pour travailler ensuite au sein de la Nouvelle Lisbonne. Comptez-vous tenir vos engagements ? »l. 5655

Il me regarde fixement, attendant sans doute de moi une réponse. Je ferme le livre, notant mentalement le numéro de la page : trente-six.

« Je ferai remonter cet incident au responsable de la formation, reprend le formateur. Et si cela se reproduit, je peux le transmettre aux Ressources Humaines du Consortium. J’espère que vous avez compris la leçon. »l. 5660

Il me jette un regard noir, et fait demi-tour vers son bureau. Je me lève et sors dans le hall, suivie par Thomas. Je me place dans une queue pour un distributeur de café. « Tu aurais pu faire attention ! » me sermonne Thomas. Je hausse les épaules, effleure la machine de mon badge et sélectionne « café ». « Il va le faire remonter... tu pourrais avoir des ennuis, alors que tu viens juste d’arriver... » Je récupère mon café, y trempe lesl. 5665 lèvres. « Surtout pour un livre », poursuit Thomas, un accent de dégout dans la voix.

« C’était plus intéressant que ce qu’il racontait, rétorqué-je. On va pas en faire un drame.

— Plus intéressant ? Mais qu’est-ce que tu vas faire pendant les autres cours ? Les alliages,l. 5670 c’est peut-être ce qu’on fait de plus intéressant ! »

Je hausse encore une fois les épaules, bois une gorgée de café.

« Ça serait vraiment trop bête qu’il t’arrive quelque chose alors que tu viens juste d’arriver, répète-t-il.

— Que veux-tu qu’il m’arrive ? » lui rétorqué-je.l. 5675

Il me jette un regard désespéré. Je finis mon café, nous retournons en cours.

*

Appartement quinze, transversale vingt-six. Transversale vingt-six... Ça ne devrait pas êtrel. 5680 trop loin... je crois. La lumière baisse dans les couloirs de la station. Nous sommes le « soir ». J’essaye de trouver l’appartement de Thomas sans m’aider du plan. Je croyais être sur la bonne voie, mais j’ai lamentablement échoué. Je m’arrête. Autour de moi, la plupart des gens sont des jeunes, habillés en blanc. Je dois donc être dans un coin plutôt étudiant... donc sur la bonne piste. Je me suis demandée s’il fallait s’habiller spécialement pour une fête étudiante. Dans lel. 5685 doute, j’ai gardé le blanc habituel. J’ai juste essayé de me coiffer un peu mieux que d’habitude.

Je finis par abandonner, et demande à mon plan de me guider. Il fallait aller à la transversale suivante, après le rayon culturel. Je n’étais pas si loin... Je sonne à la porte. Thomas vient ouvrir.l. 5690

« Vanille ! Vas-y, entre ! Fais comme chez toi ! »

L’appartement de Thomas est bien plus grand que ma chambre. Je me demande un instant pourquoi, puis m’intéresse rapidement aux autres étudiants déjà arrivés. Ils sont tous en blanc, comme d’habitude. Mais les garçons sont mieux coiffés et rasés, et les filles arborent des tartines de maquillage. Tout le monde papote joyeusement.l. 5695

« Une bière, Vanille ? me propose Thomas, arrivé par derrière.

— Heu... oui, merci. » Je prends la canette qu’il me tend.

« Elles sont importées directement de la Terre. Actuellement, le rayon production alimentaire de la Nouvelle Lisbonne ne fabrique aucun alcool. Mais j’ai les contacts qu’il faut pour récupérer une partie des rares cargaisons qui arrivent... » Il me lance un grand sourire, fier de sonl. 5700 approvisionnement en houblon.

Nous allons nous asseoir dans un coin, au milieu d’un groupe d’étudiants. Thomas discute, rigole, ressert tout le monde avec son allure de propriétaire. Je note les posters accrochés aux murs. Couvertures aguicheuses de magazines sexys qui encadrent une grande affiche « I want you for the Planetary Consortium », photo de Erik Johansen le doigt pointé en avant. Sur la portel. 5705 du frigo, qui ne cesse de s’ouvrir pour libérer des bières, un coucher de soleil sur la savane. Et sur la porte d’entrée, une affiche avec le soleil qui se lève au-dessus de la planète Terre, « Consortium Planétaire – l’avenir appartient à ceux qui voient le soleil se lever tôt ».

« Alors, Vanille ! Tu passes une bonne soirée ? » Thomas éclate de rire, déjà bien saoul.l. 5710 « Viens ! » Il me tend la main pour m’aider à me lever. Je la saisis. Il m’entraîne dans un coin vide de la pièce, en passant son bras autour de ma taille. Nous nous asseyons par terre, contre le mur. Personne ne fait attention à nous.

« T’es la plus belle fille de tout NL », me déclare-t-il brusquement. Il se penche vers moi, comme pour m’embraser.l. 5715

« Arrête, Thomas. » Je le repousse doucement. Il me regarde, interloqué, sans comprendre. Il pose sa main sur ma hanche, se rapproche à nouveau. « Thomas ! » Je me dégage.

« Tu... tu ne veux pas de moi, c’est ça ? s’exclame-t-il. Je... je t’ai aidée quand tu es arrivée. T’étais toute seule ! Tu veux rester toute seule ?l. 5720

— Arrête Thomas...

— Salope ! T’es qu’une salope, tu dragues, tu te sers de moi, et... et... Salope ! » crie-t-il. Personne ne fait attention à lui. Il se relève, traverse la pièce d’une démarche chaloupée, et s’affale à côté d’une fille. Il l’embrasse. La fille glousse.

Je sors discrètement, et retourne vers ma chambre par les artères, dans leur pénombrel. 5725 artificielle. Je prends une douche, pour essayer d’avoir les idées claires. J’aligne sur l’étagère au-dessus de ma couchette les échantillons de minerais que j’avais récupérés lors de la visite au niveau 1g-. Je les tourne, observant les reflets des cristaux dans la lumière, cherchant l’angle où ils brillent le plus.

l. 5730

*

Les bips stridents du réveil. J’ouvre les yeux. J’ai un peu mal au crâne. Je vais me passer un peu d’eau sur la figure. J’arrive à peu près à l’heure au rayon de formation. Pour une fois, je dois avoir l’air plus éveillée que la plupart des autres étudiants. Thomas a unel. 5735 petite mine, mais il me salue comme si rien ne s’était passé. Le cours commence, une formatrice raconte à la salle vêtue de blanc les principes théoriques des forces au sein des atomes.

« ...à cause de cette interaction. De plus, comme je l’ai démontré tout à l’heure, les électrons... » On frappe à la porte. « Oui ? Entrez ! » ordonne la formatrice.l. 5740

La porte s’ouvre. Entre une jeune fille, cheveux courts et chemise rouge. « Bonjour », dit-elle sobrement en passant à côté de la formatrice, avant de marcher vers le fond de la salle et de s’asseoir à ma gauche. Tous les regards se sont fixés sur elle. Celui de la formatrice insiste encore quelques instants. Enfin, le cours reprend.

Mais mon regard reste figé sur la fille en rouge. Celle-ci le remarque, se penche vers moil. 5745 et me sourit : « Salut. Tu es nouvelle, non ? Je ne t’avais pas vu avant. Je m’appelle Noémie.

— Vanille, chuchoté-je.

— Bienvenue sur la Nouvelle Lisbonne !

— Noémie ! crie la formatrice. Votre absence a coûté au Consortium Planétaire plusieursl. 5750 heures de retard. Soyez attentive au lieu de distraire les autres ! »

Pendant tout le reste du cours, la formatrice, l’air sévère, ne quitte pas Noémie des yeux. Moi non plus, d’ailleurs.

« Fais attention ! me chuchote Thomas en désignant du regard Noémie. C’est une fille à problème. Elle est fichée à la DRH. Mieux vaut ne pas la fréquenter. »l. 5755

Nous sortons pour la pause. Je vais prendre un café avec Thomas, tout en observant Noémie. Elle discute joyeusement avec d’autres personnes de notre promo. Elle a sorti une thermos de son sac pour se servir un café, et en propose à ceux qui sont à côté d’elle. Une tâche rouge au milieu du blanc.

« ...tout le monde. Hey ! Tu m’écoutes ? »l. 5760

Je me tourne vers Thomas. Il me parlait.

« Heu... désolée.

— Je te disais qu’on pensait qu’une soirée cinéma, ça pourrait être pas mal, reprend Thomas. Si tu as envie d’y aller... Il y aura tout le monde, bien sûr !

— Je... je ne sais pas, je réponds distraitement.l. 5765

— Allez, je t’invite ! »

Maintenant, une formatrice vient voir Noémie, discute rapidement avec elle. Noémie lui répond avec le sourire. Puis la formatrice nous appelle pour que nous retournions en cours. Je pointe, et vais m’asseoir entre Noémie et Thomas.

« Bonjour mesdemoiselles, messieurs, commence la formatrice. J’assurerai une session del. 5770 gestion des flux et optimisation de rendement. Veuillez vous lever au début de mon cours. »

Tous le monde se lève avec force raclements de chaises.

« Merci. Rasseyez-vous. Non, pas vous ! » Elle désigne sèchement Milos, assit au premier rang. Celui-ci reste debout. « Pourquoi n’êtes-vous pas habillé règlementairement ?l. 5775

— Je... hésite Milos.

— Vous avez été embauché par le Consortium Planétaire. Vous faites maintenant partie de notre œuvre et de notre projet commun. Intégrez-vous ! Je refuse de faire cours tant que les règles les plus élémentaires de neutralité et de bienséance ne sont pas respectées ! Ici, dans mon cours, tous les élèves doivent être à égalité ! Vous n’avez pas à imposer aux autres les contraintes de vosl. 5780 croyances ! »

Elle se tait, bras croisés, regard fixé droit en avant. Au bout d’un moment, Céline lance, d’un faux chuchotement audible par tout le monde : « Milos, je crois qu’il est temps que tu partes. On veut faire cours. »

À côté de moi, Noémie se lève.l. 5785

« Il n’y a aucun règlement qui interdise à Milos de s’habiller comme il veut. De la même façon qu’il n’y a aucun règlement qui m’interdit de m’habiller comme je le veux, de la même façon qu’il n’y a aucun règlement qui vous interdit de vous habiller comme vous le voulez. Mais vous n’avez jamais accepté que les kunistes arrivent nombreux sur la Nouvelle Lisbonne il y a deux ans, et qu’ils conservent ici une partie de leur culture etl. 5790 de leurs croyances. Vous avez peur qu’ils viennent vous piquer votre boulot ? Qu’en s’habillant comme ils veulent, un jour ils vous forceront à vous habiller comme eux ? Alors qu’aujourd’hui, c’est vous qui le forcez à s’habiller comme vous ! Et vous nous dites que vous êtes la victime ? Alors que c’est lui que vous voulez interdire de cours ? Vous ne voulez pas faire cours ? Et bien tant mieux, si c’est le racisme que vous souhaitez nousl. 5795 apprendre ! »

Une goute de sueur perle sur le front de Noémie. De l’autre côté, Thomas pousse un soupir.

« Noémie, je... sortez ! ordonne la formatrice, tremblante de colère. Si vous revenez pour ça... sortez !l. 5800

— Je reste ici. Vous voulez que vos étudiants soient à égalité ? Donnez des cours à tous vos étudiants. » Noémie se rassoit en disant cela. Elle garde le regard fixe, devant elle, et attends.

« J’en réfèrerai à la division de psychologie et à la DRH ! » menace la formatrice. Elle attend encore quelques instants, sans que Noémie ne réagisse. « Bien... la gestion des flux,l. 5805 donc... »

Au bout d’un moment, quand la formatrice s’est absorbée dans son cours, Noémie se détend. Voyant que je l’observe, elle se tourne vers moi : « Ça va ?

— Heu... oui, je réponds. Mais toi ? Pourquoi as-tu fais ça ? Tu ne risques pas d’ennuis ?l. 5810

— Quels ennuis ? me répond-elle avec le sourire. Je ne peux pas supporter qu’ils s’en prennent à quelqu’un comme Milos. Il leur faut un souffre-douleur, quelqu’un qu’ils peuvent accuser de tous les malheurs du monde, ils ont trouvés les kunistes. »

Pause de midi. Notre groupe prend le tramway de la longitudinale trois, jusqu’au rayon cafétéria où nous allons tous les jours. Je m’arrange pour m’asseoir à côté de Noémie, Thomasl. 5815 s’arrange pour s’asseoir à côté de moi.

« Cela fait longtemps que tu es ici ? » me demande Noémie.

Je finis ma bouchée de sandwich caoutchouteux : « Un peu plus d’une semaine... et toi ?

— C’est une primo, lance Thomas de l’autre côté. Mais elle a disparu pendant un mois,l. 5820 ce qui est loin de faire plaisir aux formateurs pour les semaines de cours qu’elle a perdu.

— J’avais l’occasion de participer à un convoi lunaire, et je suis restée là-bas le temps d’une période d’extraction, rétorque Noémie en haussant les épaules. J’avais envie de voir ça, j’y suis allée.l. 5825

— Et dès que tu reviens, tu en profites pour faire des scandales, lance une fille de l’autre côté de la table.

— Elle a toujours voulu faire l’intéressante, explique Céline. Il en faut bien.

— Je ne supporte pas qu’on persécute quelqu’un comme ça, rétorque posément Noémie.l. 5830

— On se demande pourquoi tu as du mal à accepter qu’on embête quelqu’un qui est habillé étrangement », ironise Thomas en désignant la chemise rouge de Noémie.

J’en profite pour glisser la question qui me brûle les lèvres : « Pourquoi tu t’habilles différemment ? Pourquoi tout le monde s’habille en blanc ?

— Quand la Nouvelle Lisbonne a été ouverte au public, les nouveaux arrivants, des gensl. 5835 comme toi et moi, ont cohabité avec le personnel de mise en service, ouvriers, techniciens, pilotes, spationautes, qui eux avaient leur uniforme. Progressivement, les différents corps de métiers les ont plus ou moins copié. Les étudiants sont en blanc, par exemple, et les formateurs en gris et bleu. Mais ce n’est absolument pas obligatoire, il n’y a aucune règle écrite. Et ceux qui n’ont pas envie de s’habiller en blanc peuvent tout à fait lel. 5840 faire.

— Oui, ceux qui ne veulent pas s’intégrer au groupe peuvent tout à fait le faire », rétorque Céline.

Personne ne répond. Le silence s’installe. Silence composé du bruit de nos mâchoires, des raclements de coudes sur la table, des discussions des autres clients du rayon.l. 5845

Noémie mange tranquillement, dignement. Elle refuse d’entrer dans la polémique de Céline. Personne n’ose la défendre, ou entrer dans le jeu de Céline.

« Toujours OK pour le ciné ce soir, Vanille ? me demande Thomas pour briser le silence.

— Je ne sais pas trop...l. 5850

— Tout le monde vient ! m’assure Thomas. N’est-ce pas ? » Céline et les autres acquiescent.

Je me tourne vers Noémie.

« C’est quel film ? demande celle-ci.

— Je sais pas, répond Thomas un peu énervé. On verra bien ce qui passe au rayon cinéma, ill. 5855 y aura bien quelque chose qui nous plaira ! » Voyant que je regarde toujours Noémie, il ajoute pour cette dernière : « Allez, viens pour une fois !

— Si tu veux... » lâche Noémie.

Je regarde le plafond de la longitudinale défiler au-dessus de notre rame de tramway. Les conduits s’y croisent puis se rejoignent. Noémie est assise à côté de moi. Elle ne dit rien. Tout lel. 5860 monde se tait, d’ailleurs. Je remarque que Thomas, en face de moi, me regarde. Il détourne les yeux.

Au moment où nous descendons de la rame, Céline lance d’un ton faussement amical à Noémie : « Heureusement que tu es revenue, l’ambiance du groupe s’est franchement améliorée ! » Noémie n’y prête pas attention, et rentre directement dans le rayon de formation.l. 5865 Je lui emboîte le pas. Elle pointe, puis s’assoie sans rien dire.

La formation de l’après-midi se déroule sans incident, mais la tension du midi reste palpable.

Le soir, Thomas nous entraîne au cinéma. Noémie suit, sans entrain et ignorée par les autres. Nous arrivons au rayon cinéma, où tout le personnel de la station semble s’être donnél. 5870 rendez-vous. Nous entrons dans une salle immense, allons nous asseoir dans les fauteuils bleus. Les autres échangent quelques mots, quelques rires.

Le noir se fait dans la salle. Un reportage à la gloire du Consortium Planétaire nous explique par de superbes images comment nous allons sauver l’humanité d’une extinction certaine. J’oublie d’écouter le commentaire, plongée dans l’espace et sesl. 5875 étoiles.

Puis le film commence. Histoire sans intérêt d’un couple qui se déchire en essayant d’être drôle. Étonnamment, cela déclenche quelques rires gras de part et d’autre de la salle. Je regarde autour de moi. D’un côté Thomas, captivé, qui enfourne les bouchées de pop-corn, de l’autre Noémie, qui a l’air ailleurs. Au bout d’un moment, se tournant vers moi, elle remarque que jel. 5880 l’observe.

« Je crois que je ne vais pas rester, me chuchote-elle. Je n’arrive pas à suivre le film.

— Moi non plus, je lui réponds.

— Alors allons-nous en. Absorbés comme ils le sont, ils ne nous remarqueront même pas »,l. 5885 commente-t-elle en désignant les autres.

Elle se lève discrètement, je la suis. Nous arrivons dans le hall du cinéma, agressées par les couleurs bariolées après le noir de la salle. Nous sortons rapidement, pour nous retrouver dans une transversale.

« Je me demande comment ils font, soupira Noémie. Je savais que j’aurais du mal àl. 5890 supporter ce genre de niaiserie...

— Pourquoi y es-tu allée, alors ? je demandé-je.

— Je sais pas... Ça faisait un mois que je ne les avais pas vu, peut-être que cette fois j’avais l’espoir que ça se passerait mieux... on ne peut pas passer sa vie à s’exclure. Mais ça m’a fait du bien d’être tranquille l’espace d’un mois. »l. 5895

Nous marchons lentement dans le couloir. Les trams circulent moins fréquemment, l’artère semble presque déserte. La lumière baisse doucement, indiquant la nuit. Nous passons à côté d’une halte de tramway, mais Noémie ne s’y dirige pas. Je continue à marcher à côté d’elle.

« Tu es vraiment allée sur la Lune ? demande-je, curieuse.l. 5900

— Tout à fait ! s’exclame-t-elle. Mon père adoptif travaille à la régulation spatiale. Il est souvent en contact avec les marins, c’est comme ça qu’il a pu me trouver une place sur un convoi. Je suis allée là-bas avec des gens qu’on connaissait, pour tout le temps de l’extraction. C’était génial ! Tu fais quoi, demain ?

— Demain ? Je ne sais pas.l. 5905

— C’est un jour de repos, on n’a pas cours. Si tu veux, je peux t’emmener voir l’astroport. »

J’acquiesce, n’ayant rien d’autre à faire. Elle me raccompagne chez moi, à pied, et propose de venir me chercher le lendemain matin. Je la regarde partir, marchant doucement, les mains dans les poches. Un moment après que sa chemise rouge ait disparu au coin du couloir, je referme lal. 5910 porte.

*

Une petite musique, quelques notes qui se répètent... je me retourne dans ma couchette. Çal. 5915 continue. J’entrouvre les yeux. Une lueur, là-bas. Mes paupières se rabaissent, fatiguées par l’effort. Je me ressaisis. J’allume la lumière en effleurant vaguement l’interrupteur, je me redresse. C’est ma tablette qui clignote et sonne. Je me lève, l’attrape. Deux messages, un du Consortium Planétaire, « Communication officielle extraordinaire à 11h30 », et un de Thomas : « Où es-tu passée, hier soir ? Ça va ? Si tu veux, on se retrouve cel. 5920 midi. »

Je repose la tablette, je vais me passer un peu d’eau sur la figure, m’habiller. Noémie doit venir dans la matinée. Je saisis par habitude un pantalon et une chemise blanche. Puis je les repose. Nous sommes un jour de repos. J’enfile des vêtements que j’avais emmenés de la Terre.l. 5925

On sonne à la porte, je me précipite pour ouvrir. Noémie est là, dans l’encadrement. « Prête à découvrir la Nouvelle Lisbonne ? » me lance-t-elle.

Nous débouchons dans la longitudinale trois. Vu l’heure, le trafic y est peu dense, les tramways transportent essentiellement des marchandises.

« Sais-tu aller à l’astroport ? » me demande Noémie.l. 5930

Je nie, puis sors ma tablette-plan. Noémie me la prend des mains et la fourre dans sa poche. « Et sans ce truc ?

— Je... je n’y suis jamais allée...

— Je vais t’expliquer. Viens, marchons, me lance-t-elle. Nous allons vers la transversale quatre-vingt-dix. C’est à l’autre bout, alors nous allons prendre le tramway dans le sens desl. 5935 transversales croissantes. »

Nous allons à la station de tramway la plus proche, sur le bon quai. Noémie me désigne sur le quai un marquage qui indique une flèche allant vers quatre-vingt-dix. Un tramway arrive, nous montons dans la rame.

« La Nouvelle Lisbonne est un cylindre, commence-t-elle. Les longitudinales sont les artèresl. 5940 qui vont dans le sens de la longueur du cylindre. Il y en a cinquante-six. Les transversales suivent le pourtour du cylindre, elles sont donc courbes. Il y en a quatre-vingt-dix. Du côté de la transversale une se trouve la section hors-rotation du disque, avec les équipements de stabilisation et de navigation de la station. De l’autre côté, le cylindre est étagé, le milieu est en creux. C’est là que se trouve l’astroport, à la transversale quatre-vingt-dix. C’est là que nousl. 5945 allons.

« Le cylindre est maintenu en rotation pour nous permettre d’avoir une illusion de gravité. Nous sommes à l’étage 1g du cylindre, là où la pesanteur est similaire à celle de la Terre. En dessous se trouve l’étage 1g+, où la gravité est plus élevée. Il n’y a pas grand chose, si ce n’est des soutes de stockage, ainsi que tous les systèmes de protection, de blindage, de structure del. 5950 coque... Au-dessus de nous se trouve l’étage 1g-, où la gravité est plus faible. C’est là que sont toutes les industries. Et le milieu, le moyeu, est en apesanteur. On y a installé les chaînes d’assemblage spatial. Vu que l’astroport est au bout du cylindre, chaque étage peut communiquer avec l’espace. »

J’écoute ses explications en regardant défiler les transversales les unes après les autres, leurl. 5955 sol touchant leur plafond à l’horizon des couloirs. Le tramway s’arrête, prend parfois quelques passagers, en dépose d’autres, et redémarre.

« Transversale quatre-vint-dix : vous êtes arrivés au terminus de la longitudinale trois. Personne ne doit rester dans les rames. »

Nous obéissons tranquillement à la voix enregistrée. Après le quai, la rame manœuvre pourl. 5960 repartir dans l’autre sens, sur la voix inverse. Au bout de la longitudinale se dessine une grande porte, avec inscrit sur le fronton : « Rayon astroport – porte l3 – dépôt des biens ».

« Nous allons passer par la régulation spatiale, m’explique Noémie. C’est vers les longitudinales croissantes, sur la gauche. »l. 5965

Je la suis, nous avançons sur le sol courbe de la transversale. Sur notre droite, toutes les ouvertures qui se découpent dans le mur blanc correspondent à l’astroport. Mais la plupart demeurent fermées. Le couloir immense est désert. On sent ou on entend les échos sourds de lointaines vibrations.

« Ici. » Noémie désigne une porte marquée « Rayon astroport – office des régulationsl. 5970 spatiales ». Elle effleure la porte avec son badge d’identification, et le panneau coulisse. Elle se rapproche de moi et me souffle : « Nous ne sommes pas censées avoir les habilitations nécessaires pour entrer ici. Après toi ! »

J’entre à pas lent dans un nouveau couloir. Nous y marchons quelques minutes, montons une volée de marches, et franchissons la porte du fond. Nous débouchons dans une salle qui s’étendl. 5975 de chaque côté en suivant la courbure de la station. Devant nous, le mur n’est qu’une immense baie vitrée qui donne sur l’espace. À travers, nous pouvons voir l’étage du dessus nous surplomber.

« Je vais t’emmener au bureau de Frédéric. Viens ! » Noémie m’attrape par le bras. Nous sommes sur une coursive, qui surplombe des boxes en contrebas, alignés le long de la baiel. 5980 stellaire. Elle marche d’un pas rapide, je ne peux décrocher mon regard du noir profond parsemé d’étoiles. La lumière ici est diffuse, comme pour ne pas gâcher la vue tout en permettant aux employés de travailler.

« C’est la première fois que tu vois l’extérieur, n’est-ce pas ?

— Oui... je réponds. C’est...l. 5985

—... magnifique, n’est-ce pas ? complète Noémie. Ce ne sont que des écrans, derrière se trouve le blindage de la coque. Il n’y a aucune ouverture réelle pour observer l’extérieur dans cette station. Mais la régulation spatiale reste l’endroit où l’on peut le mieux profiter de la vue. »

À sa suite, je descends de la coursive pour arriver dans un box. À notre arrivée, l’occupant desl. 5990 lieux se retourne : « Noémie, qu’est-ce que tu fais là ?

— Frédéric, je te présente Vanille. Elle est au rayon de formation avec moi. Vanille, voici Frédéric, mon père adoptif. »

Je le salue de la tête, il me répond par un sourire. La quarantaine, la chemise bleue stricte de la régulation spatiale, mais le col ouvert, il se retourne vers un de ses écrans quelques secondes, yl. 5995 lance quelques commandes.

« Je suis venue montrer l’astroport à Vanille, reprend Noémie. Y a-t-il un vaisseau qui entre ou qui sort bientôt ?

— Le trafic est plutôt calme, répond Frédéric, en parcourant des yeux un autre écran sur lequel se croisent des trajectoires. Il y a un astrocargo pour Zarathoustra qui sort du moyeu àl. 6000 onze heures vingt-quatre, dans, voyons... sept minutes. Mais je vous rappelle qu’à la demie il y aura une communication du Consortium. À mon avis, vous n’avez pas intérêt à la manquer.

— Oh ? s’étonne Noémie. Oui, nous y irons... Viens Vanille, on va remonter. »

Nous sortons du box, remontons sur la coursive.l. 6005

« Dans tous les cas, nous serons difficilement à l’heure pour la communication. À toi de voir si tu préfère admirer le spectacle, ou écouter leur pompeuse propagande.

— C’est grave si nous manquons la communication ? m’inquiété-je.

— C’est censé être obligatoire, répond Noémie en haussant les épaules. Bien sûr, nous pouvons l’écouter d’ici, mais tous les employés du Consortium doivent pointer surl. 6010 leur lieu de travail ou de vie pour chaque communication officielle. Et là, dans tous les cas, nous aurons du mal à aller à la transversale vingt-trois d’ici le début de la communication.

— Et que se passe-t-il si nous n’y sommes pas ?

— La DRH ajoutera ça à nos dossiers. Peut-être même que la division psychologie nous feral. 6015 l’honneur de passer un quart d’heure à discuter avec nous... » Elle hausse encore les épaules. « En théorie. C’est jamais encore arrivé. Alors, que fait-on ? »

Je n’arrive pas à détacher mon regard du noir étoilé. « Restons voir le vaisseau », murmuré-je.

Noémie m’attrape le poignet, et m’entraîne encore un peu plus loin, à un endroit où, à lal. 6020 place d’un box, la coursive s’étend jusqu’à la baie d’écrans. Des fauteuils y ont été installés.

Je vais m’installer dans le plus proche de l’écran. Noémie se juche sur l’accoudoir. L’espace remplit mon champ de vision tout entier. On se croirait...

« Il va s’envoler d’ici moins d’une minute », chuchote Noémie à mon oreille.l. 6025

Une vibration sourde remonte jusqu’à nous. « La porte extérieure du sas du moyeu », me décrit-elle.

Une pointe arrondie émerge lentement du bas de l’écran. La pointe se transforme en un immense cargo difforme, gris sous les projecteurs de l’astroport. « Un astrocargo pour liaisons spatiales. Il ne se posera jamais sur une planète. Il a été construit ici, et mourra sans doutel. 6030 ici. »

De brefs jets de fumée blanche, dispersés sur la coque. « Il corrige sa trajectoire pour sortir de la Nouvelle Lisbonne », continue à murmurer Noémie.

Lentement, progressivement, l’immense construction sort du cylindre de la Nouvelle Lisbonne. Trois, puis quatre autres propulseurs sont allumés. Rapidement l’astrocargo devient un pointl. 6035 lumineux dans l’espace. Qui disparaît.

« Votre attention s’il vous plaît : communication extraordinaire du Consortium Planétaire. Veuillez interrompre votre activité. »

En silence, les employés des différents boxes se lèvent, remontent sur la coursive, et se dirigent tous dans la même direction. Nous ne bougeons pas du fauteuil, nous lesl. 6040 regardons passer. Personne ne fait attention à nous. Une fois le calme revenu, nous nous levons.

« Viens ! me lance Noémie. Allons quand même écouter ce qui va se dire. »

Je la suis derrière les employés de la régulation spatiale. Plus loin devant nous, ils entrent tous dans une salle, en pointant à l’entrée avec leur badge d’identification. Nous les suivons àl. 6045 l’intérieur. Il s’agit d’une sorte d’auditorium. Nous nous asseyons à l’arrière. Là encore, personne ne se soucie de nous.

Au bout de quelques minutes, la lumière baisse dans la salle. À côté de moi, Noémie a enlevé ses chaussures et s’est assise en tailleur sur son fauteuil.

Un homme apparaît sur l’écran, cheveux blancs, le front ridé et dégarni. Derrière lui sel. 6050 trouve une vue de l’espace, avec dans un coin le logo du Consortium Planétaire, et de l’autre côté la Lune.

« Employés du Consortium Planétaire, bonjour, commence-t-il. Vous m’avez rarement vu m’exprimer ainsi, mais l’importance de la nouvelle que je vais vous annoncer aujourd’hui mérite que ce soit moi qui l’annonce. Je suis Erik Johansen, fondateur du Consortiuml. 6055 Planétaire. »

Une vague de murmures passe dans l’auditorium.

« Voilà vingt-cinq ans que j’ai lancé notre grande aventure. Voilà vingt-cinq ans que l’humanité s’est remise au travail, et a décidé de prendre son avenir en main. Voilà vingt-cinq ans que nous sommes partis à la conquête des étoiles.l. 6060

« Notre première réussite est la station de la Nouvelle Lisbonne, peut-être le plus grand pas de l’humanité depuis la conquête des Amériques. Voici que nous avons réussi le pari de faire fonctionner depuis déjà dix-huit ans la première ville spatiale de notre histoire. Quel succès ! Jamais, j’en ai bien peur, jamais l’humanité ne saura vous remercier assez, vous les employés du Consortium sur la Nouvelle Lisbonne, pour la contribution que vous avez apporté à l’évolutionl. 6065 de notre espèce.

« Aujourd’hui, un nouveau chapitre de l’histoire s’ouvre. Aujourd’hui, j’annonce l’ouverture officielle de la station Zarathoustra. Cette nouvelle ville spatiale est l’aboutissement de tout le savoir technologique que nous avons développé ensemble, grâce à la Nouvelle Lisbonne. Zarathoustra donne une nouvelle ampleur à notre projet commun. D’une capacité d’accueil dixl. 6070 fois supérieure à celle de la Nouvelle Lisbonne, Zarathoustra dispose surtout des équipements nécessaires pour vivre enfin en autonomie, sans dépendre des approvisionnements terrestres.

« Aussi, la station Zarathoustra hébergera à compter d’aujourd’hui le siège social du Consortium Planétaire. Toutes nos administrations ont déjà quitté le siège de l’ONU à Newl. 6075 York, et viennent de s’envoler de cap G. J. Alto. Malgré les accords passés en 2095 lors de notre rachat de l’Organisation des Nations Unies, de nombreux pays contestent notre caractère international par le biais de leurs lois d’exceptions. La jalousie, la peur de l’avenir, le féodalisme de ceux qui veillent sur les miettes de l’ancien monde ne seront plus un obstacle à l’avenir. À partir d’aujourd’hui, le Consortium Planétaire est pleinementl. 6080 indépendant. À partir d’aujourd’hui, l’avenir nous appartient vraiment – vous appartient vraiment.

« Maintenant que les travaux sur Zarathoustra sont terminés, nous allons engager un programme de recrutement massif sur Terre afin de peupler la nouvelle conquête de l’humanité. Mais l’expertise accumulée par tout ceux qui ont travaillé sur la Nouvelle Lisbonne nous est aussil. 6085 nécessaire. Pour compléter notre indépendance, nous allons transférer l’industrie alimentaire de la Nouvelle Lisbonne sur Zarathoustra, pour en faire le cœur de nos nouvelles fermes qui pourront alors assurer l’autonomie alimentaire des deux stations. Tous le corps de formateurs de la Nouvelle Lisbonne sera lui aussi transféré sur Zarathoustra, une fois la formation des étudiants actuels assurée. Ceux-ci sont nos derniers employés à rejoindre la Nouvelle Lisbonne.l. 6090 L’expertise hospitalière ainsi que les zones touristiques de la Nouvelle Lisbonne vont elles aussi être transférés sur Zarathoustra, où des équipements aux technologies bien plus avancées les attendent, afin que leurs missions puissent être assurées du mieux possible. Enfin, en tant que nouvelle capitale de l’espace humain, il est naturel que les fonctions de régulation du trafic spatial et de liaison avec la Terre soient assurées par la stationl. 6095 Zarathoustra.

« Cependant la Nouvelle Lisbonne continuera de jouer un rôle capital dans cette nouvelle humanité que nous construisons. En collaboration avec les équipes de Zarathoustra, la Nouvelle Lisbonne continuera ses expéditions minières sur la Lune, pour y extraire la matière première de nos prochains chantiers ainsi que notre principale monnaie pour les échanges avecl. 6100 la Terre. Et sans vous, employés de la Nouvelle Lisbonne, jamais Zarathoustra ni notre flotte spatiale n’aurait vu le jour. Votre expertise industrielle en construction spatiale est sans égal, les chantiers en apesanteur de la Nouvelle Lisbonne sont le ventre d’où sont nées les plus belles créations de l’humanité. La Nouvelle Lisbonne conservera ses plus fondamentales missions au sein du Consortium, et ainsi continuera, auxl. 6105 côtés de la station Zarathoustra, de permettre à l’humanité de voler de ses propres ailes.

« Bientôt, je serai proche de vous. Mon astronavire ne va pas tarder à atteindre l’astroport de Zarathoustra, où je siégerai au sein de la nouvelle Direction Centrale. Aujourd’hui, nous sommes à l’aboutissement du projet du Consortium Planétaire. Aujourd’hui, l’humanité peutl. 6110 vivre sans la Terre. Ce jour restera gravé dans l’Histoire, et je décrète qu’il est jour de fête dans tout le Consortium Planétaire.

« Aujourd’hui, la station Zarathoustra ouvre une nouvelle ère. Je vous remercie infiniment pour tout ce que vous avez donné à l’humanité. Merci. »

L’image se noircit, puis la lumière revient, doucement. Le silence se fait épais dans la salle.l. 6115 Personne ne bouge. Au bout d’un moment, quelqu’un commence des applaudissements. Quelques personnes les reprennent, mais cessent vite.

Le silence retombe. Des employés se lèvent, lentement, et commencent à sortir.

« Conformément aux ordres de la direction, commence un gradé qui vient de prendre un micro, nous passons en équipe réduite aujourd’hui, pour fêter cette heureuse nouvelle. Mis à partl. 6120 le personnel d’astreinte, vous pouvez rentrer chez vous. »

Les employés reprennent leur marche vers la sortie. Personne n’a l’air vraiment réjoui par la nouvelle. Le malaise est presque palpable.

Quand quasiment tout le monde est sorti de l’auditorium, Noémie se lève, remet ses chaussures, et sort. Je la suis sur la coursive de la régulation spatiale. Elle marche lentement,l. 6125 l’air préoccupé. Nous ressortons dans la transversale quatre-vingt-dix.

« Allons manger », propose-t-elle sobrement.

Nous nous asseyons à la table d’une cafétéria, chacune avec notre plateau. Noémie trie silencieusement le contenu de son assiette, met la viande, la salade d’un côté, les tomates, le riz de l’autre.l. 6130

« Regarde, me souffle-t-elle. Tout ça vient de la Terre. Mais tout ce qu’il y a de l’autre côté, ça a été produit ici, sur la Nouvelle Lisbonne. Bientôt, tout ira de l’autre côté. Bientôt, tout sera importé de Zarathoustra. Rappelle-moi un jour de te faire visiter les fermes. Avant qu’elles ne ferment...

— Noémie, pourquoi tout le monde à l’air si catastrophé ? m’étonné-je. La situation n’estl. 6135 quand même pas si grave que ça, non ?

— Deux fois depuis que je suis ici, la nourriture a été rationnée pendant un mois à cause de problèmes politiques sur Terre. Tout le monde ici aimerait pouvoir vivre sans dépendre de la Terre.

— Mais là, c’est bien ce qui va arriver, non ?l. 6140

— Nous allons dépendre de la station Zarathoustra, soupire Noémie. Tout le monde ici a participé à sa construction, et voilà qu’elle nous dérobe tout ce que nous avons. Personne ne sait vraiment quelles vont être les conséquences de tout ces changements, mais je crois que tout le monde ici craint que, content de son nouveau jouet, Johansen se désintéresse de nous et nous oublie... Nous verrons bien ce qui arrivera. »l. 6145

*

« Vanille ! Ça va ? Pourquoi n’as-tu pas répondu à mon message !

— Oh !... J’avais oublié », je lui réponds sèchement.l. 6150

Thomas me jette un regard déçu, et se retourne vers la formatrice. Personne ne parlait de Zarathoustra, ce matin, au rayon de formation. Mais la nouvelle semble flotter dans les esprits de tout le monde. La formatrice sent le désintérêt général envers son cours, et finit par s’interrompre : « Jeunes gens, je sais que les nouvelles récentes auront un impact non négligeable sur notre vie à tous, mais il faudra gérer cela en temps voulu. Pourl. 6155 l’instant, je vous prie de bien vouloir suivre cette formation, et de cesser de penser à autre chose ! »

À ce moment, la porte s’ouvre, et Noémie entre dans la pièce. Tout le monde se tourne vers elle. Elle s’arrête, surprise par tant d’attention. « Allez à votre place, Noémie », lui ordonne simplement la formatrice. Noémie vient s’installer à côté de moi, suivie par tous les regards. Puisl. 6160 la formatrice reprend son cours.

« Que se passe-t-il ? s’étonne Noémie une fois que plus personne ne fait attention à elle. Pourquoi me regardaient-ils tous comme ça ?

— Tu es arrivée juste au moment où la formatrice disait à tout le monde d’arrêter de penser à Zarathoustra et de se concentrer sur son cours.l. 6165

— Au contraire... c’est maintenant qu’il faut penser à Zarathoustra ! » Noémie se rapproche de moi. « Ce soir, dans la salle du rayon de divertissement Floyd, à vingt heures : il y a une réunion d’employés du Consortium pour discuter de l’annonce de hier. Et certains ne sont vraiment pas heureux des nouvelles de Zarathoustra... Ça promet d’être intéressant ! »l. 6170

Elle arbore un grand sourire en disant cela. « Je viendrai », dis-je.

De l’autre côté, Thomas me jette un regard noir avant de se tourner à nouveau vers la formatrice. Sans même écouter le baratin de cette dernière, je sors un livre, et commence à laisser s’écouler tranquillement une journée de plus.

« Allons-y ! »l. 6175

Nous nous levons de table. Je suis Noémie hors de la cafétéria, vers la station de tramway la plus proche. Elle m’a proposé de manger avec elle le soir, comme pour être sûre que j’allais bien aller à sa réunion. Je n’ai évidemment pas refusé. Nous n’avons absolument pas parlé de Zarathoustra depuis ce midi, où elle a essayé de convaincre d’autres étudiants de la promo d’y venir, qui l’ont accueillie avec des railleries. Mais là, assise à côté de moi dans le tramway, je sensl. 6180 son impatience.

Nous arrivons face au porche « Rayon divertissement – Salle Floyd ». Nous y entrons en même temps que d’autres employés du Consortium Planétaire. La salle rose, pourtant de taille imposante, est déjà bien remplie.

« Noémie, regarde ! murmuré-je. Thomas et Céline sont là-bas !l. 6185

— Oh ! C’est étonnant de leur part, s’exclame Noémie. Mais si ça ne te dérange pas, allons de l’autre côté. »

J’acquiesce. Nous nous installons dans les moelleux fauteuils de la salle de spectacle. Comme à la régulation spatiale, Noémie s’installe en tailleurs, pieds nus.

« Bien... je crois que nous allons pouvoir débuter, commence un homme, assisl. 6190 sur la scène, micro à la main. Je suis Nicolaï, employé du rayon santé. Suite aux annonces de Johansen, plusieurs employés du Consortium ont exprimés des inquiétudes pour la suite de nos vies sur cette station. Nous avons donc essayé de nous réunir pour que nous puissions en discuter tous ensemble. Levez la main, je vous passerai le micro. »l. 6195

De l’autre côté de la salle, un homme se lève. Celui qui avait parlé en premier lui donne le micro.

« Vanille ! chuchote Noémie à mes côtés. Regarde, là-bas, sur le côté. Ce sont des agents de la Commanderie. Ce qui se passe ici intéresse du beau monde. » Je jette un œil dans la direction qu’elle m’indique. En effet, deux femmes en uniforme bleu se tiennent debout, appuyées contre lel. 6200 mur, dans le fond de la salle.

L’homme qui a demandé la parole prend le micro : « Bonjour... je suis Tsenos, du rayon production alimentaire. Je suis sur la Nouvelle Lisbonne depuis plusieurs années, et mes collègues et moi avons bossé dur pour que la ville puisse être nourrie du mieux possible sans dépendre de la Terre. Les problèmes d’approvisionnement sont constants, et nous avons réussi àl. 6205 développer de meilleures productions que n’importe quel laboratoire de Johansen. Et maintenant, il veut tout envoyer sur Zarathoustra ? Vous tous, qui vivez en dessous de nous, qui mangez tous les jours ce que nous produisons, je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce qui va se passer quand nous seront partis, mais il sera trop tard pour s’inquiéter pour votre assiette ! »l. 6210

Il se rassoit, tend le micro à Nicolaï. « Kuniste ! » lance quelqu’un à l’adresse de Tsenos. Celui-ci répond par un geste de colère.

Mais Nicolaï a déjà passé le micro à une dame, de l’autre côté de la pièce : « Je comprends ce que vous dites, mais Johansen a bien dit que tout ce qui déménage de la Nouvelle Lisbonne va aller sur la station Zarathoustra. C’est pas la Terre ! C’est une ville comme nous, dans l’espace,l. 6215 et qui va connaître les mêmes soucis que nous ! Ils vont bien se rendre compte des problèmes qu’on peut avoir ! Le Consortium a bien dit qu’il n’y avait rien à craindre de ces changements... »

Une autre dame, à l’avant de la salle, prend le micro : « Mélodie, de l’inspection des structures. Bien sûr que le Consortium nous dit qu’il ne faut pas avoir peur, que nousl. 6220 allons continuer à extraire tranquillement du minerai lunaire et construire des engins spatiaux. Mais il déplace tout ce qui faisait de la Nouvelle Lisbonne une ville sur Zarathoustra. Ici, plus de production alimentaire, plus d’hôpitaux, plus de formations, plus de nouveaux arrivants. Je n’ai pas envie de passer le restant de ma vie à dormir dans une usine tandis que Johansen se dore la pilule dans son nouveau palais volant. Il n’al. 6225 jamais voulu venir sur la Nouvelle Lisbonne, et là il déménage sur Zarathoustra ! Nous sommes tous des employés du Consortium. Nous avons signé un contrat, qui stipule clairement que le Consortium nous paye le voyage pour venir sur la Nouvelle Lisbonne, mais que nous ne pouvons changer de poste que sur ordre du Consortium, et que si nous voulons revenir sur Terre, nous devrons payer complètement le voyage... avec lel. 6230 salaire que nous n’avons pas, puisqu’il ne nous sera hypothétiquement versé qu’à notre retour sur Terre. Nous sommes coincés sur la Nouvelle Lisbonne ! Johansen n’a jamais évoqué un transfert vers Zarathoustra. Il veut que nous fassions tourner la vieille machine jusqu’au bout, et que nous l’usions complètement avant qu’elle ne soit jetée ! »l. 6235

Un jeune homme, vêtu comme un formateur : « Je crois que malgré toute la bonne volonté d’Erik Johansen, il y a un risque que cela se passe comme cela vient d’être dit... la Division des Ressources Humaines à déjà demandé à tous les formateurs de remplir un questionnaire pour savoir quand nous aurons fini les enseignements en cours. Ils préparent notre départ. Et cela veut aussi dire que sans formateurs, nonl. 6240 seulement il n’y aura pas de nouveaux arrivants, comme l’a annoncé Johansen, mais en plus, il n’y aura probablement plus de nouvelle naissance autorisée, et nous ne savons pas ce que vont devenir les enfants déjà nés, mais actuellement encore jeunes. Ceux là n’auront pas de formation ? Et quand nous aurons tous vieillis, que les plus vieux d’entre nous ne pourront plus travailler, les autres devront faire le double del. 6245 travail ? »

Des soupirs énervés fusent dans la salle. « La situation aura encore changée ! crie quelqu’un. Ça ne sert à rien de penser à ce qui se passera dans cinquante ans !

— Alors pensons juste à maintenant ! reprend le jeune homme. Le Consortium n’a absolument rien dit à propos des employés qui vont devoir aller sur Zarathoustra. Comment celal. 6250 va se passer vis-à-vis de leur famille ? J’ai posé la question à la DRH. Aucune réponse, ils ne savent pas ! »

Une dame que j’ai déjà vu, mais sans me souvenir où, prend le micro : « Je suis Rachelle Ignace, de la chaîne de traitement de minéraux. Je trouve que le concert de jérémiades qu’on entend ici est quand même pathétique. Vous l’avez signé, cel. 6255 contrat ! Alors oui, il y a des contraintes ! Mais vous les avez acceptées, alors de quoi vous plaignez-vous ? Vous dites que le Consortium Planétaire veut que la Nouvelle Lisbonne soit une usine qui tourne jusqu’au bout. Faut pas vous leurrer, la Nouvelle Lisbonne a toujours été une usine. Et Johansen doit bien être au courant que pour que les employés travaillent, ils ont parfois besoins de se nourrir. Vos craintes sontl. 6260 stupides !

— Venant de la part de la directrice-adjointe des chaînes, je n’en attendais pas moins, répond Mélodie, qui a repris le micro. Certes, nous avons signé ! Mais nombre d’entre nous étaient dans une situation difficile, et la Nouvelle Lisbonne est devenue notre lieu de vie à tous. Nous avons le droit d’espérer vivre correctement ici ! La Nouvellel. 6265 Lisbonne ne fonctionne que parce que nous la faisons fonctionner. Nous pouvons la faire fonctionner mieux, nous pouvons la faire fonctionner pour que nous puissions vivre correctement. Et malgré ce que pense le Consortium, je pense que nous devons le faire ! »

Une partie de la salle applaudit, y compris Noémie, à côté de moi. Puis on nous annonce quel. 6270 la salle doit fermer. Tout le monde regagne la sortie.

« Je trouve que la directrice, juste avant, a quand même un peu raison, soufflé-je à Noémie.

— N’empêche que la Nouvelle Lisbonne fonctionne grâce à ceux qui y vivent, me répond celle-ci. Alors pourquoi n’auraient-ils pas le droit de la faire fonctionner comme ilsl. 6275 l’entendent ?

— Parce que nous avons signé un contrat, non ? Si on écoute celle qui a parlé en dernier, il faudrait que l’on désobéisse au Consortium...

— Mélodie n’a jamais été très attachée à son contrat, sourit Noémie.

— Tu la connais ? demandé-je.l. 6280

— C’est ma mère adoptive. »

Chapitre 2
Rouge

Le bip régulier du réveil résonne dans la chambre. La lumière inonde doucement la pièce. J’entrouvre un œil, me retourne, le referme.l. 6285

Rouvre les yeux. Un quart d’heure est passé. Je me lève rapidement, vais enfiler un tee-shirt blanc au lieu d’une chemise blanche, et passe dans la salle de bain faire un brin de toilette.

Je laisse mon plan numérique sur l’étagère où il prend la poussière, jette un dernier regard à l’horloge qui m’indique que je ne suis pas encore trop en retard. Je sors de chez moi, la lumièrel. 6290 s’éteint en même temps que la porte se referme. Je verrouille avec mon badge, et me dirige vers la longitudinale trois.

Dans mon couloir d’autres jeunes suivent la même direction. Ma chambre est dans un bloc constitué uniquement de studios. Le bloc d’appartements familiaux où vit Noémie est situé plus loin, sur la même transversale. Les architectes de la Nouvelle Lisbonne n’aimaient apparemmentl. 6295 pas trop mélanger les gens. J’arrive sur la longitudinale, et vais attendre le tramway du sens croissant.

Une rame arrive, déjà pleine d’employés allant travailler. Je grimpe dedans, m’appuie dans un recoin. Je sors de la poche arrière de mon pantalon un livre de poche. J’ai fini ceux que j’avais apportés de la Terre. Mais Noémie connaît des gens qui importent clandestinement des livresl. 6300 papiers, et m’en a passé un. J’ouvre The Grapes of Wrath de John Steinbeck, et reprends ma lecture là où je m’étais arrêtée.

« Transversale vingt-deux », annonce la voix nasillarde du tramway. Plongée dans mon livre, je sursaute. Je sors rapidement de la rame, qui redémarre après moi. Et, toute bête, je me rends compte que le centre de formations est à là vingt-trois. Je suisl. 6305 descendue à l’arrêt de Noémie. Je décide de parcourir à pied la centaine de mètres qui me sépare du rayon de formation. Quitte à être en retard, autant bien faire les choses.

Je passe le porche du rayon de formation. Le hall est déjà vide, toutes les formations ont déjà commencées. J’ouvre discrètement la porte de ma salle, ignore le regard assassin du formateur,l. 6310 et vais m’asseoir à ma place habituelle, entre Thomas et Noémie. J’ai droit à un sourire de Noémie et à un regard désespéré de Thomas, tandis que je pose ma tablette informatique sur la table. J’y ouvre quelques documents au hasard, pour donner le change, comme d’habitude.

« Qu’est-ce que c’est comme formation ? chuchoté-je à Noémie.l. 6315

— Analyse des matières et contraintes... je crois », murmure-t-elle.

Je hoche la tête. Le formateur a l’air de m’avoir oubliée depuis mon entrée tardive, aussi je pose mon livre sur mes genoux. Reconnaissant le livre qu’elle m’a prêté, Noémie sourit. Je reprends ma lecture.

« Vanille ! C’est la pause », me dit Noémie. En effet, autour de moi, dans un concert del. 6320 raclements de chaises, tout le monde sort de la pièce. Je referme mon livre, et suis Noémie.

Elle sort sa thermos de café. J’observe Céline qui discute dans la queue des distributeurs automatiques. « Oui, j’y étais. C’était assez ridicule, ça faisait réunion de pauvres maltraités, tout le monde se plaignait de ses petits problèmes, personne n’était content.l. 6325

— Il y en a qui étaient assez stupides, complète Thomas en arrivant à ses côtés. Il y avait un formateur qui n’arrêtait pas de se plaindre, alors qu’il fait quand même partie des rares qui vont aller sur la station Zarathoustra, tandis que nous tous allons moisir ici.

— Au moins les kunistes vont disparaître, lâche une fille. Ils travaillent quasiment tous à lal. 6330 production alimentaire. Peut-être que sur Zarathoustra on leur expliquera comment on fait pour s’intégrer. »

À côté de moi, Noémie lâche un soupir désespéré. Elle retourne d’un pas énervé dans la salle de classe, son café à la main. Je la rejoins rapidement, pointant à mon entrée avec mon badge. Elle ne dit rien, et affiche un air entre découragement et énervement qui me dissuade d’essayerl. 6335 de lui parler.

Bientôt les autres arrivent à leur tour, et une autre formation commence. Toujours aussi passionnée, je ressors mon livre.

La porte s’ouvre à la volée, claque contre le mur. Je sursaute, referme mon livre en perdant la page. Deux hommes entrent.l. 6340

« Y a-t-il des kunistes ici ? » demande l’un d’eux.

Tous les regards se tournent vers Milos. Les deux hommes s’approchent de lui, alors que trois autres personnes entrent dans la pièce.

« Le Consortium a décidé de laisser partir quelques privilégiés sur Zarathoustra, commence l’une des nouveaux arrivants. Erik Johansen ne l’a pas précisé dans sonl. 6345 annonce, mais il nous a semblé évident que seuls les meilleurs d’entre nous pourront partir... »

Les deux premiers hommes saisissent Milos par les épaules. Le formateur recule tranquillement, et va s’appuyer contre le mur du fond pour regarder la scène.

« ... Nous avons décidé de nous en assurer, continue la femme. C’est pourquoi nous allonsl. 6350 mettre tous les kunistes en lieu sûr, pour être sûr que le Consortium ne les sélectionne pas par mégarde. »

Les deux hommes font lever Milos.

« Laissez-moi ! s’exclame ce dernier. Je vous promets que je ne veux pas aller sur Zarathoustra !l. 6355

— Nous ne croyons pas les fourbes », rétorque un de ses deux gardiens.

À côté de moi, Noémie qui était jusque-là restée abasourdie par ce qui se passait, se lève brusquement : « C’est la jalousie qui vous pousse à de telles imbécillités ? leur crie-t-elle en s’avançant vers l’avant de la salle. Vous croyez les kunistes tant supérieurs pour avoir peur d’eux ainsi ? Si vous aviez vraiment confiance d’être les meilleurs, vous les laisseriez tranquilles ! Maisl. 6360 j’espère bien que vous allez disparaître sur Zarathoustra, ça fera du bien de ne plus vivre dans la même ville que vous. Maintenant, lâchez-le ! »

Alertés par les éclats de voix, encore deux autres personnes entrent, et viennent s’intercaler entre Noémie et les deux hommes qui font sortir Milos.

« Pas question, reprend la femme, nous n’allons pas le lâcher. Et tu ne devrais pas te laisserl. 6365 séduire si facilement par ceux qui nous perdront, jeune fille ! »

Brusquement, Noémie essaye de forcer le passage pour rejoindre Milos. L’un des cerbères l’attrape et la plaque violemment au sol.

« Noémie ! » m’exclamé-je. Je me lève pour aller l’aider.

« Ne bougez pas ! » me lance un des mastodontes qui empêche Noémie de bouger.l. 6370 J’avance quand même, doucement. Les gardiens de Milos lui font passer la porte. « Lâchez-le ! » crie rageusement encore une fois Noémie, la voix étouffée par son agresseur.

La femme qui nous parlait jette un regard par la porte. « Votre ami est maintenant en sécurité, annonce-t-elle, ironique. Mais un jour, on vous apprendra à rester à votre place »,l. 6375 ajoute-t-elle à l’adresse de Noémie. Elle fait signe aux autres personnes entrées dans la pièce. L’homme qui plaque Noémie au sol lui broie une dernière fois les épaules avant de la laisser à terre, et tous se dirigent vers la sortie.

Je me précipite vers Noémie. Celle-ci se relève difficilement, et se rue vers la sortie. Je la suis. Dehors, nous voyons une vingtaine de personnes sortir du hall du rayon del. 6380 formation. Nous courrons vers la sortie, mais quand nous débouchons sur la longitudinale, nous avons tout juste le temps de voir trois chariots de transport autonome filer au loin.

Noémie s’arrête, s’appuie contre le mur de la longitudinale, les regarde partir.

« Rentrons », souffle-t-elle au bout d’un moment, dépitée. Nous retournons lentement versl. 6385 la salle de cours, sans dire un mot.

Quand nous entrons dans la salle, tout le monde nous regarde. Céline jubile en nous voyant arriver seules. Nous retournons nous asseoir à nos places. Noémie s’enfouit la tête dans les bras. Le formateur retourne à l’avant de la salle : « Bon, sur ce, nous allons reprendre ce cours...l. 6390

— Comment osez-vous ? ! lui crie Noémie en se redressant. Comment pouvez-vous faire comme s’il ne s’était rien passé ?

— Mademoiselle Feinathié ! Taisez-vous et restez à votre place ! ordonne le formateur. C’est une affaire entre ces gens et les kunistes, qui ne vous regarde pas et qui ne nous regarde pas. Ils s’en remettront à l’arbitrage disciplinaire de la DRH, et l’affaire sera réglée. En attendant, nousl. 6395 sommes ici pour une formation. »

Noémie hausse les épaules, et replonge la tête dans ses bras.

« ... événement sans précédent dans l’histoire de la Nouvelle Lisbonne : des employés de la Commanderie, sur ordre de la DRH, ont dû intervenir afin de calmer les émeutes qui se sont déclenchées hier soir vers vingt heures, du côté de l’intersection entre la cinquante-troisièmel. 6400 transversale et la douzième longitudinale. Les émeutiers, majoritairement kunistes, protestaient contre un groupe d’employés désireux de s’assurer que les mutations vers Zarathoustra se feraient de façon équitable. Sur place, notre envoyée spéciale. »

Sur l’écran situé dans un coin du rayon cafétéria, une journaliste sur fond de mur carbonisé remplace le présentateur et son plateau.l. 6405

« En effet, Joaquín, ici hier soir les violences ont atteint un stade encore inédit depuis la mise en service de la Nouvelle Lisbonne. Comme vous pouvez le constater derrière moi, un incendie s’est déclenché sur le mur d’un rayon équipement. D’après les enquêteurs de la Commanderie qui ont passé la matinée à examiner les lieux, cet incendie serait d’origine électrique. Mais l’on ne peut éviter de se demander si cela n’arrangeait pas lesl. 6410 émeutiers.

— Avez-vous plus d’informations sur le déroulement des affrontements, hier soir ? demande le présentateur apparaissant dans une lucarne.

— Oui, tout à fait. Suite à l’appel à témoins lancé ce matin aux premières heures, de nombreuses personnes sont venues décrire leur version des évènements à la Commanderie. Ill. 6415 semblerait que les faits soient les suivants : suite aux actions de sensibilisation et d’information concernant les mutations vers la station Zarathoustra menées par certains employés, ces derniers auraient étés pris à parti ici-même par les émeutiers. Devant la violence de ces derniers, en grande majorité kunistes, les victimes ont tenté de se réfugier dans le rayon équipement, qui avait pourtant déjà fermé, les obligeant à forcer la porte. Pour lesl. 6420 pousser à sortir, certains témoins prétendent que les émeutiers auraient déclenché cet incendie.

— Et que va-t-il se passer, maintenant ? La DRH et la Commanderie vont-elles en rester là ?

— Probablement pas, Joaquín. La Commanderie n’a fait aucun commentaire si ce n’est unl. 6425 bref communiqué donnant les faits constatés. Des sources proches de la DRH indiquent qu’elle risque d’en faire une affaire d’importance, à la hauteur de la gravité des faits. Avec l’ouverture de la station Zarathoustra, le Consortium Planétaire est au centre des projecteurs, sur Terre comme ici. Aussi, la DRH mettra probablement tout en œuvre pour que rien n’entache le rêve d’Erik Johansen. Afin de défendre leurs droits dansl. 6430 cette affaire, les victimes ont décidé de s’organiser en association : les “brigades de Zarathoustra”.

— Merci Armeline pour nous avoir éclairé sur cette affaire. Venons-en justement à la station Zarathoustra... »

Noémie détourne le regard de l’écran, reprend son repas.l. 6435

« C’est scandaleux... souffle-t-elle. Ils font passer les kunistes pour les émeutiers, et leurs agresseurs pour des victimes... Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement, mais je suppose que d’autres kunistes se sont faits séquestrer comme Milos, et qu’ils ont décidé de ne pas rester sans rien faire... Et ils passent pour les agresseurs... Mais le pire peut-être, c’est que quand ça se passe sous nos yeux, comme hier, tout le monde regarde et personne nel. 6440 bouge.

— Pourquoi la DRH ou la Commanderie ne font rien ? demandé-je. Ça ne doit pas être compliqué de savoir qui a raison, non ? Il suffit de regarder les caméras de surveillance, et de trouver les coupables, non ?

— La Commanderie est ce qui reste des équipages militaires mis au service du Consortiuml. 6445 par l’ONU avant que la Nouvelle Lisbonne ne soit ouverte au public. Les militaires ont par la suite été embauchés comme employés du Consortium, et la Commanderie gère à la fois les décisions importantes concernant la navigation spatiale de la Nouvelle Lisbonne, mais aussi le règlement des petits conflits qui peuvent arriver entre ceux qui vivent là. La DRH veille à ce que chacun remplisse un rôle dans la station, que tousl. 6450 les employés du Consortium respectent bien les termes de leurs contrats. Dans cette histoire, la DRH doit ignorer ce qui s’est passé, parce que comme les autres elle n’a pas particulièrement envie d’envoyer des kunistes sur Zarathoustra. Et la Commanderie n’a pas trop l’habitude de gérer des évènements de cette ampleur. Ils ne veulent surtout pas que ça dégénère en émeutes plus importantes, car cela pourrait avoir des effetsl. 6455 désastreux dans une ville spatiale. Peut-être qu’ils vont essayer de calmer un peu le jeu, en espérant que la situation se tassera une fois que la mise en service de Zarathoustra sera terminée...

— Et du coup, personne ne va rien faire ? m’étonné-je. Et tu crois que ça va vraiment se tasser ?l. 6460

— Se tasser ? Je n’en ai pas l’impression... Tout le monde ne va pas rester sans rien faire. Déjà, ils disaient que les émeutiers étaient majoritairement des kunistes. Ça veut probablement dire qu’ils étaient soutenus par d’autres. Rien que ça, c’est déjà faire quelque chose. Et je ne pense pas que l’on va en rester là. Sais-tu ce qui est arrivé à Milos ?l. 6465

— Hum... non... personne ne le sait...

— Crois-tu que tous les gens qui connaissent des personnes enlevées vont rester là, à vivre comme si de rien n’était ? me lance Noémie. Un disparu, même kuniste, ça se voit. Si le Consortium ne prend pas les choses en main, il se pourrait bien que d’autres le fasse. Et il se pourrait bien que ça n’entre pas dans les plans de Johansen.l. 6470

— Qu’en sais-tu ? demandé-je. Tout le monde va vouloir faire partie des quelques privilégiés qui vont partir sur Zarathoustra. Personne ne se souciera de ceux qu’on ne verra plus, c’est autant de concurrents en moins pour Zarathoustra...

— Crois-tu vraiment que tout le monde veut partir ? Peut-être que parmi les derniers arrivants, qui suivent les formations avec l’impression d’entrer dans un tombeau, la plupart nel. 6475 pensent qu’à quitter la Nouvelle Lisbonne. Mais cela fait dix-huit ans que des gens vivent ici ! Ils ont trouvé un compagnon, ont même eu des enfants. Ils ont essayé de vivre ici comme ils vivaient sur Terre. Et ils veulent juste continuer comme ça. Ils ne veulent pas de Zarathoustra. Et ils ne voudront pas non plus qu’on sabote leur vie, qu’on enlève des leurs. Les seuls qui sont en compétition pour Zarathoustra sont ceux qui veulent partir. Qu’ils partent ! Mais en laissantl. 6480 vivre la Nouvelle Lisbonne... »

Nous rentrons silencieusement au rayon de formation. Noémie reste préoccupée par tout ces évènements. Je le vois aux traits de son visage, qui oscillent entre rage et découragement. Dans le hall du rayon, la plupart des autres étudiants de notre promotion sont déjà là. Nous nous approchons. Thomas interrompt une grande discussion avec Céline, et s’approche del. 6485 nous.

« Vanille ! commence-t-il. Est-ce que je peux te parler ?

— Bien sûr...

— Il vient même de le faire, remarque Noémie, ironique.

— Je voudrais te parler seule », ajoute Thomas.l. 6490

Noémie s’éloigne de quelques pas. Thomas m’entraîne par l’épaule dans le sens opposé.

« Que penses-tu d’elle ? me demande-t-il alors que nous nous sommes éloignés des autres étudiants.

— De qui ? demandé-je innocemment.l. 6495

— De Noémie, bien sûr, répond-il, agacé. En ce moment, vous êtes toujours ensembles toutes les deux.

— Je te manque, c’est ça ? lui lancé-je, espiègle.

— Tu devrais arrêter de traîner avec elle, m’avertit Thomas. De la fréquenter, de lui parler.l. 6500

— Pourquoi ? m’étonné-je. Pourquoi me dis-tu ça ? Je sais que tu ne l’aimes pas, que personne ici ne l’aime beaucoup. Elle est un peu... excentrique. Mais moi, je la trouve sympathique. Pourquoi devrais-je arrêter de lui parler ?

— Parce que cette fille aura des ennuis avec la DRH. C’est certain ! affirme-t-il. Elle est déjà fichée à la division psychologie, tout le monde le sait. Mais depuis qu’elle est revenue de son petitl. 6505 voyage, elle n’arrête pas d’aggraver son cas. Je te dis ça parce que je t’aime bien : arrête de la fréquenter.

— Tu dis ça parce que tu préférerais me voir passer mes soirées avec toi, l’accusé-je. Elle, au moins, elle est intéressante ! Je n’ai rien à faire de ce que pense la DRH. Mais je sais qui sont mes amis. »l. 6510

Il secoue la tête, mi-énervé, mi-désespéré.

« Écoute, il va se passer des choses, bientôt, reprend-il. Il ne faut pas qu’elle t’entraîne là où tu ne pourras plus te sauver.

— Que va-t-il se passer ? lui demandé-je. Où penses-tu qu’elle va m’entraîner ? Où est-ce que tu préférerais m’entraîner, toi ?l. 6515

— Je préférerais t’entraîner sur Zarathoustra, répond-il amèrement. Elle, elle ne t’entraînera que dans des ennuis. Fuis-là ! Je t’aurai prévenue, mais puisque tu es aussi idiote qu’elle, tu ne m’écouteras pas. Tant pis pour toi. »

Il se retourne et se dirige lentement vers la porte de la salle de formation. Je le regarde un moment, puis le suis à mon tour. Les autres entrent aussi, la formation de l’après-midi val. 6520 commencer. Je me dirige vers ma place, entre Thomas et Noémie, qui sont déjà là tous les deux et évitent soigneusement de se regarder. « Qu’est-ce qu’il t’a dit ? me chuchote Noémie.

— Rien d’important », lâché-je distraitement.

l. 6525

*

La sonnerie régulière du réveil résonne dans mes oreilles. J’émerge du sommeil, en nage. Je m’assoie sur le bord de ma couchette. J’étais en train de rêver qu’on m’enlevait, comme a été enlevé Milos, mais pas parce que j’étais kuniste, non, juste parce que jel. 6530 fréquentais Noémie. Et Noémie essayait de venir me sauver, mais Thomas la ceinturait et l’empêchait de me rejoindre. Je secoue la tête. C’est idiot ! Je regarde autour de moi. Je suis dans cette petite pièce blanche, c’est ma chambre. Je l’observe : elle n’a pas beaucoup changée depuis le premier jour. C’est étrange... Sur Terre, j’avais passé du temps à décorer ma chambre, à en faire un lieu bien à moi. Ici... non. Ce sont bienl. 6535 mes affaires qui traînent dans le placard à la porte ouverte, le livre que m’a prêté Noémie est posé sur la table, mes chaussures à côté de la porte. Mais cette chambre me donne l’impression d’une chambre d’hôtel. Un endroit où l’on passe, mais pas où l’on vit.

Remarquant l’heure, je cesse mes spéculations, et me dépêche de m’habiller. Je sors dansl. 6540 le couloir, verrouille la porte avec mon badge, et me dirige vers la longitudinale. Je m’installe dans le tramway, sors The Grapes of Wrath, et regarde par-dessus les autres passagers du tramway. Des employés de divers rayons qui vont travailler, plusieurs ont la tête baissée dans leurs tablettes, à lire les dernières nouvelles. En face de moi, une kuniste, deux ou trois personnes lui jettent des regards méfiants. Je lui souris. Ellel. 6545 répond à mon sourire. Plusieurs étudiants sont aussi là, tous habillés de blanc. Deux filles parlent entre elles, en lançant des regards discrets à un jeune homme à l’autre bout de la rame. À côté de lui, un père sermonne son garçon avec les consignes de la journée.

« Transversale vingt-trois », annonce la voix enregistrée du tramway. Je me lève, descendsl. 6550 sur le quai et pointe avec mon badge à l’entrée du rayon. Thomas est déjà là, en pleine discussion avec Céline, assise devant lui. Il me jette un regard appuyé, mais ne me dit rien. Noémie n’est pas encore arrivée.

La formatrice entre. « Bonjour. Nous allons reprendre notre formation concernant les trajectoires de G. J. Alto, et leurs implications dans la construction spatiale. Comme je vous l’ail. 6555 dit lors de notre dernier cours... »

Je jette encore un regard à la place à côté de moi, vide. Je rouvre mon livre, et me replonge dans l’Amérique du XXe siècle.

Noémie arrive avec trois quarts d’heure de retard, fusillée du regard par la formatrice. Elle n’en tient pas compte, et vient s’asseoir à sa place, essoufflée.l. 6560

« Noémie ! Ça va ? m’inquièté-je.

— Oui... ça va, ça va bien... répond-elle. Frédéric était de service de nuit, à la régulation spatiale. Apparemment, les premiers astrocargos pour déménager la production alimentaire viennent d’arriver à l’astroport. Et ils sont programmés pour repartir ce soir vers la station Zarathoustra. Frédéric est allé prévenir les employés du rayon... Je lui ai demandé de me tenirl. 6565 au courant de ce qui se passait. »

Elle reprend son souffle, écoutant vaguement la formation.

Nous sortons à la pause. Noémie consulte régulièrement sa tablette informatique, espérant avoir des nouvelles de la production alimentaire, mais sans succès. Nous prenons un café. Noémie reste silencieuse, appuyée contre un mur.l. 6570

Retour en cours. Un formateur recommence à parler aux murs. Il dit reprendre une formation, mais je n’ai pas le souvenir de l’avoir déjà vu.

« Vanille ! me souffle Noémie. Ça y est ! » Elle me désigne sa tablette.

« Qu’y a-t-il ?

— Le Consortium a fait venir des employés de Zarathoustra pour le déménagement, et pourl. 6575 être sûr qu’il n’y ait pas de problème, ils sont escortés par des agents de la Commanderie. Les employés de la production alimentaire refusent de laisser partir leurs installations. Je vais aller voir.

— Quand ça ? m’étonné-je. Maintenant ?

— Oui, affirme-t-elle. Tu viens ? »l. 6580

Je regarde la classe qui écoute la formation, ou du moins en donne l’impression.

« On n’a pas le droit... commencé-je.

— Fais comme tu veux, répond-elle en haussant les épaules. Va là où ça t’intéresse. »

Elle glisse sa tablette dans son sac à bandoulière, recule sa chaise.

« Je viens avec toi », répliqué-je.l. 6585

Je range mon livre, nous nous levons en même temps, et allons tranquillement vers la sortie.

« Où allez-vous ? nous jette le formateur, ahuri.

— Le Consortium Planétaire est en train de déménager la production alimentaire, répond Noémie, plus à la classe qu’au formateur. Pourtant, la Nouvelle Lisbonne a besoin del. 6590 manger. »

Elle sort, je la suis. Nous laissons la porte ouverte. Je me retourne alors que nous franchissons la porte du hall du rayon. Personne ne nous a suivi.

À la suite de Noémie, je grimpe dans une rame de tramway. À cette heure, tout est désert, seuls quelques tramways transportant des marchandises nous croisent. Nous descendons à lal. 6595 transversale trois, pour prendre la correspondance. Après la longitudinale quarante-et-un, notre tramway s’engage sur un ascenseur, et comme lorsque nous avions visité les chaînes de traitement des minéraux, nous montons vers l’étage 1g-.

« Frédéric m’a dit dans son message que tout le monde était à l’entrée principale de la production alimentaire, c’est à dire vers la longitudinale trente-et-une, m’explique Noémie. Nousl. 6600 allons passer par une entrée secondaire, et les rejoindre par l’intérieur. Nous devrions être moins embêtées, comme ça. »

Nous descendons à l’arrêt suivant du tramway. La rame nous quitte dans un couloir blanc, nu et désert, pour autant que l’on puisse en juger, la forte courbure de la transversale empêchant de voir très loin de chaque côté. Noémie se dirige vers une petite porte qui se dessine à peine dansl. 6605 le mur. Elle passe son badge sur la serrure, la porte s’ouvre. « Rayon production alimentaire – entrée de service » y est inscrit.

J’entre à sa suite. Nous grimpons le long d’un escalier en colimaçon, sur un ou deux étages. Nous débouchons dans un autre couloir, plus large, parallèle à la transversale. Il s’agit en fait d’une sorte de passerelle, au sol métallique antidérapant, et bordée d’un côté de rambardesl. 6610 d’acier. Je m’approche du bord. En dessous... En dessous se trouve plus de verdure que je n’en ai jamais vu depuis mon départ de la Terre. Des plantations en ligne serrée, des espaces sous serres, des arbres...

« Vanille ! » Noémie m’attrape la main, et m’entraîne sur la passerelle en courant. Je la suis, en continuant d’admirer les jardins en contrebas. D’autres passerelles partent de la nôtre, etl. 6615 forment un réseau au-dessus de tout le rayon, dont l’autre extrémité est perdue dans les brumes. Tandis que nous courrons, vers un avant qui rejoint le plafond de par la courbure de la station, des systèmes de pluie se déclenchent non loin de nous, projetant milles gouttelettes d’eau sur la végétation du bas. Plus loin, ce sont des néons qui claquent en s’allumant, les uns après les autres.l. 6620

Noémie hésite, s’engage sur une passerelle perpendiculaire. Nous arrivons à un large ascenseur. Noémie l’appelle. Tandis que la plateforme monte, elle remarque mon regard perdu dans la brume qui colle au plafond métallique de l’immense salle.

« Nous reviendrons ici, quand ça sera plus tranquille, souffle Noémie à mes côtés. Je te ferai visiter les lieux, mais en bas. C’est le plus bel endroit de la Nouvelle Lisbonne. »l. 6625

Les portes de la cage de l’ascenseur s’ouvrent, nous entrons. L’ascenseur descend. Nous nous retrouvons au fond du rayon, les passerelles loin au-dessus de nos têtes.

Nous sommes dans un espace dégagé de toute végétation. Le sol y est métallique, des baraquements tout autour contiennent des engins agricoles. Et là, devant nous, une masse bruyante de personnes. Nous nous approchons. Plus d’une centaine de personnes, en bleu del. 6630 travail, sont debout autour de trois tracteurs qui bloquent tout passage. En face d’eux, deux barges de transport sont à l’arrêt, sur lesquelles attendent des employés, assis. Les barges sont protégées par un certain nombre d’agents de la Commanderie, uniformes bleus à l’appui, à leur tour entourés par la foule. Parmi elle, un employé est en train de s’énerver face à un agent de la Commanderie lorsque nous arrivons : « ...ne pouvonsl. 6635 pas accepter que les fermes déménagent. Le Consortium n’a qu’à en faire d’autres sur Zarathoustra. Nous ne vous laisserons pas détruire la Nouvelle Lisbonne comme ça !

— Vous êtes des employés du Consortium ! martèle en face de lui un gradé de la Commanderie. Comme tout le monde ici, vous devez obéir aux ordres du Consortium ! Nousl. 6640 suivons nos directives, vous n’avez pas le droit d’aller à leur encontre !

— Nous devons obéir sans rien dire au Consortium, lui répond un employé de la production alimentaire monté sur un tracteur, mais quand on persécute des kunistes, nos collègues et nos amis, que fait le Consortium ? Où est la Commanderie ? Je ne vous fais pas confiance. Ici, on fait vivre la Nouvelle Lisbonne, bien plus que ne le fait lel. 6645 Consortium ! »

Des acclamations lui répondent. Je regarde autour de moi. Comme l’avaient dit certains, une partie des ouvriers du rayon production alimentaire sont bien des kunistes, reconnaissables à la robe marron qu’ils portent tous sous leurs longs tabliers bleus. Le gradé de la Commanderie s’est éloigné un peu pour téléphoner.l. 6650

Une jeune femme, sur le côté, prend la parole en s’époumonant : « J’ai vu mon voisin, un kuniste employé ici, se faire tabasser parce que des jaloux veulent quitter la Nouvelle Lisbonne pour aller sur Zarathoustra. Les gens deviennent fous ! On n’arrête pas de nous parler du rêve de Johansen, du futur de l’humanité, et d’autres grands mots pour nous expliquer qu’il faut travailler plus. Ce grand rêve, c’est nous qui l’avons fait. C’est nous qui avons réussi àl. 6655 reconstruire ici une vie comme sur Terre, mieux peut-être. Et aujourd’hui, ils veulent nous en enlever une partie ! Il faut que tous les employés de la Nouvelle Lisbonne se demandent comment ils veulent vivre ! Moi, je vous soutiens ! C’est grâce à vous que je mange tous les jours, il y en a qui feraient bien de ne pas l’oublier ! » D’autres acclamations lui répondent.l. 6660

Le gradé de la Commanderie revient. « Le Consortium va réexaminer la situation, annonce-t-il. Par contre, la DRH est inquiète de constater que certains employés ont quitté leur poste pour venir ici, ce qui remet en question le bon fonctionnement de la Nouvelle Lisbonne. Des sanctions seront prises à l’encontre de ceux qui ne seront pas au pointage de midi sur leur lieu de travail. »l. 6665

Personne ne répond. La foule s’écarte lentement pour laisser sortir les barges de transport ainsi que les agents de la Commanderie. Tout le monde les regarde s’éloigner par la large porte qui donne dans la transversale, puis se diriger vers un ascenseur pour redescendre au niveau 1g. Mais dès qu’ils ont disparu, tous les employés venus soutenir ceux de la production alimentaire se pressent de les saluer pour rejoindre leurs lieux de travail, Noémiel. 6670 la première qui m’entraîne d’un pas rapide vers le tramway le plus proche. « Nous avons à peine le temps de rejoindre le rayon de formation... explique-t-elle, un peu inquiète.

— Je croyais que la DRH ne pouvait pas vraiment faire grand chose contre nous ? remarqué-je.l. 6675

— Jusqu’à présent, ils ne faisaient pas grand chose. Mais je n’ai jamais vu autant d’agents de la Commanderie d’un seul coup. Et encore, ils n’étaient pas assez pour ce qu’ils voulaient faire. Ça ne va pas leur plaire... Je ne sais pas jusqu’où ils sont prêt à aller, mais si on peut éviter de prendre des risques, c’est pas plus mal... »

l. 6680

*

« ...laisser la place à Nella Fermar, chargée de communication par le Consortium Planétaire. » La formatrice s’écarte et va s’appuyer sur un côté de la salle.

« Bonjour à vous, commence la chargée de communication. Je viens vous présenterl. 6685 l’information hebdomadaire du Consortium Planétaire.

« La Direction Centrale du Consortium Planétaire, qui siège désormais sur la station Zarathoustra, a décidé d’améliorer les plans de restructuration de la Nouvelle Lisbonne. Afin que le chemin vers notre projet global pour l’humanité soit le plus optimal possible, le processus de sélection des employés qui iront transmettre leurs compétences aux futurs arrivants a étél. 6690 revu. Les statistiques de présence aux pointages définis contractuellement par la DRH seront utilisés pour s’assurer de la fiabilité des employés qui rejoindront Zarathoustra, surtout en regard des évènements récents. L’humanité est actuellement dans une phase cruciale de son développement. Dans des transitions d’une telle ampleur, il est nécessaire que tout le monde donne un peu du sien pour contribuer sans faillel. 6695 au projet global. C’est pourquoi le Consortium Planétaire et la DRH de la station Zarathoustra veulent pouvoir avoir confiance dans les employés qui les rejoindront. La confiance est la source d’un travail efficace, le travail efficace est le seul avenir de l’humanité.

« C’est grâce au concours de l’équipage de mise en service et des premiers employés quil. 6700 ont rejoint Zarathoustra que la station a pu être inaugurée avec tant de succès. Le plus avancé des chefs-d’œuvre que l’humanité ait jamais construit assure à merveille l’hébergement et la vie d’une société humaine, mieux que n’importe quel autre endroit où ont pu vivre des hommes. C’est pourquoi, la Direction Centrale et le fondateur du Consortium, Erik Johansen, tiennent tout particulièrement à remercier encore une fois lesl. 6705 employés de la Nouvelle Lisbonne, sans qui rien n’aurait été possible. Pierre maîtresse du chemin qui nous mène aux étoiles, la nouvelle station a changé durablement le Consortium, nos relations avec la Terre, et les retombées pour le genre humain ne font que commencer.

« Et afin d’achever le formidable travail accompli ici, la Direction Centrale a décidél. 6710 d’accélérer la mise en place de la touche finale, de la clef de voûte de notre édifice. Les déménagements des rayons prévus sont avancés, pour qu’ils soient le plus vite possible libérés des carcans qui les empêchent de s’émanciper pleinement, afin d’apporter une indépendance complète à l’humanité des étoiles. Il est nécessaire pour notre bel avenir commun que soit accomplie l’étape historique majeure que représente la stationl. 6715 Zarathoustra. Le Consortium Planétaire, la Direction Centrale et les DRH savent qu’ils peuvent compter sur les employés du Consortium Planétaire pour que chacun apporte avec discipline sa contribution à l’humanité, comme cela s’est si bien déroulé jusqu’à présent.

« Le Consortium vous remercie...l. 6720

— Attendez ! s’exclame Noémie à côté de moi. Depuis l’annonce de l’ouverture de Zarathoustra, beaucoup d’employés ont exprimé leur inquiétude face à la disparition de certains rayons, notamment les rayons santé et production alimentaire. À ma connaissance, le Consortium n’a rien répondu... Je m’étonne que cela ne fasse pas partie de cette communication officielle, je croyais que le Consortium était à l’écoute de ses employés... »l. 6725

Un grand silence ponctue la fin de sa phrase. Tout le monde est tourné vers Noémie. D’ordinaire, jamais les communications officielles ne sont interrompues. Tout le monde fait semblant d’écouter, en attendant que ça passe. La chargée de communication est elle aussi abasourdie, mais reprend ses esprits la première. Elle se met à marcher vers Noémie, tout en reprenant la parole : « Vous avez écouté cette communication, n’est-ce pas ? Le Consortium n’al. 6730 pas fait de précisions car elles ne sont pas nécessaires. Le discours d’Erik Johansen avait toute la clarté suffisante, et le Consortium a confiance dans l’intelligence de l’humanité pour comprendre son message, mais il semblerait aujourd’hui que pour certains individus isolés, cette confiance soit usurpée... Les rayons vont être restructurés selon les plans de la Direction Centrale, et il n’y a qu’à vous, mademoiselle, que cela ne semble pas convenir. Votre badge, s’il vousl. 6735 plaît ? »

Machinalement, Noémie sort son badge, mais a un mouvement de recul quand la chargée de communication le saisit d’un geste sec. Cette dernière mémorise sur son propre badge les identifiants de Noémie, puis conclut à l’adresse de la salle : « Le Consortium vous remercie de votre écoute. »l. 6740

*

« Vanille... J’ai un message de la DRH... »

Je finis de me servir un café, repose la thermos, et me tourne vers Noémie qui consulte sal. 6745 tablette informatique. « C’est une convocation, cet après-midi, à la division psychologie... » complète-t-elle. Je pose mon café, consulte aussi mes messages. « Je l’ai aussi ! m’exclamé-je. “Convocation à la division psychologie de la DRH à quatorze heures. Vous êtes dispensée de votre service courant pour la durée de l’entretien.”

— Tu crois que c’est à cause de tout à l’heure, que la chargée de communication a fait unl. 6750 rapport ? s’interroge Noémie. Mais toi tu n’as rien dit, et pourtant tu es convoquée aussi...

— Je sais pas... Mais on a loupé quelques pointages, comme lors du discours de Johansen, ajouté-je. Peut-être qu’en ce moment, ils veulent interroger ceux qui n’ont pas toujours été à leur service. On verra bien cet après-midi... »l. 6755

Le tramway avance régulièrement vers les transversales croissantes. Sur le quai, Noémie m’a expliqué que la DRH et la Commanderie étaient installées près de l’astroport, probablement pour être au plus proche d’éventuels approvisionnements ou renforts... ou pour pouvoir partir plus facilement. Maintenant, elle se tait, anxieuse. Malgré son peu de discipline, elle m’a dit n’avoir jamais encore été convoquée, ni ne connaître aucune personne qui serait déjàl. 6760 allée à un tel entretien. Jusqu’à présent, la DRH lançait des menaces en l’air, et cela suffisait. Mais il semble que les temps ont changé, d’où le silence de Noémie. Elle regarde, l’air perdu, les vitrines des rayons défiler à travers les vitres de sécurité de la rame.

Arrivées à la transversale quatre-vingt-neuf, nous prenons le tramway perpendiculairel. 6765 pour nous rendre à la longitudinale dix-neuf, où se trouve la division psychologie. Quelques minutes plus tard, nous descendons face à une façade grise, où s’ouvre une porte surmontée d’un sobre « Direction des Ressources Humaines – Division psychologie ». Nous entrons.

Noémie s’arrête sur le seuil, explore silencieusement le petit hall du regard. Je la dépasse etl. 6770 m’avance vers le guichet d’accueil. J’annonce à l’employé que nous sommes là par convocation, et lui donne nos noms. Il fait signe de nous asseoir, nous prenons place sur des fauteuils situés non loin.

Une dame arrive : « Noémie Feinathié ? Bonjour. Suivez-moi, s’il vous plaît. » Noémie se lève, elles disparaissent dans un couloir.l. 6775

Puis vient mon tour, un jeune homme m’invite à le suivre. Nous entrons dans son bureau, je m’installe dans un fauteuil, en face. « Bien, mademoiselle Steanmacq... commence-t-il. Je vois que vous êtes arrivée sur la Nouvelle Lisbonne il y a peu. Vous vous y plaisez bien ?

— Heu... oui, merci, je réponds, hésitant sans savoir si c’est juste de la courtoisie ou unel. 6780 question importante.

— Donc... vous suivez une formation au rayon de l3/t23, poursuit-il en consultant son écran. Vos formateurs et d’autres étudiants ont noté que vous êtes un peu dissipée. Qu’y a-t-il ? Cette formation ne vous intéresse pas ?

— Si...l. 6785

— Comprenez-moi bien, mademoiselle, ajoute-t-il en s’appuyant sur le dossier de son fauteuil, mon but n’est pas de vous accuser. Mettre en place une société humaine d’une telle ampleur dans un milieu clos comme la Nouvelle Lisbonne est quelque chose d’inédit dans notre histoire. Notre rôle de psychologues est uniquement de vérifier que tout se passe correctement pour tous les employés du Consortium. Une ville comme la Nouvelle Lisbonne ne peut pas êtrel. 6790 parfaite. Forcément, des problèmes se posent, des choses ne fonctionnent pas tout à fait comme il faut, des gens ne se sentent pas à leur place. Notre rôle est de diagnostiquer ces problèmes, pour tenter d’y remédier du mieux possible, afin que la vie de tout à chacun ici soit plus harmonieuse. Donc si votre formation ne vous convient pas, il ne faut pas hésiter à m’en parler. Peut-être que ce n’est pas le domaine que vousl. 6795 préférez ?

— Si si, c’est très bien », affirmé-je, espérant avoir assez d’assurance pour le lui faire croire. Je n’ai pas envie de devoir aller loin de Noémie.

« Bon, reprend-il. Vous faites partie des derniers arrivants sur la Nouvelle Lisbonne. Nous savons bien que quitter la Terre, l’entourage que vous pouviez y avoir, ou vos repères peutl. 6800 rendre difficile votre l’intégration ici. Nous travaillons avec le Consortium Planétaire pour améliorer les conditions d’arrivée des nouveaux employés, mais ce n’est pas la priorité de la DRH. Pourtant, bien des problèmes que nous traitons par la suite sont dus à une arrivée qui s’est mal déroulée. Comment ressentez-vous votre arrivée ici, mademoiselle ?l. 6805

— Bien... très bien... J’ai trouvé quelques amis, ça m’a aidé à m’installer ici...

— Je vois. Pourtant, quand je consulte la liste des amis que vous avez mémorisé dans votre badge, je remarque non seulement qu’elle est très courte – mais peut-être qu’ils sont de très bon amis, n’est-ce pas ? – mais surtout je remarque dans la liste des personnes qui sont potentiellement sujettes à des troubles psychologiques, et qui ont eu du mal à s’intégrer – mêmel. 6810 si cela fait de nombreuses années qu’elles sont ici. Vous êtes nouvelle ici, et vous semblez parfaitement équilibrée, mais je vous conseille très fortement de privilégier des relations avec des personnes stables. Ce serait dommageable pour vous et pour le Consortium Planétaire que vous subissiez de mauvaises influences.

— Oui... »l. 6815

Il ne peut parler que de Noémie. De toute façon, je ne dois avoir qu’elle et Thomas dans les contacts de mon badge. « personne sujette à des troubles psychologiques » ?

« ...et n’hésitez pas à venir nous voir si vous avez des questions, ou des problèmes avec votre entourage. Au revoir, mademoiselle.

— Oui... au revoir. »l. 6820

Je ressors dans le hall de la division psychologie. Je demande à l’accueil si Noémie est ressortie, on me répond que non. Je vais me rasseoir sur un fauteuil pour l’attendre, une boule au creux du ventre. Elle est entrée avant moi, et toujours pas ressortie. Et la division psychologie n’a pas l’air de l’apprécier. Je consulte ma tablette informatique, pas de message d’elle. J’affiche mes contacts, je n’ai bien qu’elle et Thomas. Et le psychologue ne parlait pas de Thomas...l. 6825 J’efface Noémie de la liste de mes amis : au moins je ne leur faciliterai pas la tâche, la prochaine fois !

Une porte s’ouvre. Je sursaute légèrement, m’étant un peu assoupie. La psychologue qui avait pris en charge Noémie ressort, et laisse passer cette dernière dans le hall. Son visage !... Les traits tirés, les yeux rougis, Noémie avance d’un pas difficile. Je me lève et m’approche d’elle.l. 6830 D’un signe de la tête, elle m’indique qu’elle veut sortir. Nous franchissons doucement la porte de la division psychologie.

Elle marche encore sans dire un mot jusqu’à l’arrêt de tramway, et s’affale sur le premier siège de la rame. Je m’assoie à côté d’elle. « Noémie !... Qu’y a-t-il ? Ça va ? » Elle pose la tête sur mon épaule, se mord la lèvre pour ne pas pleurer. Je passe mon bras sur son épaule, la serrel. 6835 contre moi. Elle a les yeux embués de larmes, je la laisse pleurer, sa tête contre la mienne.

Au bout d’un long moment, elle commence à parler, la voix entrecoupée de sanglots : « Ils ont fait la liste de tout ce que j’ai fait et qui ne leur plaisait pas. Le moindre détail, la moindre bêtise, depuis que je suis ici... Ils m’ont parlé de mes amis qu’ils considèrent commel. 6840 déséquilibrés... À chaque fois, ils me demandaient de me justifier... ils m’engueulaient jusqu’à ce que je dise que oui, ça va à l’encontre du projet du Consortium... Ils m’ont aussi parlé de toi... m’ont dit qu’ils m’interdisaient de continuer à te fréquenter, pour pas que je t’influence... Et que la prochaine fois, je serais envoyée sur Zarathoustra dans leurs nouveaux quartiers de correction psychologique... Je ne veux pas partir ! »l. 6845

Je la serre contre moi, nous restons l’une contre l’autre un moment. Nous loupons notre correspondance, je ne dis rien, Noémie n’a pas l’air de le remarquer. Moi non plus, Noémie, je ne veux pas te quitter.

l. 6850

*

À la suite de Noémie, je pose mon plateau sur une table du rayon cafétéria. Elle aussi m’a supprimée des contacts de son badge. Elle aussi n’a absolument pas envie de suivre les « conseils » de la division psychologie. Je commence à mâchouiller les feuilles de salade qui garnissent mon assiette. « Provenance garantie de la Terre », annonce fièrement l’étiquette.l. 6855 Pourtant, pas de quoi se vanter.

Un petit groupe de personnes entre dans le rayon. Ils s’avancent vers le centre de la salle. Un homme grimpe sur une table, et crie : « S’il vous plaît ! » Les discussions s’arrêtent dans la cafétéria. « Avant-hier, le Consortium a voulu commencer le démantèlement de nos laboratoires au rayon production alimentaire, afin de les transférer sur la Nouvelle Lisbonne. De nombreuxl. 6860 employés de la Nouvelle Lisbonne se sont joints aux employés du rayon afin d’empêcher le déménagement. La Commanderie a été obligée de faire marche arrière. Mais hier, lors de la communication hebdomadaire du Consortium, la nouvelle Direction Centrale a réaffirmé depuis Zarathoustra que les restructurations prévues allaient bien avoir lieu. Aussi, afin de pouvoir réagir tous ensemble la prochaines fois qu’ils tenteront de piller la Nouvelle Lisbonne, nous vousl. 6865 invitons à venir participer à une réunion au rayon production alimentaire, cet après-midi, à quatorze heures trente. La DRH refuse d’écouter les habitants de la Nouvelle Lisbonne. Refusons d’écouter la DRH ! Au lieu d’aller pointer dans votre rayon, venez à la production alimentaire ! »

Plusieurs personnes applaudissent. D’autres grognent : c’est aller à l’encontre du futur del. 6870 l’humanité !

D’un simple regard vers Noémie, je sais que cette après-midi, nous ne serons pas au rayon de formation.

Nous entrons dans le rayon production alimentaire, cette fois par la grande porte. On nous guide vers le lieu de la réunion. Nous marchons dans une allée, bordée de cultures grimpant lel. 6875 long de hauts tuteurs placés en cônes. Nous débouchons sur une grande clairière au milieu d’arbres dont le feuillage touffu semble gorgé d’humidité. Si on oublie un instant de lever les yeux vers le plafond, on se croirait sur Terre. Plus de mur grisâtre, plus de couloir. Autour de nous, uniquement la muraille végétale qui baigne dans l’atmosphère humide et brumeuse du rayon. Par terre se trouve une sorte d’herbe grasse et courte. Je me baisse pour l’effleurer. Celal. 6880 fait si longtemps !...

La clairière commence à se remplir. Les gens s’assoient directement par terre, ou s’approchent des arbres, admirant une nature qu’ils avaient presque oubliée. À côté de moi, Noémie a enlevé ses chaussures, et marche doucement pieds nus, sur l’herbe.

Les employés du rayon production alimentaire ont installé un dispositif de sonorisation d’unl. 6885 côté de la clairière. Là se trouve une butte surmontée d’une sorte de saule. Bientôt, plusieurs personnes y montent. Un homme assez âgé prend le micro : « Bonjour à tous, ça fait plaisir de vous voir si nombreux. Je suis Félix, un employé du rayon production alimentaire. Nous n’avons pas vraiment l’habitude d’avoir autant de monde dans cette jolie clairière, alors cette sono n’est peut-être pas ce qui se fait de mieux, et ceuxl. 6890 qui veulent prendre la parole devront venir devant, au micro. Venez faire la queue ici. »

Un homme se lève, et rejoint rapidement la butte. « Bonjour. Je suis Tsenos, du rayon production alimentaire, commence le kuniste que nous avions déjà vu parler à la précédente réunion. À vous voir, tous, on a l’impression que vous n’imaginiez pasl. 6895 qu’il y avait toutes ces plantations, là, juste au-dessus de vos têtes. Le Consortium Planétaire pense comme vous. Il croit que nous sommes juste bon à répondre à des commandes de tomates ou de pommes de terre, que nous sommes des ouvriers dans une usine de légumes. Ils se trompent complètement. Notre travail principal ici, depuis l’ouverture de la Nouvelle Lisbonne, a été d’essayer de donner à cette ville sa part del. 6900 nature. Nous travaillons sur l’acclimatation en environnement spatial d’un grand nombre d’espèces végétales. Alors oui, cela nous a permis de concevoir des procédés, et de mettre en œuvre les systèmes de production qui fournissent à la Nouvelle Lisbonne la part d’approvisionnement que nous demande le Consortium. Mais ce qu’on nous demande est largement inférieur à ce que nous sommes capables de produire. Peut-êtrel. 6905 que le Consortium a depuis toujours voulu tout transférer sur Zarathoustra, et ne voulait donc pas que nous soyons complètement indépendants... Car nous pouvons être indépendants de la Terre ! Nous ne nous occupons pour l’instant que de production végétale, mais nous pouvons produire tout ce qu’il faut pour un régime alimentaire sain. Aujourd’hui, on nous demande de détruire tout notre travail d’acclimatation de la flore et del. 6910 déménager sur Zarathoustra où seules les chaînes de production industrielle seront remontées. Nous voulons demander aux employés de la Nouvelle Lisbonne ce qu’ils veulent faire de ce rayon. Cette question nous concerne tous, nous qui vivons sur la Nouvelle Lisbonne !

— Heu... oui, bonjour, commence en hésitant une dame. Je suis employée dans les chantiersl. 6915 spatiaux du moyeu. Comme tout le monde, je vais probablement passer le restant de ma vie ici, et y mourir. Je pense qu’avec ça, j’ai bien le droit de décider les conditions dans lesquelles se passe ma vie ! Ça me paraît tout de même tellement plus logique que nous gardions ce rayon ici... Il est si beau ! Je n’avais plus vu d’arbre depuis mon départ de la Terre. Et mes enfants n’en ont encore jamais vu... Je suis prête à travailler pour le Consortium. J’ai signé le contrat. Mais jel. 6920 refuse de continuer à obéir bêtement à la DRH tant que le Consortium n’aura pas compris qu’il ne peut pas nous laisser crever comme ça dans la Nouvelle Lisbonne, en oubliant son premier jouet maintenant qu’il a Zarathoustra ! Il me semble que le Consortium doit nous écouter, nous qui vivons ici. Nous avons aussi le droit de décider comment nous voulons vivre !l. 6925

— Frédéric, agent de la régulation spatiale, se présente le père adoptif de Noémie. Je pense que ce que vient de dire la personne précédente est fondamental, mais que le Consortium n’a pas vraiment envie de nous laisser décider quoi que ce soit. Avez-vous déjà réfléchi à ce qu’est le Consortium ? À la raison pour laquelle il a été fondé ? On nous répète sans cesse que le Consortium Planétaire œuvre pour le futur de l’humanité. Mais à l’origine, le Consortium n’estl. 6930 qu’un regroupement d’industriels qui se demandaient comment continuer à faire des profits sur une planète en pleine crise à tous les niveaux.

« Depuis longtemps, les entreprises ne font que chercher comment obtenir toujours plus de profits, où trouver de nouveaux marchés. Au vingtième siècle, ils avaient lancé la mondialisation, pour étendre leurs marchés aux pays qui jusque là y échappaient. Puis, à la fin du vingtième etl. 6935 au début du vingt-et-unième siècle, ils se sont rendus compte que les états rendaient beaucoup de services à leurs citoyens, et ont tout fait pour que ces services deviennent des marchés sur lesquels ils pourraient faire des profits. Ensuite, au milieu du siècle dernier, alors que les crises écologiques, pétrolières ou aquatique éclataient partout, ils se sont mis à vendre la pénurie, à marchander les quotas, et à financer les guerres. Et maintenant, Erikl. 6940 Johansen s’est dit qu’alors que la Terre manque cruellement de matières premières, l’exploitation des ressources de l’espace pourrait ouvrir encore un nouveau marché. Il a regroupé autour de lui des investisseurs venus de toute la Terre, et a fondé le Consortium Planétaire.

« Et non seulement il a fondé une entreprise qui se lance sur un marché encorel. 6945 inexploité, mais en plus il a poussé le capitalisme encore plus loin. En bâtissant des villes hors de la Terre, le Consortium a construit des villes hors de toute nation. C’est pour ça que la Nouvelle Lisbonne et Zarathoustra sont en orbite autour de la Lune, et non installées à sa surface : les accords conclus à l’ONU auraient donné un caractère international aux colonies, que le Consortium voulait éviter. Ici, il est le seul maître àl. 6950 bord.

« Théoriquement, nous sommes encore tous ici citoyens de nos pays d’origine. Nous y avons encore nos droits, nous y sommes encore soumis à leurs lois. Mais dans les faits, nous sommes sur les terres de la nation-entreprise du Consortium. Nous sommes les citoyens-employés de Johansen. Ici, aucun état ne viendra perturber le Consortium, lui poser des limites, ou lel. 6955 contraindre. Ici, personne ne viendra contredire Johansen sur la façon dont ses employés vivent. Ici, le Consortium, c’est l’état. Et Zarathoustra en est la capitale. Un état sans loi, où nous n’avons aucun droit, aucun pouvoir.

— Nicolaï, du rayon santé. Si le Consortium veut vraiment mettre en place un état, alors il devra compter avec nous ! Nous sommes ici parce que nous sommes insatisfaits de ce que lel. 6960 Consortium décide à notre place. Je propose que nous formions une assemblée de la Nouvelle Lisbonne, où tous les employés pourront prendre part aux décisions qui nous concernent. Une assemblée où nous pourrons débattre des changements qu’on nous propose, et où nous pourrons donner notre avis de façon démocratique !

— Je suis Friedrich, commence le jeune formateur qui avait déjà pris la parole à lal. 6965 précédente réunion. Je suis complètement convaincu qu’il faudrait que nous puissions prendre part aux décisions du Consortium concernant nos vies, mais quoi que nous disions ici, le Consortium refusera de nous entendre. Quelle légitimité aurait donc une telle assemblée ? Je ne suis pas sûr que nous puissions vraiment faire quelque chose...

— Mélodie, inspection des structures. Il y a deux jours, le Consortium a voulu commencer lel. 6970 déménagement de ce rayon, et certains d’entre nous s’y sont opposés. Nous avons tous un travail, une fonction. Nous pouvons arrêter de remplir notre mission, ou au contraire la continuer quand le Consortium veut l’arrêter. Si nous nous organisons tous ensemble, si nous décidons ce que nous voulons faire collectivement, nous pouvons donner du poids à ce que nous voulons. Au lieu de se demander si le Consortium Planétaire va appliquer nosl. 6975 décisions, appliquons-les nous-même ! C’est pourquoi, je propose que nous votions pour savoir si nous voulons constituer cette Assemblée de la Nouvelle Lisbonne. Qui est d’accord ? »

Progressivement, les mains de la foule se lèvent, puis les gens se mettent debout pour essayer de se rendre compte du résultat. Mélodie et Nicolaï scrutent la foulel. 6980 depuis la butte. « À une écrasante majorité, presque l’unanimité, l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne est constituée ! » Un grand éclat d’applaudissements accueillit la nouvelle.

« Maintenant, que fait-on ? demande Nicolaï. Je vous propose de fonctionner ainsi : nous ouvrons un tour de discussion, et je noterai les propositions qui seront faites. Et ensuite, nousl. 6985 pourrons les proposer aux votes.

— Parmi tous les changements que nous apporte Zarathoustra, commence Tsenos, le déménagement du rayon production alimentaire est prioritaire pour Johansen. Je propose que le plus possible d’employés de la Nouvelle Lisbonne viennent ici, en journée avec leurs enfants ; y dormir la nuit avant d’aller travailler ; les soirées ou les matins, afin qu’il y ait toujours le plus del. 6990 monde possible sur place. S’ils reviennent pour nous déménager, il faudra que les employés de la Nouvelle Lisbonne soient là pour les accueillir. Venez occuper notre rayon !

— Je suis Leina, d’un rayon habillement, dit une dame un peu âgée. Je pense que c’est une excellente idée. En plus, cela nous permettra de passer du temps ici à réfléchir tous ensemblel. 6995 à ce que nous pouvons faire d’autre. Et je voudrais proposer qu’on arrête avec les employés et les rayons. Nous venons de voter que nous étions l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne. Alors soyons les citoyens de notre ville. Et trouvons un meilleur nom au rayon production alimentaire. Le cœur de la Nouvelle Lisbonne mérite mieux que de s’appeler un “rayon” ! »l. 7000

Les nouveaux citoyens applaudissent la proposition, enflammant l’assemblée.

« Alors, Vanille ? Que vas-tu faire ? » me demande Noémie alors que tout le monde se lève. Les votes sont finis, les tâches à préparer en vue de la prochaine assemblée sont distribués aux volontaires, et l’organisation de l’occupation est en place.

« Je ne sais pas... je réponds. Que veux-tu dire ?l. 7005

— Je reste ici, m’annonce Noémie. Je n’ai pas envie de retourner moisir dans le rayon de formation. Je préfère rester au cœur de la Nouvelle Lisbonne.

— Alors je reste avec toi ! » affirmé-je sans hésiter.

« Ils sont arrivés au rayon de formation, ils étaient nombreux. Cinq sont entrés dans notre salle de cours, dont une femme qui a expliqué pourquoi ils étaient là, tandis que deux hommes sel. 7010 saisissaient de Milos, le seul kuniste de notre groupe. »

Assise dans l’herbe, au milieu de plans de tomates géants, j’écoute Noémie raconter l’enlèvement de Milos à la commission qui s’est formée pour enquêter sur la question. Quatre personnes, dont Tsenos, le kuniste fermier, prennent des notes. Autour de nous, d’autres employés de la Nouvelle Lisbonne écoutent. Eux aussi ont un témoignage à apporter, eux aussil. 7015 ont été déçus par la Commanderie qui n’a pas jouée son rôle dans cette affaire. Un peu plus loin, un brumisateur se déclenche, et projette des milliers de gouttelettes sur les plantations. Nous sommes assez loin pour rester au sec, et je laisse mes yeux se perdre dans le nuage humide qui descend du plafond.

« Merci pour votre témoignage ! Nous ferons un point avec les autres commissions ce soir, àl. 7020 dix-neuf heures, dans la clairière de l’Assemblée. Pensez à y venir ! »

Tout le monde acquiesce. Nous nous relevons, et nous éloignons. La veille, nous nous sommes installées dans la forêt, un espace du rayon où les fermiers nous ont certifié que les occupants qui voulaient dormir ne seraient dérangés ni par des systèmes d’arrosages, ni par le travail des employés. Ils ont fourni des hamacs à la petite centaine de personnes qui ont passé la nuit dansl. 7025 le rayon. La plupart ont pris leur déjeuner dans la prairie, un espace en jachère non loin de la forêt, où a été servi un véritable banquet de la production locale. Puis, beaucoup sont partis travailler dans leurs rayons, alors que d’autres arrivaient, qu’ils travaillent la nuit ou qu’ils aient décidé de quitter leur service pour rester ici. Suite aux décisions de l’assemblée, des commissions se sont formées, qui se sont dispersées un peu partout dans lel. 7030 rayon, la liste ayant été inscrite sur un grand panneau de bois, à l’entrée principale du rayon.

Nous avons fait le tour de différentes commissions. Ici on organisait des tours d’interventions dans les rayons pour faire venir les employés à la prochaine assemblée, là on examinait les plans de vol de l’astroport, et les différentes allées et venues des convois lunaires. Et nous sommesl. 7035 venues témoigner à la commission concernant l’enlèvement des kunistes.

Maintenant, nous repartons en direction de la forêt. Noémie m’entraîne à travers la végétation comme si elle avait toujours vécu ici. Elle évite le grand chemin qui suis la courbe de la station sur toute la longueur du rayon, ainsi que les passerelles aériennes qu’emploient ceux qui veulent se déplacer rapidement sans être au cœur de la verdure. Nous passons sur un pontl. 7040 sommaire, composé de deux poutrelles métalliques au-dessus d’un petit ruisseau qui serpente entre d’immenses roseaux. Puis nous arrivons au milieu d’un pan incliné sur lequel sont plantées des vignes, éclairées fortement par de gros projecteurs installés au plafond, dans l’angle opposé.

Quelques notes retentissent, Noémie sort sa tablette informatique. Son visage se fait soucieux.l. 7045 « C’est un message de la DRH, explique-t-elle. Ils disent qu’ils ont constaté mon absence ce matin au rayon de formation, et que devant mes antécédents, ils désirent me voir de toute urgence. Sans cela, des agents de la Commanderie viendront me chercher à mon domicile...

— Que vas-tu faire ? lui demandé-je.l. 7050

— Je ne sais pas... Tu as peut-être reçu le même. Ils doivent envoyer un message à tous les gens qui sont absents de leur service aujourd’hui... ils ne veulent pas que les gens viennent ici.

— Peut-être... dis-je. Je n’ai pas envie de regarder. Je n’ai pas envie qu’ils me dictent ma vie. Et je n’ai pas envie qu’ils t’obligent à partir. »l. 7055

Elle prend ma main.

« Ils ne m’obligeront pas à partir, me souffle-t-elle. Moi aussi, j’ai envie de vivre libre. Je préfère ne pas respecter leurs ordres que de vivre comme un mouton, uniquement pour travailler pour eux. J’ai envie de pouvoir décider de comment nous vivrons tous ici. J’ai envie que nous réussissions, ici... Sinon je ne sais pas comment sera l’avenir, mais ill. 7060 ne me plaira pas – pas du tout. Alors leur message... il arrive trop tard. Ils peuvent venir me chercher chez moi, je n’y suis plus. Maintenant, je reste ici. Je reste avec toi. »

Je l’embrasse. Nous restons enlacées longtemps, ses lèvres contre les miennes, son corps contre mon corps. Une brise artificielle souffle dans les fougères géantes, au-dessus de nos têtes.l. 7065 Reste avec moi, Noémie... pour toujours.

*

Nous aidons à porter des tréteaux et de longues planches pour former de grandes tables dansl. 7070 la clairière de l’Assemblée. Non loin, une commission cuisine élabore un dîner pour tous à base de légumes provenant uniquement de la Nouvelle Lisbonne, comme preuve supplémentaire de nos possibilités d’indépendance.

Petit à petit, la clairière se remplit, les gens arrivent de toute la ville. Sont là à la fois ceux qui étaient hier à l’assemblée, mais aussi un grand nombre de curieux. Nousl. 7075 répondons à leurs questions, sur l’assemblée, le rayon production alimentaire, ou le déroulement de la soirée. Puis nous aidons à faire le service, en amenant sur les tables les grands plats fumants qui viennent d’être préparés. Des employés de différents rayon cafétéria ont détournés des grandes piles de vaisselle qui trônent désormais sur les tables.l. 7080

Nous nous asseyons à une table alors que Friedrich, le jeune formateur, prend la parole sur la butte : « C’est un grand plaisir de voir autant de monde ce soir ! Comme convenu lors de l’assemblée d’hier, les différentes commissions qui se sont réunies aujourd’hui vont vous faire un bilan de leurs travaux. Elles continueront bien entendu à se réunir demain, et nous déciderons tous ensemble de la suite que nous voulons donner à tout celal. 7085 après-demain, lors d’une nouvelle assemblée, ici-même. Elle se tiendra un jour de repos, pour qu’un maximum de monde puisse venir. Faites passer le mot autour de vous ! »

Puis les commissions défilent au même rythme que les plats. La commission d’information dans les rayons liste les lieux où elle est allée annoncer le repas de ce soir et la prochainel. 7090 assemblée, ainsi que l’accueil qu’elle y a reçu, parfois positif, parfois négatif. La commission analyse du plan du Consortium explique qu’elle a commencé à prendre contact avec des employés de chacun des rayons concernés par les changements annoncés par Erik Johansen, pour savoir si ces changements allaient dans le bon sens. Dans la plupart des cas, les employés ont répondu par la négative. De plus, la commission a compilé leurs propositions, et nous les expose.l. 7095 Et alors que la commission chargée des contacts avec les journalistes du rayon communication allait faire son bilan, une des membres de la commission « lien avec l’extérieur » demande à prendre la parole en urgence.

« Nous avons une liaison avec des employés actuellement en séjour d’exploitation sur la Lune. Ils ont des bonnes nouvelles à nous annoncer ! » introduit-elle. Il fautl. 7100 quelques minutes pour relier une tablette informatique à la sono pour instaurer la communication.

« Bonjour à vous ! commence une voix un peu hachée et agrémentée d’écho. Je suis Leonardo, un agent d’exploitation minière, actuellement en séjour sur la Lune. Ici, à la base d’exploitation, nous avons appris ce que vous avez fait, comment vous avez monté votrel. 7105 assemblée. Ce soir – ici, il fait déjà nuit – nous avons réuni tout le personnel de la base. Tout le monde approuve ce que vous faites, on a hâte de rentrer pour voir ça ! Bien évidemment, les chefs ont un peu râlé, mais ici, ils sont comme nous, coincés sur ce caillou jusqu’au prochain convoi. Loin de leur sainte DRH, ils font moins les fiers.l. 7110

« Nous nous sommes réunis en assemblée, et notre première décision a été de reconnaître l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne comme plus légitime que le Consortium pour décider du fonctionnement des exploitations lunaires, et de l’organisation de nos vies en général. »

De grands applaudissements éclatent dans la clairière à l’entente de cette nouvelle. Puis lel. 7115 silence revient, pour la suite de la communication : « Les chefs ont sûrement remonté la nouvelle au Consortium, on ne sait pas trop quelles seront les conséquences, mais nous pensons tous ici que c’est ce qu’il faut faire. Tenez-nous au courant de vos décisions, ici, on continue l’exploitation en attendant de vos nouvelles. On est avec vous, tenez bon ! »l. 7120

Les applaudissements éclatent à nouveau. En face de nous, à notre table, une jeune femme commente : « Ça ne m’étonne pas de mon service ! L’exploitation lunaire a toujours été très critique envers le Consortium. Vu les conditions dans lesquelles nous travaillons... »

Enfin, la commission chargée d’enquêter sur l’enlèvement des kunistes explique qu’avec lesl. 7125 témoignages qu’elle a reçu, elle a une idée sur l’endroit où les kunistes pourraient être détenus. Elle propose à tous les volontaires de s’y rendre le lendemain.

« Salut les filles ! La journée s’est bien passée ? » nous demande Mélodie, venant s’asseoir à notre table. Noémie lui explique que nous sommes allées témoigner à la commission s’occupant des kunistes, et que nous allons probablement aller voir demain s’il est possible de lesl. 7130 retrouver.

« Vous faites ce que vous voulez, commente Mélodie, mais je pense que nous avons mieux à faire que de nous occuper de cette affaire. C’est grave, bien évidemment ! Kunistes ou pas, ceux qui ont fait cela n’ont aucune légitimité pour le faire. Mais après, notre but n’est pas de défendre les kunistes, mais bien de défendre tous les citoyens de la Nouvelle Lisbonne. Je n’ail. 7135 pas envie qu’ils se servent de ce que nous sommes en train de faire pour leur propre compte...

— Mélodie ! s’exclame Noémie. Qu’ils soient kunistes ou pas, il faut qu’on les aide ! Tu veux une Nouvelle Lisbonne où nous puissions être libres, et tu négliges la libertés des kunistes ? Et pourquoi ? Parce qu’ils sont kunistes ?l. 7140

— Je ne néglige rien du tout ! rétorque Mélodie. Ils ont le droit d’être libres comme tout le monde. Mais il ne faudrait pas qu’ils prennent trop d’importance par la suite, au détriment des autres... Je n’ai pas envie qu’ils aient trop d’influence.

— Et pourquoi prendraient-ils trop d’importance ? s’indigne Noémie. Pourquoi as-tu peur d’eux comme ça ? Et les employés du rayon production alimentaire ? Eux aussi sont fortementl. 7145 représentés, ici. N’as-tu pas peur qu’ils prennent trop d’importance ?

— Ce n’est pas pareil... se défend Mélodie. Les kunistes, c’est une religion...

— Bien sûr que si que c’est pareil, affirme Noémie. Que ce soit par leur religion, par leur emploi, leurs opinions, c’est simplement un groupe de gens, ici, qui ont le droit de penser et de vivre comme ils le veulent ! Mais ici les kunistes sont simplement ceux qui sont lesl. 7150 boucs-émissaires officiels. Si ça se trouve, c’est un scientifique diplômé planqué au fond de la division psychologie qui les a fait venir, pour que les gens puissent lancer leurs griefs contre quelqu’un, au lieu de s’en prendre au Consortium. Et maintenant que beaucoup de monde ouvre les yeux sur les manipulations de Johansen, tu tombes dans leur piège ? Les kunistes sont certainement les plus opprimés, ici ! C’est normal qu’ils soient les plus motivésl. 7155 pour se libérer du Consortium. C’est pas le moment d’avoir peur des épouvantails du Consortium !

— Ça n’a rien à voir avec ça, s’énerve Mélodie. On sait qu’ils ont une place particulière dans NL, tu le sais aussi ! Il faut juste être vigilants...

— La place particulière, c’est celle que tu leurs donnes, Mélodie ! Je refuse de me méfierl. 7160 particulièrement d’eux sous prétexte que tu as succombé à la propagande du Consortium ! » Noémie se lève brusquement, et s’éloigne. Mélodie reste les bras croisés, le visage fermé. Je me lève pour rejoindre Noémie, je marche avec elle, en direction de la forêt. Elle a les yeux rougis.

« Ça va ? m’inquièté-je.l. 7165

— Je ne m’étais pas engueulée avec Mélodie depuis longtemps... souffle Noémie. Je n’aime pas ça du tout... Et je ne m’attendais pas à ce qu’elle ait ce genre d’opinions réactionnaire... »

Nous entrons sous les bois. Plus encore que dans le reste de la Nouvelle Lisbonne, l’éclairage du rayon production alimentaire a fortement baissé, pour donner à la végétation une impressionl. 7170 de nuit. Les ombres au milieu des arbres se font longues. Nous avons quitté le grand chemin central pour marcher entre les arbres.

« Vanille... chuchote Noémie près de moi. Qu’en penses-tu ? Tu crois qu’elle a raison ?

— Non, je suis d’accord avec toi, affirmé-je. Si on commence à se méfier d’eux,l. 7175 eux se méfieront de nous, tout le monde se méfiera d’eux et de nous... et on n’a pas fini.

— Alors demain, nous irons à leur recherche ?

— Oui, Noémie. Et nous les retrouverons. »

Le lendemain, lors du petit-déjeuner dans la prairie, Noémie et Mélodie s’évitentl. 7180 soigneusement. Nous rejoignons le rendez-vous de la commission, à l’entrée du rayon. Les membres de la commission sont là, ainsi qu’un certain nombre de personnes que nous n’avions fait qu’apercevoir auparavant. Kunistes comme non-kunistes, une trentaine de personnes sortent pour prendre le tramway. Nous redescendons à l’étage 1g.

« Qu’allons-nous faire, concrètement ? demande une jeune femme, assise en face de nous dansl. 7185 la rame. Je veux dire... nous ne sommes pas la Commanderie... on ne peut pas les obliger à quoi que ce soit !

— Et eux ? Ils se sont posé la question ? rétorque un homme nommé Anthony, plus loin. Et de toute façon, la Commanderie ne fait rien.

— Nous allons juste nous rendre sur les lieux, pour constater ce qui se passe, répond Tsenos.l. 7190 Si nous pouvons libérer des gens sans avoir à user de la force, nous le ferons, mais sinon, nous n’avons aucun droit de forcer qui que se soit. Mais nous en parlerons à l’Assemblée. C’est elle qui pourra remplacer la Commanderie si elle considère que celle-ci ne joue plus son rôle. Pour l’instant, nous ne pouvons qu’aller voir, et éventuellement forcer la Commanderie à ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe.l. 7195

— Je ne vois pas pourquoi on devrait tant se soucier de ces ordures ! s’exclame Anthony. Ils n’ont pas hésité à être violent, eux !

— Nous sommes ici parce que nous voulons une vie meilleure sur la Nouvelle Lisbonne ! assène Noémie. Et notre vie sera meilleure quand nous pourrons tous décider, collectivement, de comment elle s’organise. C’est pour cela que nous avons fondé l’Assemblée. Celle-ci ne nous a pasl. 7200 mandaté pour faire usage de la force. Si nous commençons à ne plus respecter les décisions qui sont prises par tous, nous ne vaudrons pas mieux qu’eux !

— L’Assemblée ne nous a pas non plus interdit de faire usage de la force... grogne Anthony.

— Nous sommes là pour faire ce que l’assemblée nous dit de faire, pas ce qu’elle ne nous ditl. 7205 pas de ne pas faire. Sinon, nous ferions n’importe quoi, et l’assemblée ne servirait à rien », conclut Tsenos.

Arrivés près de notre destination, nous descendons du tramway. « Nous sommes à l’étage 1g+, transversale quatre-vingt-huit, longitudinale douze. Nous allons à la longitudinale suivante, la onze. Par ici ! » Nous suivons Tsenos doucement, légèrementl. 7210 engourdis par la pesanteur quelque peu supérieure du niveau. La plupart des portes devant lesquelles nous passons sont des entrepôts, placés ici probablement en raison de leur proximité avec l’astroport. Nous bifurquons à la longitudinale onze, et arrivons bientôt devant une grande porte. Tsenos y sonne via le petit écran situé à côté de la porte. Bientôt, elle s’entrouvre, et trois personnes en sortent. La porte claque derrièrel. 7215 eux.

« Que voulez-vous ? » demande un homme. Tous trois sont vêtus de noir, et nous observent, bras croisés.

— Nous sommes mandatés par l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne pour vérifier que vous n’hébergez pas les kunistes qui ont été enlevés. Pouvez-vous nous laisserl. 7220 entrer ?

— Votre assemblée ne représente rien pour nous, rétorque une femme. Pourquoi nous vous laisserions entrer ? »

Parmi la commission, une jeune femme s’avance.

« Je suis une employée de la division manutention de l’astroport. J’ai les accréditations pourl. 7225 entrer dans cet entrepôt, et je prends ces gens sous ma responsabilité. Allez-vous refuser une accréditation officielle de la DRH pour l’accès à cet entrepôt ? »

Les trois personnes en noir s’écartent sans dire un mot. La jeune femme passe son badge près de l’écran, la porte s’ouvre. On la maintient ouverte le temps que tout le monde entre. L’entrepôt est immense, constitué de grandes étagères métalliques à perte de vue, dont l’horizon se perdl. 7230 sous le faible éclairage des néons. Des engins de transport sont stationnés dans les allées, et là, devant nous, une vingtaine de personnes en noir nous regardent entrer, armés de barres métalliques ou d’outils divers.

« Les kunistes ! s’exclame quelqu’un. En effet, dans un coin sont parqués, attachés contre des étagères, un certain nombre de kunistes. Noémie, ainsi que plusieurs autres personnes,l. 7235 se précipitent pour aller les détacher. Je les suis immédiatement. Aussitôt, ceux en noir réagissent, et courent vers nous. Mais le reste de la commission s’interpose pour nous protéger. Nous nous efforçons tant bien que mal de détacher les liens. À côté de moi, Noémie a trouvé Milos, et lui libère les mains. Nous nous retournons, alors que derrière nous les deux groupes s’affrontent du regard. Nous nous rapprochonsl. 7240 d’eux.

« Vous n’avez rien à faire ici ! harangue une femme en noir, au milieu de son groupe. Nous en référerons au Consortium. Le Consortium ne vous a jamais autorisé à faire ce que vous faites !

— Vos actions n’entrent pas non plus dans les missions du Consortium, rétorque Tsenos. Etl. 7245 l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne condamne fermement vos actes ! »

Le groupe en noir fait quelques pas vers nous, menaçant. « Les kunistes au centre ! » lance quelqu’un. Nous nous rapprochons tous, serrés les uns contre les autres, et nous nous dirigeons vers la sortie.

« Vous agissez contre le Consortium ! continue la femme en noir. Vous agissez contrel. 7250 l’humanité ! Les brigades de Zarathoustra ne vous laisseront pas faire ! » Elle donne un coup maladroit avec sa barre métallique, aussi peu habituée à donner des coups que nous à en recevoir. Son coup est paré par un employé du rayon production alimentaire, qui lui attrape sa barre métallique et l’utilise pour se protéger.

Mais cela a donné le signal aux reste des brigades, qui se précipitent vers nous. Parmi eux jel. 7255 reconnais s’approchant de nous Céline et Thomas. Ce dernier s’apprête à me frapper, mais a une hésitation en me reconnaissant. J’en profite pour lui donner un coup de tête dans le ventre. Il tombe. Je recule avec les autres vers la porte. Céline se précipite auprès de Thomas pour l’aider. Alors que nous sommes sortis dans la transversale, des bruits de bottes résonnent d’un côté du couloir. Doucement, ne sachant pas vraiment à qui ils ont affaire, des agents de la Commanderiel. 7260 arrivent. Nous reculons dans la direction inverse, pour atteindre la station de tramway la plus proche.

Nous voyons, ébahis, des agents de la Commanderie aider des silhouettes noires à se relever, tandis que d’autres agents continuent à nous suivre. « Vos activités sont illégales. La DRH et la Commanderie prendront des mesures ! Veuillez retourner immédiatement à vos services ! » hurlel. 7265 un mégaphone. Nous grimpons dans une rame de tramway, en nous tassant pour que tout le monde puisse entrer. La rame démarre. Derrière, les agents distancés restent au fond de la longitudinale.

l. 7270

*

« Désormais, les choses sont claires, conclut Tsenos. Si nous ne pouvons que nous réjouir de la liberté de nos amis injustement détenus, il faut nous rendre à l’évidence : la Commanderie, et donc le Consortium Planétaire, soutient clairement ces brigades de Zarathoustra. »l. 7275

Un profond silence répond à cette annonce. La clairière de l’assemblée est pleine. La commission chargée d’informer le maximum d’employés de la tenue de la réunion a profité de la libération des kunistes, et l’annonce a eu l’effet escompté.

« J’ajouterai, commence Anthony, que je n’avais jamais vu autant d’agents de la Commanderie en même temps. Ils avaient l’air d’être au courant de notre visite. Ce n’est pasl. 7280 difficile de venir ici et d’écouter ce que nous disons. À l’avenir, quand nous ferons ce genre d’actions, ça serait mieux que ça reste un minimum secret !

— Je préfère que nous soyons clairs avec tout le monde sur ce que nous faisons, rétorque Noémie en prenant le micro. Si nous sommes nombreux et préparés, ils ne pourront rien nous faire. Si nous devions faire les choses secrètement, qui déciderait cel. 7285 qui doit être secret et ce qui ne doit pas l’être ? Et si c’est secret, qui aurait le droit de savoir ? Alors que nous voulons que les décisions soient prises par le plus grand nombre, je refuse que nous entrions dans ce jeu-là. Et si prendre les décisions tous ensemble doit avoir des inconvénients, nous devons y trouver d’autres solutions que de renoncer à nos principes ! Seule l’Assemblée toute entière est légitime pour prendre desl. 7290 décisions !

— Légitime ? s’exclame un homme. J’ai entendu parler de comment vous avez créé cette assemblée, et de comment vous comptez prendre vos décisions. Mais de quel droit faites-vous cela ? Le Consortium ne vous a jamais autorisé à monter cette assemblée ! Personne ici n’a le droit de décider de quoi que ce soit sans l’aval du Consortium ! Nous l’avons tous signé !l. 7295 Avez-vous la mémoire si courte ?

— Et combien d’années doit exister un peuple avant qu’il lui soit permis d’être libre ? demande doucement Mélodie. Ce droit, le Consortium peut-il nous le refuser ? Ce droit, c’est nous, en tant que société humaine vivant dans la Nouvelle Lisbonne, qui nous nous le donnons !l. 7300

— Mais croyez-vous vraiment que nous avons tous envie de nous confronter au Consortium ? s’exclame une femme. Nous sommes perdus au fond de l’espace, c’est eux qui nous font vivre ! Je ne demande qu’une chose : continuer à travailler pour eux, et qu’ils continuent à me faire vivre !

— Et combien de temps allez-vous vivre sous perfusion du Consortium ? réplique Nicolaï.l. 7305 Comment ferez-vous pour vivre, lorsque vous serez malade, et que les rayons santé seront uniquement sur Zarathoustra ? Croyez-vous vraiment que Johansen affrétera une navette uniquement pour vous, pour que vous puissiez traverser l’espace pour aller aux urgences ? Il ne le fera pas, parce que ça lui coûterait trop cher, et que même, vous auriez bien trop de chances de décéder pendant le voyage... alors qu’ici, on vous soignerait. Combien de temps allez-vous laisserl. 7310 le Consortium faire de vous tout ce qu’il veut ? Jusqu’à que ce soit trop tard ? Nous avons fondé cette Assemblée pour pouvoir offrir au Consortium un interlocuteur qui exprimerait la voix des employés de la Nouvelle Lisbonne, pour négocier nos conditions de vie, ici. Mais les commissions chargées d’entrer en contact avec la DRH n’ont eu aucun retour, et ce qui s’est passé hier confirme l’attitude du Consortium vis-à-vis del. 7315 nous.

— C’est normal que le Consortium refuse de vous parler ! lance un homme, dans le fond de la clairière. Vous ne représentez pas tous les employés de la Nouvelle Lisbonne ! Vous prenez vos décisions entre vous ! Cette assemblée ne vaut rien ! »

Des huées concluent son intervention. « S’il vous plaît, du calme ! » s’exclame Frédéric, quil. 7320 se charge de distribuer le micro à ceux qui demandent la parole. « Tout le monde a droit de s’exprimer ! » La foule se calme.

« Tous les citoyens de la Nouvelle Lisbonne sont invités ici pour s’exprimer et voter ! répond Félix. Nous essayons de faire le maximum d’information pour que tout le monde puisse venir. Mais le Consortium ne nous facilite pas la tâche. Notre but est d’améliorer nos conditions de vie,l. 7325 d’influer sur le plan prévu par Johansen avec l’ouverture de la station Zarathoustra. Ils refusent de nous écouter ? Nous devons leur montrer que nous avons du poids, que la Nouvelle Lisbonne fonctionne grâce à nous. Nous devons établir un rapport de force avec le Consortium, l’obliger à nous adresser la parole, à s’asseoir avec nous autour d’une table pour discuter de l’avenir de Zarathoustra.l. 7330

— Je... j’ai été mandatée pour être la porte-parole du rayon conditionnement des ressources minières, commence en hésitant une dame, non loin de nous. Hier, nous avons tenu une assemblée dans notre rayon, où nous avons voté à la quasi-unanimité que nous reconnaissons l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne comme légitime pour décider du fonctionnent de notre rayon. » Un tonnerre d’applaudissements secoue l’assemblée. « Nousl. 7335 possédons un moyen d’avoir du poids dans les négociations avec le Consortium. Toutes les exportations de minerais lunaires qui quittent la Nouvelle Lisbonne pour aller sur Terre passent par notre rayon. Nous pouvons arrêter le conditionnement, et avec l’aide d’autres employés, nous pouvons empêcher le Consortium de remettre en route le rayon. C’est la principale ressource du Consortium, et nous savons que leurs chaînesl. 7340 de traitement ne fonctionnent pas encore sur Zarathoustra. Nous sommes prêts à assumer une telle décision. Mais il revient à l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne d’en décider. »

Un grand silence accueille cette annonce. De nombreuses personnes demandent à prendre la parole pour poursuivre le débat.l. 7345

« Nous venons de finir de procéder au dépouillement des urnes sur la question du blocage des exportations de minerais lunaires, annonce Frédéric. Le comptage a été effectué à la fois par des personnes pour et contre ce blocage, pour que ce vote ne puisse être contesté. Les résultats sont : soixante-dix-neuf pourcents de l’assemblée se sont prononcés pour le blocage,... » La suite de sa phrase se perd dans un tonnerrel. 7350 d’applaudissements.

Chapitre 3
Noir

« C’est aujourd’hui en tant que président de la Direction Centrale que je prends la parole », commence Erik Johansen, les traits tirés, assis à une table sur fond de vue d’artiste de la stationl. 7355 Zarathoustra. « La situation de ces derniers jours est... complexe. Il était évident dès le début de notre formidable entreprise que des obstacles allaient jalonner notre parcours. Par le passé, nous avons dû faire face à de multiples pressions politiques ou économiques, et même au terrorisme. Aujourd’hui encore, nos intérêts sur Terre sont menacés par la place chaque jour plus importante que prend XXIIe siècle dans la directionl. 7360 des nations. Mais nous avons toujours su répondre aux problèmes qui survenaient de l’extérieur.

« Cependant nous voici face à une situation inédite. Sur la Nouvelle Lisbonne, premier jalon de notre grande aventure commune, un petit groupe d’employés rebelles, méprisant les structures hiérarchiques, le sens du devoir et la valeur de notre travail commun, al. 7365 décidé de mener des actions terroristes à l’encontre du fonctionnement normal de la Nouvelle Lisbonne. Par ces actes irresponsables qui portent atteinte aux principes de vie de tous les employés de la Nouvelle Lisbonne, ce groupuscule met en péril le futur de l’humanité. Alors que nous sommes dans une phase cruciale de notre projet commun, alors que la station Zarathoustra est en pleine mise en fonctionnement, de telsl. 7370 actes de sabotages, une telle violence et un tel mépris envers l’humanité ne sont pas tolérables.

« C’est pourquoi, avec l’aval du Conseil d’Administration, la Direction Centrale a décidé de nommer Guillermo Tchekov en tant que commandant en chef de la Nouvelle Lisbonne, en accordant temporairement des pouvoirs décisionnels et exécutifs étendus à la Commanderie. Lel. 7375 commandant Guillermo vient de faire le voyage depuis la station Zarathoustra vers la Nouvelle Lisbonne. Sa navette a accosté, il est dors et déjà en poste. Aussi, je vais le laisser poursuivre, pour qu’il présente à la Nouvelle Lisbonne les mesures qu’il va prendre afin d’endiguer le fléau qui nous menace. Que ce soit bien clair pour tous les employés du Consortium, de la Nouvelle Lisbonne comme de la station Zarathoustra : nous nel. 7380 laisserons personne menacer le futur de l’humanité. Notre action sera à la hauteur de la menace. »

Par un fondu, le logo du Consortium Planétaire remplace quelques instants l’image de Johansen. Puis apparaît un autre homme, assis dans la même position, bien que dans un bureau plus spartiate. « Bonjour à vous, employés de la Nouvelle Lisbonne, commence-t-il. Je suisl. 7385 Guillermo Tchekov, votre nouveau commandant. Ma présence ici, due à la menace terroriste de groupuscules subversifs, confère à la Commanderie des pouvoirs temporaires. À compter de ce jour, et jusqu’au rétablissement de la situation normale, la Direction des Ressources Humaines de la Nouvelle Lisbonne est mise sous tutelle de la Commanderie. Tout événement anormal signalé par la DRH sera immédiatement retransmis à lal. 7390 Commanderie, qui procédera aussitôt à une inspection. Cela inclus notamment les absences aux pointages sur les lieux de service, ou la tenue de propos ou d’activités subversifs.

« De plus, afin d’assurer la stabilité de notre fonctionnement, le rayon production alimentaire sera contrôlé en continu par la Commanderie. Il s’agit d’une cible fréquente des terroristes, etl. 7395 d’un lieu stratégique pour la vie de la Nouvelle Lisbonne. Des employés de la Commanderie y seront présents en permanence, afin d’en assurer la sécurité, de veiller à son bon fonctionnement, et aux accréditations d’accès.

« L’inspection des structures va être chargée d’étudier dans les plus brefs délais la mise en place d’une stratégie de cloisonnement de la station, afin de pouvoir circonscrire un secteur jugél. 7400 trop dangereux sans perturber le fonctionnement global de la ville. Tous les points stratégiques de la Nouvelle Lisbonne vont être surveillés en permanence.

« Afin de mener à bien ses missions d’ordre et de sécurité, la Commanderie verra ses effectifs fortement augmentés. De nouveaux employés sont en cours de transfert depuis la station Zarathoustra ainsi que depuis la Terre.l. 7405

« Et pour finir, je tiens à rappeler que la principale source de richesse de la Nouvelle Lisbonne est l’exploitation des ressources lunaires. Je souhaite que les terroristes soient bien conscients de la portée de leurs actes. Sans exportations, la Nouvelle Lisbonne ne pourra plus payer ses approvisionnements extérieurs, et cela menacerait les fournisseurs du Consortium et le Consortium lui-même. Il s’agit d’un acte criminel, qui priverait les employés de la Nouvellel. 7410 Lisbonne de tous les biens importés de Terre. Pour éviter que notre image et notre réputation soient mis à mal sur Terre à cause d’une minorité irresponsable, toutes les liaisons spatiales en provenance de la Terre sont interrompues. Les vols d’importation ne seront autorisés qu’en provenance de Zarathoustra, et au cas par cas. Cette mesure demeurera en vigueur tant que la menace concernant les exportations minières n’aura pas été levée par lel. 7415 groupuscule rebelle. Tant que l’économie du Consortium Planétaire sera menacée, la Nouvelle Lisbonne sera privée de toutes les importations, y compris celles de denrées alimentaires.

« J’en appelle à la responsabilité individuelle de chaque employé, pour que chacun comprenne la gravité des évènements actuels, et comprenne que l’intérêt des employés dul. 7420 Consortium va de paire avec l’intérêt du Consortium. Employés de la Nouvelle Lisbonne, vous pouvez compter sur moi pour rétablir votre quiétude. »

L’image change, pour laisser place à un message sur fond étoilé : « Ceci était une communication officielle de la Direction Centrale ». On éteint le projecteur, le grand draps tendu entre deux arbres redevient blanc. Friedrich, le jeune formateur, prend lel. 7425 micro :

« Bon... Nous avons donc réuni cette assemblée pour que nous puissions écouter collectivement ce que le Consortium avait à nous dire, et pouvoir réagir le plus rapidement possible. Nous allons donc ouvrir un tour de parole. Inscrivez-vous, on vous passera le micro.l. 7430

— Je crois que nous faisons tous le même constat, commence une femme. Ils ont décidé de nous affronter ! Mais ils ne se rendent pas compte de qui nous sommes ! Un groupuscule terroriste ? C’est à toute la Nouvelle Lisbonne qu’ils vont avoir affaire ! Ils veulent nous couper les vivres ? Nous empêcher de nous réunir ici ? Ils refusent que de nouveaux employés viennent sur la Nouvelle Lisbonne, mais ils n’hésitent pas à faire venir des flics ? Il faut qu’onl. 7435 leur montre que ce n’est pas la bonne réponse. Il faut qu’on continue à bloquer les exportations de minerais ! Maintenant, ce n’est que comme ça qu’on obtiendra ce que l’on veut !

— Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous êtes en train de faire ? rétorque un jeune homme, désespéré. Ils ont décidé de couper les importations ! On est dans une station spatiale,l. 7440 merde ! On ne peut pas simplement tout arrêter et attendre qu’ils tombent d’accord avec nous ! Si on attend, on va mourir, c’est tout ! Vous savez bien que la Nouvelle Lisbonne ne peut pas vivre sans les importations terrestres. Et nous savons tous que Johansen n’a rien à faire de nous. Nous laisser crever, ça ne l’empêchera pas de dormir ! La seule solution, c’est de lui obéir, pour qu’on continue les approvisionnements...l. 7445

— Vous tous, ici, n’oubliez pas que nous sommes dans une station expérimentale, rappelle Tsenos. Le Consortium Planétaire a toujours eu comme but de pouvoir être auto-suffisant, de pouvoir se passer de la Terre. Dans tous les domaines, depuis les dix-huit années que la Nouvelle Lisbonne existe, des laboratoires de recherche ont mis au point des solutions à tous les problèmes d’autonomie. Mais ces solutions n’ont jamais été appliquées sur la Nouvelle Lisbonne. Lel. 7450 Consortium a attendu d’être satisfait de l’état des recherches pour construire Zarathoustra. Alors, maintenant, pourquoi ne pas les mettre en œuvre ici aussi ? Au rayon production alimentaire, en tout cas, c’est déjà possible. Nous sommes capables de faire vivre la Nouvelle Lisbonne.

— Je fais partie d’un rayon qui s’occupe de la production de tissus. Nous avons des résultatsl. 7455 expérimentaux à partir de fibres issues de plantes cultivées en collaboration avec la production alimentaire. Nous pouvons mettre en place une production à grande échelle, mais il nous faudrait de la main-d’œuvre.

— Les entrepôts du niveau 1g+ sont pleins à craquer, annonce Kaouthar, la jeune femme qui nous avait ouvert les entrepôts pour libérer les kunistes. Depuis les problèmes avec lal. 7460 Terre qui avaient entraînés des interruptions d’importation, les stocks ont été revus à la hausse. Suivant les produits, nous pouvons vivre avec pendant plusieurs mois, le temps de mettre en place des solutions pour se passer de la Terre. Je peux avoir les chiffres précis des stocks, et je veux bien faire partie d’une commission pour gérer tout ça.l. 7465

— Je suis employé à la DRH », commence un homme. Quelques commentaires fusent. « Je sais, personne n’est parfait. Ça ne m’empêche pas d’être complètement d’accord avec cette assemblée. Il se trouve qu’il m’est arrivé de jeter un œil sur les effectifs de la Commanderie. À moins que leurs forces aient fortement augmentées pendant la dernière semaine, ils n’ont même pas de quoi garder correctement toutes les entrées de ce rayon. Si j’en croisl. 7470 l’annonce du nouveau commandant, des renforts sont en train d’arriver. Nous serions bien plus tranquilles si nous les empêchions d’accoster à la Nouvelle Lisbonne. Je propose que cette assemblée prenne le contrôle de l’astroport, pour que nous puissions décider des vaisseaux qui arrivent ou qui repartent. Le Consortium veut empêcher les astrocargos terriens de venir chez nous ? Empêchons ses navettes d’apporter des renforts à lal. 7475 Commanderie !

— Je veux bien faire partie d’une commission pour gérer l’astroport, ajoute Frédéric. Je travaille à la régulation spatiale, et je suis prêt à mettre mes compétences au service de l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne. »

l. 7480

*

Je laisse mon regard se perdre dans le noir étoilé de l’espace. La Lune croque de sa blancheur le bas des écrans de la régulation spatiale. Ici, la Lune est gigantesque, on distingue ses monts, ses cratères. Et là-bas, beaucoup plus petite, la petite boule bleue de la Terre. Elle va disparaîtrel. 7485 derrière la Lune, tandis que notre orbite passe au-dessus de la face cachée de l’astre blanc. C’est magique.

Je suis assise dans le fauteuil de bureau d’un employé de la régulation spatiale. Noémie, assise par terre en tailleur, a la tête posée contre mes genoux tandis qu’elle rédige sur sa tablette un message pour la commission communication. Nous sommes venus occuper l’astroport. Unel. 7490 grande commission s’est formée pour cela à la sortie de la précédente assemblée. Frédéric a demandé à ses collègues d’accepter le contrôle de l’astroport par l’Assemblée ou de quitter leurs postes. Un petit quart des employés s’est levé et est parti. Je suis assise dans le fauteuil de l’un d’eux.

« “c’est pourquoi, les employés réunis en Assemblée de la Nouvelle Lisbonne ont acté que”, ill. 7495 faut un “s” à “acté” ? demande Noémie.

— Non. »

Elle se replonge dans sa rédaction. Je laisse mon regard glisser sur ses cheveux, toujours coupés courts, au-dessus de sa chemise toujours rouge. Elle a choisi d’aller dans la commission communication, et prend ses engagements à cœur. Bien sûr, je l’y ai suivie... mais je n’ai pas faitl. 7500 grand chose, pour l’instant.

« Je mets quoi comme titre ? » me demande-t-elle en se retournant. Je hausse les épaules, n’ayant aucune idée.

Alors que nous sommes venus à l’astroport, à la sortie de l’Assemblée, d’autres sont partis faire le tour des rayons pour expliquer les conclusions de la réunion. Nous n’avonsl. 7505 toujours pas accès aux canaux de communications du Consortium. Il faut donc passer dans toute la ville pour expliquer à tout le monde ce que nous pensons des annonces de la Direction Centrale, comment nous comptons réagir, qu’est-ce que chacun peut faire...

« Dis, tu m’écoutes ? Je suis en train de te lire mon texte ! me houspille Noémie.l. 7510

— Je suis certaine qu’il est parfait ! » rétorqué-je.

Elle me répond par une grimace. « Je vais l’envoyer au reste de la commission, ils en feront ce qu’ils en voudront. » Elle lance quelques commandes sur sa tablette et se lève.

Je la suis, nous remontons sur la coursive. Elle m’entraîne d’un pas vif plusieurs boxes plusl. 7515 loin. Devant un large écran remplit de schémas, Frédéric explique à une dizaine d’employés comment est organisé l’astroport de la Nouvelle Lisbonne. Noémie se glisse dans le cercle pour écouter. Je m’apprête à faire de même quand j’aperçois Félix dans l’angle opposé du box, qui parle à voix douce dans un micro. Je m’approche. Il parle dans une langue que je ne comprends pas, bien différente de l’anglais en usage sur la station. Je le regarde palabrer, assise surl. 7520 un coin de bureau. Concentré dans sa tâche, il ne me remarque pas avant d’avoir fini.

« Vous parliez en quelle langue ? lui demandé-je, curieuse.

— En irolëng, une langue dont tu n’as vraisemblablement jamais entendu parler, répond-il en fermant la communication sur l’ordinateur. J’envoyais un message aux confrères d’AgiliS, des...l. 7525 amis qui s’intéressent à ce qui se passe en ce moment sur cette station. C’est très pratique d’avoir accès à la régulation spatiale, les communications par neutrinos coûtent si cher d’ordinaire ! »

Avant que je puisse répondre, quelqu’un crie depuis un autre box : « Une navette en approche ! » Immédiatement, à la suite de Frédéric, tout le monde remonte sur la coursive.l. 7530 Trois boxes plus loin, cinq personnes sont déjà en train de scruter les écrans. Sur l’un d’eux, on aperçoit la vue de la navette approchant lentement sur fond de surface lunaire.

« D’où vient-elle ? demande Frédéric.

— De Zarathoustra, répond une employée. Elle s’annonce comme un transport de personnel,l. 7535 avec autorisation permanente de la Direction Centrale. J’imagine que ce sont des renforts demandés par la Commanderie. »

Frédéric saisit un fauteuil, s’avance vers un pupitre de commande.

« Nouvelle Lisbonne à navette PC-Z-HT-24, commence-t-il au micro, nous suspendons votre autorisation d’atterrissage à notre astroport. Veuillez nous communiquer la liste de votrel. 7540 équipage, de vos passagers et de vos marchandises.

— Ici navette PC-Z-HT-24. Négatif. Nous avons une autorisation permanente d’atterrir de la Direction Centrale, veuillez nous déverrouiller le quai 0-15.

— C’est le quai avec accès direct à la Commanderie, nous souffle Frédéric hors micro. Négatif, nous réitérons notre demande d’inventaire », ajoute-t-il pour la navette.l. 7545

Sur un autre écran apparaît le visage d’une dame d’aspect sévère. « Régulation spatiale ? Ici la division spatiale de la DRH. La Commanderie vient de nous signaler une irrégularité grave. Veuillez rétablir immédiatement la situation à la normale. »

Rapprochant les micros pour communiquer en même temps avec la navette et la DRH, Frédéric répond : « Conformément avec la décision prise aujourd’hui par l’Assemblée de lal. 7550 Nouvelle Lisbonne, l’astroport est désormais sous le contrôle de l’Assemblée. Celle-ci ne reconnaît plus la légitimité de la Direction Centrale et refuse la présence des forces de renforts de la Commanderie. Navette PC-Z-HT-24, nous vous demandons de faire immédiatement demi-tour, et de retourner vers Zarathoustra. Aucun quai d’atterrissage ne vous sera ouvert. »l. 7555

Frédéric coupe la communication avec la DRH.

« Négatif, répond la voix venant de la navette. Conformément à nos ordres, nous continuons notre manœuvre. »

La navette continue de grossir sur les écrans. Frédéric regarde ses collègues, soucieux. « Qu’espèrent-ils faire ? Si les quais sont fermés, ça ne leur sert à rien de continuer leurl. 7560 manœuvre !

— Peut-être qu’ils comptent sur la Commanderie pour qu’elle reprenne la Régulation Spatiale, lance quelqu’un.

— Il y a du monde en trop ici, ajoute quelqu’un d’autre. Que l’on monte une garde devant les accès à la Régulation Spatiale. Demandez des renforts à la productionl. 7565 alimentaire ! »

Les gens s’éparpillent dans toutes les directions.

Noémie et moi restons avec Frédéric à regarder l’inexorable avancée de la navette. Frédéric tourne en rond, ne sachant pas quoi faire. Il vérifie régulièrement que tous les quais sont bien clos, regarde alternativement la vue spatiale de la navette et le graphique de sa trajectoire, dirigél. 7570 vers le quai 0-15.

Soudain, la trajectoire change, une sirène et des voyants rouges se déclenchent. Je sursaute.

« Merde ! lâche Frédéric. La procédure d’urgence ! Ils ont envoyé un SOS et déclenché la procédure automatique d’atterrissage. Le quai d’urgence est le +1-03. Niveau 1g+, longitudinalel. 7575 3. Peut-être qu’il est possible d’aller y verrouiller le sas manuellement.

— J’y vais », répond immédiatement Noémie. Elle se précipite sur la coursive. Je la suis en courant.

« Ils ont réussi à ouvrir un quai ! Venez nous aider ! » crie-t-elle en passant à côté d’autres employés. Ceux-ci nous emboîtent le pas, Noémie nous entraîne dans des couloirs, des escaliers,l. 7580 des coursives. Nous descendons au niveau 1g+. L’effet de la gravité supérieure est immédiat : courir à la même vitesse qu’au-dessus fait rouler des gouttes de sueur sur mon front. Enfin, nous franchissons une large porte marquée « quai +1-03 ». Nous entrons dans une vaste salle faiblement éclairée. Au fond, la grande porte circulaire d’un sas est surmontée de voyants rouges clignotants : « Atterrissage par procédure d’urgence enl. 7585 cours ».

Noémie se précipite vers les écrans sur la gauche de la porte. Je m’approche d’elle alors que les autres se répartissent autour de la porte du sas.

« S’ils parviennent à ouvrir le sas, nous formerons une chaîne à la sortie, propose quelqu’un derrière moi. Noémie, il faudrait au moins qu’on soit capable de refermer ce sas le plus vitel. 7590 possible, nous ne tiendrons pas longtemps. »

Elle acquiesce silencieusement, concentrée dans sa tâche. Je m’approche d’elle, regarde par-dessus son épaule.

« Je n’arrive pas à trouver de commande manuelle, marmonne-t-elle. Là, j’ai les commandes normales, ouvrir ou fermer le sas, mais elles refusent de fonctionner à cause de la procédurel. 7595 d’urgence en cours. »

Un message s’affiche sur l’un des écrans : « Pressurisation du sas en cours ».

« Ils arrivent ! » lâche Noémie. Elle se prépare à enclencher la fermeture du sas dès que ce sera possible.

« Pressurisation terminée. Ouverture des portes. »l. 7600

Alors qu’elle s’apprête à appuyer sur la commande de l’écran, une sorte de voile fantomatique s’intercale entre sa main et le terminal. Elle butte contre le tissu qui n’existe pas, et pousse un cri. Le voile se transforme en cage qui l’entoure. Elle se jette à terre en hurlant. Je me précipite vers elle, sans comprendre. Je passe les bras à travers les barreaux translucides de la cage sans qu’ils n’aient une quelconque résistance, et m’agenouille auprès de Noémie, toujours prise del. 7605 folie.

Alors je remarque les autres cris, derrière moi. Je me retourne. Les autres employés reculent en hurlant, poussés par un immense mur tout aussi inexistant que la cage. Certains essayent de lui donner des coups, et leurs poings s’écorchent contre le vide. Ils hurlent alors que le mur les enferme dans un coin de la pièce.l. 7610

« Vanille... que se passe-t-il ? » me souffle Noémie, ses mains s’agrippant autour des barreaux de la cage de fumée.

Je m’apprête à lui répondre quand une quinzaine de personnes émergent au pas de course, vêtus de l’uniforme des employés de la Commanderie. Ils regardent un instant autour d’eux, et disparaissent par la porte donnant sur la longitudinale. Ni Noémie, ni les employésl. 7615 derrière le mur ne semblent les avoir remarqués. Dans un grincement, la porte du sas se referme.

Quelques instants après, la cage de Noémie, puis le mur des autres disparaissent.

l. 7620

*

Un système de pluie artificielle se déclenche. Bientôt nous sommes complètement trempées. Mais nous continuons à marcher lentement, au milieu de fougères gigantesques qui masquent partiellement le plafond du rayon production alimentaire.

« Je n’arrive pas à comprendre... ne cesse de répéter Noémie. Pourquoi ça ne t’a rien fait ?l. 7625 Comment ont-ils pu faire ça ?...

— Je ne sais pas... » je lui réponds. Moi non plus, je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je prends la main de Noémie dans la mienne.

« ...Mais ça me rappelle quelque chose, je reprends. C’était il y a... je ne sais pas, deux ans, peut-être. C’est à l’époque où ils ont mis en place les lois d’exception. J’habitais dans le sud del. 7630 l’Angleterre. Mon père était français, et ma mère d’origine touareg. Mon père est mort quand j’étais toute petite. On vivait dans pas grand chose, ma mère était malade, et gagnait un peu d’argent en étant caissière dans une épicerie. Je l’aidais parfois en allant travailler chez des vieux bourgeois qui avaient besoin d’aide pour leur ménage ou pour garder leurs enfants.l. 7635

« Et puis ils ont votés les lois d’exception...

— C’est quoi, ces lois d’exception ? me demande Noémie. Je sais qu’elles ont permis au Consortium de recruter du monde, d’après les discours de propagande, mais je n’en sais pas plus...

— À cause des crises de l’eau, et des grandes pénuries alimentaires qui ont suivi, tout lel. 7640 monde disait que bientôt la Terre ne pourrait plus nourrir tout le monde. Alors, en Europe et aux États-Unis, ils se sont dit que si l’on ne pouvait pas nourrir tout le monde, autant choisir ceux qui allaient être nourris. Les pays riches ont fermé leurs frontières, décidé de conserver toutes leurs ressources pour eux, tout en continuant d’acheter celles des pays pauvres, qui ont besoin d’argent vu qu’ils manquent de tout. Et les loisl. 7645 d’exception ont été votées. Pendant quinze ans, un programme commun entre les pays occidentaux permet de sélectionner sur certains critères des gens qui vont se voir retirer leur nationalité et être expulsé de ce qu’ils ont appelé “l’espace préservé”. C’est-à-dire l’espace de ceux qui ont le droit de continuer à vivre comme avant en laissant crever les autres...l. 7650

« Comme ma mère était d’origine touareg, on entrait dans leurs critères “objectifs” d’expulsion de “l’espace préservé”. Ils nous offraient un billet de dirigeable pour une destination de notre choix hors de “l’espace préservé” si on partait volontairement. Et autour de nous, peu à peu, on voyait disparaître des gens. Du jour au lendemain, on n’avait plus de nouvelle. On s’inquiétait, mais on n’avait pas envie de partir. Alors, un jour, ils sont venus nousl. 7655 chercher...

« Je revenais de la bibliothèque. J’ai monté les escaliers de notre immeuble, et là j’ai vu la porte de notre appartement ouverte, défoncée. Tout de suite, ça m’a fait un choc, et j’ai immédiatement pensé à l’arrestation de ma mère. Je me suis précipitée pour entrer, mais je crois me souvenir qu’il y avait... une sorte de porte fantomatique, comme si la vraiel. 7660 porte était restée fermée, intacte. Mais ce n’était pas... vrai. Je n’ai pas fait plus attention, car je m’inquiétais pour ma mère. Je suis entrée, je me suis précipitée vers le salon. Elle était entourée de trois hommes, elle hurlait. Dès que je suis entrée, quelqu’un a crié “La voilà !”, et deux hommes se sont jetés sur moi. J’ai aussi cru voir des formes étranges et translucides, comme la porte, ou comme sur le quai. Mais ça al. 7665 rapidement cessé, et ils m’ont attrapée, menottée, et traînée dehors. Je criais, je me débattais. Je n’avais fait qu’entrevoir ma mère. Ils m’ont mise dans un fourgon, puis ils ont aussi amené ma mère. Et ils nous ont emmenées dans un rayon de rétention administrative...

« Je ne me souviens plus très bien de tout ce qui s’est passé, c’est allé très vite, alors c’estl. 7670 flou dans ma mémoire... mais ces... phénomènes étranges, ça ressemblait beaucoup à ce qui s’est passé sur le quai... »

Nous marchons encore un peu, avant de nous asseoir dans un recoin, abrité de la bruine par une voûte de fougères.

« Et après ? me demande Noémie. Que t’est-t-il arrivé ?l. 7675

— Après... on est restées six mois dans le rayon de rétention, je poursuis. Il y a eu... une sorte de procès, où l’on nous a déclarées déchues de notre nationalité anglaise. Ma mère et moi avions toujours vécu en Angleterre, et c’était notre seule nationalité. Mais comme ma mère avait des origines africaines, ils ont décidé de nous expulser vers le Maroc. Ils avaient un accord avec le Maroc, pour que nous puissions être enfermées là-bas, le temps qu’ils fassent les recherchesl. 7680 administratives pour nous trouver une nationalité hors de “l’espace préservé”. Nous avons transité par un autre rayon de rétention à Gibraltar, avant d’arriver au Maroc. Là, nous étions aussi dans un rayon de rétention administrative, mais nous n’étions plus enfermées. Tout ce qu’on nous demandait, c’était de pointer toutes les semaines au rayon.l. 7685

« On a trouvé un petit logement, cherché du travail. Mais ma mère, qui était déjà malade avant de partir, a très mal vécu tout ça... Elle est morte peu après.

— Désolée... souffle Noémie.

— J’ai vécu pendant quelques temps de petits boulots. C’était pas facile, en plus, vu que j’étais apatride, je n’avais pas tous les droits des marocains. L’administrationl. 7690 marocaine, qui recevait de l’argent de l’Angleterre pour son rayon de rétention, ne cherchait pas vraiment à résoudre les problèmes de nationalité, et gardait l’argent. Je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un avait quitté le rayon de rétention avec une nationalité. Puis, peut-être au bout d’une année, le Consortium Planétaire a fait une campagne de recrutement devant le rayon de rétention. J’y suis allée, et je suis arrivéel. 7695 ici... »

Nous reprenons notre marche. Noémie m’entraîne vers la prairie, où un rendez-vous débriefing concernant les évènements de l’astroport est prévu.

« Je les ai vu, ils étaient une quinzaine. Ils sont passés, et tout a disparu après. Et tout ce que vous racontez, les cages, les murs... C’était si irréel ! Je pouvais passer mal. 7700 main à travers sans problème. Je ne sais pas pourquoi ça vous a fait cet effet... » je finis.

Tout le monde se tait. Nous sommes assis en rond, dans l’herbe. Une vingtaine de personnes est venue écouter notre récit.

« Je vois bien une explication... commence Mélodie, songeuse. Il y a longtemps... sur Terre,l. 7705 j’ai connu des gens capables de faire ce genre de choses. On les appelait des aléateurs. Ils sont capables de faire croire aux autres l’existence de choses irréelles et inexistantes. Un mur ou une cage, par exemple. Et pour les gens sous leur influence, c’est impossible d’y résister. On ne peut que subir les illusions qu’ils nous projettent. Cependant, il existe des personnes qui, sans être aléateurs, en ont certaines caractéristiques. Vanille, tu dois être de celles-là. À moins que tu nousl. 7710 l’aies caché, tu ne sais pas fabriquer d’illusion, mais tu es capable de déceler leurs mirages. »

J’acquiesce pensivement.

« Alors, cela veut dire que le Consortium Planétaire a décidé de recruter des aléateurs en tant qu’employés de la Commanderie... complète Noémie.l. 7715

— Le Consortium a toujours vérifié lors du recrutement que ses employés n’étaient pas des aléateurs, officiellement pour ne pas risquer de problèmes, reprend Mélodie. Mais il est fort possible qu’ils aient prévu dès le début que des aléateurs puissent servir à gérer des situations difficiles. Si nous voulons nous défendre, nous devons avoir des aléateurs de notre côté... et nous n’en avons pas.l. 7720

— Que pouvons-nous faire, alors ? demande quelqu’un. Un plan a commencé à être étudié pour résister à une prise de contrôle de la production alimentaire par la Commanderie, mais nous ne pourrons rien faire face à ces aléateurs...

— Je n’ai pas de solution miracle, répond Mélodie. Tout au plus, nous pouvons envisager une solution de repli. Notre seule chance face à eux, c’est qu’ils ignorent où nousl. 7725 sommes.

— Ce n’est pas évident dans une station spatiale, rétorque ironiquement une dame.

— Nous pouvons envisager d’aller dans la structure, répond Noémie. Seuls les inspecteurs de structure y ont accès et la connaisse. Et nous sommes suffisamment peu nombreux. Il y a largement la place pour que nous puissions nous y réfugier en cas de problème. Il faut justel. 7730 mettre au point une stratégie pour qu’ils ne nous voient pas y aller. Je pense qu’il faudrait monter une commission pour étudier ça en détails, et proposer le principe à notre prochaine assemblée. »

Tout le monde acquiesce. Une partie de l’assistance suit Mélodie, mais Noémie s’est engagée auprès de la commission communication pour une énième tournée des rayons. Commel. 7735 d’habitude, je la suis.

« Bonjour à tous. Je suis un porte-parole mandaté par l’Assemblée de la Nouvelle Lisbonne pour vous faire part des réactions de notre assemblée après la dernière communication du Consortium. Le premier point concerne la menace de Johansen de couper les importations terrestres. Après évaluation des stocks et avec la coopération de nombreux rayons, nous pensonsl. 7740 être en mesure de nous dispenser des importations pour toutes les denrées vitales. Bien évidemment, il risque d’y avoir des restriction pour le superflu, mais en restant solidaires nous devrions pouvoir surmonter ces difficultés.

— C’est des conneries ! lâche quelqu’un, attablé au fond du rayon cafétéria dans lequel nous intervenons. Les brigades sont déjà passées nous voir ce matin. Elles nous ont donné les chiffresl. 7745 de la DRH. De la DRH ! Au moins, c’est du sérieux. Et ça montre clairement que vos conneries nous mettent en danger. Nous tous ! Vous êtes irresponsables, à jouer les rebelles comme vous le faites !

— Les employés des rayons concernés sont étrangement bien plus au courant du contenu de leurs rayons que la DRH, ironise Jörgen, le porte-parole. Et si les décisions de l’Assemblée nel. 7750 vous plaisent pas, je vous invite, et tout le monde ici aussi, à y participer et à prendre part aux débats et aux votes. Tout le monde y a sa place.

— Votre assemblée va à l’encontre du Consortium ! reprend le contestataire. Je n’y mettrai pas les pieds !

— Si vous refusez de vous exprimer dans l’assemblée, ne venez pas vous plaindre de sesl. 7755 décisions, rétorque Noémie.

— Je pense que je parle au nom de tout ceux qui sont ici, continue l’homme. Vous allez tous nous perdre, vous êtes indésirables sur la Nouvelle Lisbonne. J’espère que le nouveau commandant saura vous mettre tous dehors.

— Non, vous ne parlez pas au nom de ceux qui sont ici ! rétorque une dame de l’autre côtél. 7760 du rayon. Je soutiens tout ce que vous faites. C’est courageux, et vous avez raison de le faire ! Continuez ! »

Je déambule lentement, pieds nus sur l’herbe de la plaine, au milieu de l’activité frénétique qui y règne. Depuis l’annonce du Consortium, la tension y est palpable. Des consignes ont été mises en places, des plans étudiés, dont une partie gardée secrète pourl. 7765 éviter les fuites, au cas où la Commanderie viendrait prendre le contrôle du rayon. Pour l’instant, le nouveau commandant n’a pas fait un mouvement depuis l’arrivée de la navette. Si ce n’est que la DRH a accru sa pression vis-à-vis de l’absentéisme au service, ce qui a forcé de nombreux employés à choisir entre respecter leurs horaires réglementaires et ne venir ici que sur leur temps libre, ou quitter définitivement leurl. 7770 service. Auparavant, ils étaient nombreux à partager leur temps entre les deux. D’autres rayons, plus courageux, ont voté de cesser collectivement tous les pointages. À part des avertissements à répétition et toujours plus menaçant de la DRH, ils n’ont encore subi aucune représaille.

Les commissions se réunissent dans tous les sens. Un grand panneau en bois est suspendul. 7775 entre deux poteaux, et un grand calendrier annonce à la craie tous les rendez-vous, assemblées, commissions, débats, besoins d’aide pour le fonctionnement d’un rayon sous le contrôle de l’assemblée...

Je marche le long d’une sente entre des herbes hautes pour rejoindre un escalier métallique qui monte aux coursives suspendues. Je n’y suis pas retournée depuis la première fois que je suisl. 7780 venue dans ce rayon, avec Noémie. Cette dernière, engagée dans les travaux de multiples commissions, est toujours occupée. N’ayant absolument aucune envie de participer à une commission relative aux libertés des employés et au fichage informatisé, je suis partie faire un tour.

D’en haut, ils paraissent tous si petits ! L’entrée principale du rayon, la prairie, la clairière del. 7785 l’Assemblée, et ensuite la forêt. Je commence à m’éloigner de ces lieux désormais si familiers, pour aller surplomber des zones du rayon qui sont réellement exploitées pour cultiver des plantes. C’est difficile d’imaginer qu’il y a quelques semaines, même pas un mois, j’allais tous les jours au rayon de formation pour dormir ou lire un bouquin... Et j’ai du mal à m’imaginer recommencer... pas après tout ça. Ce qui se passe ici est si formidable ! De toute façon, avecl. 7790 notre absentéisme, ça serait étonnant que le Consortium fasse comme si de rien n’était pour Noémie et moi... Noémie, elle, espère qu’on va gagner, que le Consortium va réellement reconnaître l’Assemblée comme étant légitime, et que du coup ça réglera tous les problèmes...

Je m’accoude à la rambarde de la coursive métallique, et regarde la brume monter au loin etl. 7795 cacher la courbure du plafond. J’aimerais pouvoir espérer comme elle. Espérer qu’après, on puisse rester toutes les deux, ici... Mais je n’arrive pas à y croire.

Un bruit sourd derrière moi. Je me retourne. Un homme vient de tomber lourdement sur le dos, sur l’une des passerelles d’accès à la coursive. Une des passerelles qui mènent à une transversale. Une femme arrive en reculant, assez effrayée. Je m’avance vers elle. Ellel. 7800 m’entend et se retourne : « Les brigades de Zarathoustra ! Va prévenir les autres ! » me lance-t-elle.

Deux jeunes habillés de noir descendent sur la passerelle, armés de barres métalliques. Ils s’avancent vers la femme. « Vas-y ! » me crie-t-elle encore.

Je me mets à courir vers la prairie. Me voyant, l’un des deux jeunes en noir bouscule lal. 7805 femme et se met à courir derrière moi. Arrivée au-dessus de la clairière de l’Assemblée, je crie : « Les brigades nous attaquent ! ». Je continue à m’époumoner au-dessus de la prairie, en essayant de courir. Derrière moi, le jeune se rapproche. En dessous, je vois des mouvements rapides. Ils ont dû m’entendre. Je commence à dévaler les marches de l’escalier, les sautant deux à deux. Derrière moi, l’autre en fait de même.l. 7810

J’arrive en bas. On a entendu mes cris, et une dizaine de personne sont massées au pied de l’escalier. Ils me laissent passer, et bloquent le passage derrière moi. Je m’assoie un peu plus loin, et essaye de reprendre mon souffle. L’homme en noir, voyant les employés massés en bas de l’escalier, brandit de façon hésitante sa barre de métal, pour essayer de faire reculer les autres. Quelqu’un se jette sur lui et le plaque contre l’escalier. On l’immobilise et on lel. 7815 désarme.

D’autres cris surgissent du côté de l’entrée principale.

« Attention : la Commanderie et les brigades de Zarathoustra attaquent le rayon ! Faites attention à vous ! » annonce en boucle quelqu’un sur le réseau audio du rayon. On entends des bruits de cavale sur les coursives en hauteur.l. 7820

Ayant un peu retrouvé mon souffle, je me relève pour tenter de retrouver Mélodie. Sa commission s’était réunie non loin du chemin qui mène à la forêt. Je m’y dirige d’un pas rapide, au milieu du chaos ambiant.

« Nous devons rester ensemble ! Regroupez-vous vers l’entrée principale ! »

C’est sa voix. Je retrouve Noémie en train de hurler, et d’aller vers l’entrée principale, commel. 7825 d’autres le font plus loin dans la prairie. En même temps, elle scrute du regard les alentours. Quand son regard s’arrête sur moi, elle sourit. Je cours vers elle. Tout le monde se masse vers la sortie. Je rejoint Noémie, elle m’attrape par la main.

« Nous devons rester groupés jusqu’à rejoindre l’arrêt du tram ! » hurle quelqu’un, plus loin. Nous débouchons dans le hall du rayon. De l’autre côté de la foule, j’aperçois des gens en noir.l. 7830 Ils ont aussi dû arriver depuis des coursives.

« Formez des chaînes ! La Commanderie est là ! Chaînes ! » crie-t-on du côté de la grande porte du rayon.

Entraînés par la foule, nous nous rapprochons de la sortie. Tant bien que mal, nous continuons à nous tenir la main, serrées l’une contre l’autre, pour ne pas nous perdre. Nousl. 7835 passons le goulot de la porte, tiraillées dans tous les sens, et nous nous retrouvons propulsées sur le côté à l’extérieur du rayon, dans la transversale. Nous sommes en première ligne pour voir les employés de la Commanderie s’avancer lentement, parsemés de membres des brigades.

« Des chaînes ! » hurle-t-on encore juste derrière nous.l. 7840

Nous attrapons les bras de nos voisins. Ceux de derrière font de même. Accrochés ainsi, nous avançons brutalement, chahutés par la masse compacte de la foule que nous encadrons vers l’arrêt de tram.

Les rangs noirs et bleus, en face de nous, continuent d’avancer. Ceux des brigades, excités et impatients, marchent un pas en avant, armés de ce qu’ils ont trouvés. Les employés de lal. 7845 Commanderie, calmes et froids, ont la main posée sur une matraque à leur ceinture, et un bouclier de plexiglas dans l’autre poing.

Une rame de tram passe, complètement remplie par des gens venant du rayon. Nous allons devoir tenir le temps que tout le monde puisse monter dans une rame...

Alors qu’ils se rapprochent de nous, les brigades de Zarathoustra se laissent rattraper par lal. 7850 Commanderie, et forment un rang compact. Les employés de la Commanderie brandissent leur bouclier, et avancent à pas lents.

Derrière nous, la foule continue à défiler, nous bousculant sans arrêt. Une autre rame passe, pleine, elle aussi. Les employés de la Commanderie l’ignorent. Ceux des brigades la regardent passer d’un air dépité.l. 7855

Le rang adverse se rapproche de nous. Je me retrouve coincée contre un bouclier, de même que Noémie, à ma gauche. Je regarde l’homme en face de moi, à travers le bouclier. Il évite mon regard. Il crispe sa main sur sa matraque. Puis, à l’unisson avec ses collègues, il commence à nous pousser.

« Ils veulent nous bloquer l’accès au tram ! » crie quelqu’un, plus loin.l. 7860

Derrière la foule pousse en sens inverse. Je suis écrasée entre la chaîne de derrière et le bouclier, écrasée entre l’homme à ma droite dans la chaîne et Noémie, tiraillée de tous les côtés. Une nouvelle rame part, encore pleine. « Essayez de les faire reculer un peu ! » lance une voix. Bonne blague. Comme si je pouvais essayer quoi que ce soit, poussée de tous les côtés comme je suis !l. 7865

Sur ma droite, j’ai l’impression que la pression se fait moins forte. Je suis tirée en arrière. La chaîne se referme sur la foule. Tout le monde est sorti du rayon. Nous reculons doucement, accompagnant le mouvement de la masse que nous protégeons.

« Empêchez-les de bloquer le quai ! » crie-t-on derrière.

À travers le bouclier, je vois d’autres employés de la Commanderie courir vers la gauche,l. 7870 porter main forte à leurs collègues. Une autre rame part. Nous reculons encore, nous nous resserrons, certains passent en seconde ligne, la chaîne se replie sur elle-même pour absorber le vide fait par les évacués. Nous nous sommes éloignés de la porte du rayon, que j’aperçois à travers le bouclier. Je ne dois plus être très loin de la station de tramway...l. 7875

Tout à coup, le rang de la Commanderie et des brigades de Zarathoustra fait un pas en arrière. La tension se relâche. Derrière, espacés de plusieurs mètres, d’autres employés de la Commanderie, en uniforme mais sans matraque ni bouclier, s’avancent lentement.

« Les aléateurs ! » soufflé-je à Noémie. Je la sens tressaillir tout contre moi.l. 7880

Ils font encore quelques pas, s’arrêtent, et nous regardent, impassibles.

Puis, tout à coup, et sans aucun mouvement de leur part, ils font apparaître une sorte de fumée ou de brouillard opaque sur tout le reste de foule. Je vois les particules translucides s’abattre sur nous, mais elles ne doivent pas être translucides pour les autres. Tous se mettent à regarder autour d’eux comme s’ils se trouvaient dans le noir, à crier, à relâcher la chaîne pour sel. 7885 frotter les yeux.

« Ce n’est qu’une illusion ! » crié-je, mais personne ne m’écoute.

Tout le monde se disperse. Les employés de la Commanderie ont reculé de plusieurs mètres, pour ne pas être touchés eux aussi. Les gens se dispersent, la foule perd toute sa cohérence.l. 7890

« Vanille ! Que se passe-t-il ? hurle Noémie à mes côtés.

— Ils ont fait ce brouillard pour essayer de disperser tout le monde, je lui répond. C’est complètement irréel. Fais-moi confiance, je vais essayer de rejoindre la station de tramway. »

Je l’entraîne par la main à travers une foule complètement désorientée. Nous rejoignons lel. 7895 quai alors qu’une rame y arrive.

Mais quand les portes de la rame s’ouvrent, des portes d’illusion restent fermées. Au fond du quai, je crie : « Poussez vers la rame ! » et aidée de Noémie, je commence à pousser les gens vers les portes. Ceux qui sont contre les portes fantomatiques résistent de tous leurs muscles, mais la pression de la foule a raison d’eux, et ils se font propulser à l’intérieur du tramway. Arrivée facel. 7900 aux portes, Noémie butte elle aussi sur les portes translucides. « Ce ne sont pas les vraies, Noémie ! crié-je. Les portes sont ouvertes ! On peut passer ! » Malgré elle, elle résiste de toutes ses forces, ses muscles s’arcboutent pour ne pas qu’elle franchisse la paroi fantomatique. Je la pousse et la tire autant que je peux, mais elle résiste. Par maladresse, nous tombons. Alors qu’elle est déséquilibrée, je parviens à la pousser à l’intérieur, et elle n’arrive pas à s’yl. 7905 opposer.

Les vraies portes se referment à travers celles d’illusion. La rame démarre.

*

l. 7910

« Où allons-nous, maintenant ? » demandé-je à Noémie.

Celle-ci désigne de la tête la longitudinale. « Nous devons marcher jusqu’à trouver un escalier de service qui descende au niveau 1g+ », explique-t-elle.

Elle me tend la main pour m’aider à me relever, je la saisis. Les quelques autres employés autour de nous se lèvent aussi. Nous commençons à marcher.l. 7915

Nous devons rejoindre la structure. Noémie sait comment y aller, elle connaît le plan de secours de Mélodie. Nous devons descendre pour trouver une entrée de service. Le tramway devait nous y emmener. Nous avons pu descendre au niveau 1g, et nous nous dirigions vers les transversales croissantes, quand le tramway s’est arrêté. Une annonce a expliqué que le service tramway de l’ensemble de la station était arrêtél. 7920 momentanément pour des raisons techniques. Noémie s’était esclaffée en entendant cela : une telle interruption n’avait jamais encore eu lieu, c’était plutôt pour nous empêcher de fuir ! Son rire était nerveux. Elle, elle avait eu le courage de se retourner quand la rame avait démarré. Elle, elle avait vu les derniers employés réfractaires se faire encercler par la Commanderie, se faire passer à tabac par ceux en noir et matraquer par ceux enl. 7925 bleu.

Notre marche est silencieuse. Nous croisons peu de monde, les gens sont seuls, au plus en couple. Voyant un groupe passer, ils détournent le regard. On ferme les yeux quand nous passons, on nous dévisage curieusement derrière les vitrines des rayons. Tout le monde sait qu’il se passe quelque chose.l. 7930

Je les regarde, tous, dans les yeux, essayant de capter un regard, espérant un sourire. Noémie avance fièrement, le regard perçant entre les passants, essayant de voir l’avenir. Je marche à côté d’elle, en retrait. Elle s’arrête.

« Ici. » Elle désigne une petite porte grise. Elle passe son badge sur la serrure. Une série de bips retentissent, un message clignote à l’écran : « Votre badge a été désactivé. Vous êtes priéel. 7935 de vous rendre le plus rapidement possible à la DRH pour en obtenir la réactivation. Cette tentative d’utilisation a été enregistrée et transmise. »

Noémie retire rapidement son badge. « Merde ! s’exclame-t-elle. Quelqu’un d’autre peut essayer ? »

Je m’avance, elle m’en empêche. « Pas toi, ça fera pareil. »l. 7940

Un employé essaye, la porte s’ouvre. « Ils ne doivent pas encore avoir remarqué mon absence au rayon », commente-il en nous laissant passer. Je suis Noémie dans l’escalier métallique en colimaçon. En bas, nous débouchons dans une autre longitudinale. Cette fois au niveau 1g+.

« Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver un autre escalier, mais cette fois pour accéder à lal. 7945 structure, explique Noémie. Normalement, nous ne devrions pas avoir de problème de badge d’accès, Mélodie et ses collègues devaient saboter les portes. »

Bientôt, nous trouvons une porte grise sur laquelle il nous suffit de tirer pour qu’elle s’ouvre. Nous descendons un autre escalier en colimaçon, pour déboucher dans un endroit immense, un étage interstitiel au plafond un peu bas et à l’éclairage spartiate. Ici, les couleurs des murs ontl. 7950 été remplacées par une circulation anarchique de conduits et de câbles. Le sol est irrégulier, plaques métalliques sur lesquelles courent des réseaux de toutes sortes, trappes d’accès à des niveaux inférieurs, soubassements que la pénombre rend menaçants. Des coursives métalliques bordées au sol par des néons dessinent des passages où il parait presque sûr de mettre les pieds.l. 7955

« Le rendez-vous est à la transversale zéro, longitudinale une », explique Noémie en désignant à ses pieds une plaque indiquant les directions. Nous commençons à marcher, Noémie en tête, en respectant scrupuleusement les passages aménagés.

« Où sommes-nous ? demandé-je.

— À l’étage 1g+2, répond devant moi Noémie. Nous sommes dans la structure. La structure,l. 7960 c’est tout ce qui n’est pas ouvert au reste des employés. Entre chaque étage officiel, il y a un niveau de structure. Ici, nous sommes entre l’étage 1g+ et la coque de la station. S’il y avait plus de lumière, tu verrais que l’horizon est bouchée par toutes les machineries nécessaires à notre vie de tous les jours. Systèmes de climatisation, traitement de l’eau, des déchets... et j’en passe. La plupart de ces machineries sont accessibles directement depuis les niveaux normaux, aussil. 7965 les employés d’entretien ne passent jamais par ici. Seuls les inspecteurs de structure connaissent cette partie de la Nouvelle Lisbonne. Tout au bout de cet étage, on trouve la transversale zéro. C’est le seul étage a avoir une transversale zéro. Elle est située au plus près de la coque, à l’extrémité du cylindre de la station. C’est là que nous allons.l. 7970

— Si personne n’est censé venir ici, comment connais-tu tout ça ? remarqué-je.

— Je te rappelle que Mélodie est inspectrice des structures, réplique Noémie. Quand elle ne supporte plus la vie dans les rayons de la ville, elle vient se réfugier ici. Ce qui arrive assez souvent. Elle y a même installé son atelier de dessin. Elle y est tranquille. »l. 7975

Je ne sais pendant combien de temps nous avons marché avant d’arriver à la transversale zéro. Au milieu des sombres fondations de la ville, ça n’avait finalement pas une grande importance. La transversale zéro est plus large et mieux éclairée que le passage d’où nous venons. On voit qu’elle est adaptée au passage d’engins de transport ou de travaux. Nous remontons la transversale en direction de la longitudinale une. C’est étrange del. 7980 parler de transversale et de longitudinale, alors qu’ici ce ne sont que des passages délimités au milieu des ténèbres de la structure, plutôt que des couloirs à la rigueur géométrique.

Bientôt, nous apercevons du monde. Une petite foule en train de s’organiser. Mélodie et Frédéric, juchés sur un rebord, donnent conseils et explications à tout ceux qui aménagentl. 7985 rapidement l’endroit. En nous voyant, ils se précipitent tous les deux : « Noémie ! » Ils la serrent dans leurs bras. « Nous avons eu peur qu’ils t’aient eu !... »

*

l. 7990

« Ce n’est pas une solution ! Nous ne pouvons pas nous dire que nous allons rester terrés ici, et que nous allons pouvoir continuer à maintenir le fonctionnement de l’Assemblée ! martèle Tsenos. Nous avons toujours fonctionné selon un mode démocratique, où tout le monde peut participer. Ce n’est pas compatible avec rester caché ! Si nous nous terrons, cela veut dire quoi ? Que désormais, nous allons faire des actions secrètes ?l. 7995 groupusculaires ? pourquoi pas terroristes, tant qu’on y est ? Le Consortium nous a déjà accusé de tout ça ! Notre but, je vous le rappelle, c’était que les employés de la Nouvelle Lisbonne puissent décider par eux même la vie de notre cité. Si nous restons un petit groupe caché dans la structure qui fait la guerre à la Commanderie, ça n’aura rien à voir !l. 8000

— On est d’accord, Tsenos, répond Mélodie. C’était notre seul plan pour nous mettre en sécurité à cause des aléateurs. Apparemment, leur objectif premier était de reprendre la production alimentaire. S’ils avaient vraiment voulu nous arrêter, ça aurait été bien pire encore. Maintenant, je ne vois qu’une chose que nous pouvons faire : tenter d’organiser malgré tout la prochaine Assemblée de la Nouvelle Lisbonne. Cette Assemblée est la seule raison d’être de cel. 8005 que nous faisons. C’est à elle et à elle seule de décider la suite à donner à ce qui s’est passé aujourd’hui. Nous devons trouver un moyen pour réunir le plus de monde possible, et bien évidemment pas dans la structure. Il nous faut un lieu, et il faut que nous l’annoncions partout, en expliquant au passage pourquoi l’assemblée ne peut plus se tenir dans la clairière.l. 8010

— Si nous annonçons partout le lieu de l’assemblée, la Commanderie sera au courant ! remarque Kaouthar. Ils vont tout faire pour l’empêcher d’avoir lieu, et pour interpeller tout ceux qui s’y rendent.

— Oui... soupire Jörgen. Pour autant, nous n’avons pas le choix. Soit nous organisons une assemblée, et ce mouvement que nous avons lancé peut continuer, soit nous n’en organisons pas.l. 8015 Nous ne pouvons pas tenir le lieu secret, ou même tenter de diffuser l’information secrètement, en espérant que ça ne fuite pas vers la Commanderie. Tout cela n’est pas compatible avec la démocratie. Soit nous rentrons dès maintenant chez nous, et le Consortium a déjà gagné, soit nous essayons tout de même d’organiser cette assemblée, malgré les risques et les difficultés. Alors ? Que fait-on ?l. 8020

— Si nous sommes ici, c’est parce que nous n’avons pas encore baissé les bras, rétorque Noémie. Alors on l’organise. »

*

l. 8025

« Employés de la Nouvelle Lisbonne, cette communication officielle exceptionnelle a pour but de réagir à la propagande dissidente de ces derniers jours, orchestrée par les groupuscules terroristes qui essayent de déstabiliser notre grande entreprise humaine. En tant que Commandant de la Nouvelle Lisbonne, je ne peux entendre les mensonges qu’ils profèrent sans les démentir.l. 8030

« Effectivement, la Commanderie a repris le contrôle du rayon production alimentaire. La place centrale qu’occupe ce rayon dans nos vies ici est évidente pour tout le monde, et sa prise en otage par la minorité dissidente mettait gravement en danger sa production. Par leurs actes irresponsables, en empêchant le bon fonctionnement de ce rayon essentiel, les dissidents ont mis en péril la vie de tous les habitants de la Nouvelle Lisbonne. La Commanderie ne pouvait pasl. 8035 laisser de tels actes avoir lieu. Nous avons donc réagi, et nous pouvons désormais assurer à l’ensemble des employés qu’ils n’ont plus rien à craindre concernant leurs approvisionnements alimentaires.

« Le deuxième point à propos la propagande honteuse de ces activistes concerne l’invitation qu’ils ont formulé pour une certaine réunion. Cette réunion n’ayant que pour but la poursuitel. 8040 de leurs activités perturbatrices, s’y rendre est manifestement un acte de sabotage à l’encontre du Consortium Planétaire. La DRH et la Commanderie de la Nouvelle Lisbonne ne peuvent laisser de telles actions criminelles avoir lieu. La DRH considérera donc comme un acte grave d’insubordination le fait qu’un employé ne pointe pas sa présence à l’heure de cette réunion dans un lieu où il mène ses activités normales,l. 8045 qu’elles soient en ou hors service. Tout employé n’ayant pas pointé sa présence à l’heure dite se verra inculpé pour faute professionnelle grave, et fera l’objet d’une enquête de la DRH. La Commanderie sera présente sur les lieux de cette réunion, et veillera à ce qu’elle n’ait pas lieu. Nous conseillons vivement à tous les employés d’éviter voir d’évacuer le secteur concerné de la Nouvelle Lisbonne, car la Commanderie ne sauraitl. 8050 être responsable des actes désespérés des terroristes, dont la dangerosité n’est plus à prouver.

« Cette réunion est illégale, et en vertu des pouvoirs exceptionnels qui sont actuellement confiés à la Commanderie, tout autre réunion de plus de cinq personnes, quelque soit son cadre, son lieu et ses participants devra faire l’objet d’une demande préalable auprès de la DRH. Dans lel. 8055 cas contraire, les employés concernés seront soupçonnés de complot et de trahison à l’encontre du Consortium. Ils seront immédiatement convoqués pour un entretien psychologique auprès de la DRH.

« Afin que la situation présente trouve une fin heureuse le plus rapidement possible, nous demandons à tout employé ayant eu connaissance d’activités irrégulières de bien vouloir lesl. 8060 signaler immédiatement à la DRH ou à la Commanderie. Toute information sera récompensée. Par ailleurs, en remerciement du soutien accordé jusqu’à présent, et dans l’optique d’accélérer le retour à la normale de la vie dans la Nouvelle Lisbonne, la Commanderie accorde les mêmes pouvoirs exceptionnels qu’ont ses employés aux membres des brigades de Zarathoustra, dont l’honneur et la loyauté n’ont jamais failli.l. 8065

« Ces mesures sont exceptionnelles, et sont mises en place pour répondre à une situation exceptionnelle. Nous vivons dans une ville spatiale, c’est une situation précaire, où nos vies dépendent d’un équilibre fragile. Aujourd’hui, cet équilibre est mis en péril, et nos vies sont mises en danger. Vous pouvez compter sur moi pour rétablir cet équilibre. Merci. »l. 8070

Nicolaï éteint l’écran qui diffusait la communication exceptionnelle de la Commanderie. Le silence dure un moment. Tout le monde reste songeur, assis en rond autour de l’écran, dans les sombres soubassements de la structure.

« De toute façon, on n’a plus le choix, commente Friedrich. Ça fait deux jours que nous annonçons le lieux et l’heure de l’Assemblée. C’est pour demain ! Nous ne pouvons pasl. 8075 changer maintenant. Et si nous changeons, la Commanderie nous attendra de la même façon.

— Au contraire, ajoute Jörgen. Il faut que nous intensifions notre communication, dans les heures qu’il nous reste. Nous devons insister sur le fait que la Commanderie veut tout faire pour empêcher cette réunion. Nous devons transformer cette Assemblée en test. Nousl. 8080 devons demander à tous les employés de choisir entre nous soutenir ou soutenir la Commanderie. S’ils nous soutiennent, qu’ils défient l’interdiction et viennent. Il faut que nous soyons clair avec eux : il y a des risques, mais c’est en venant que les choses changeront.

— Et c’est cohérent avec l’organisation que nous avons mis en place pour l’assemblée,l. 8085 reprend Frédéric. Nous l’avons annoncée dans la grande salle d’un rayon cinéma au cœur d’une zone résidentielle. Nous avons suffisamment d’employés de notre côté là-bas pour que nous ayons la salle et la sonorisation même si la Commanderie fait fermer le rayon. Et nous serons au milieu de la vie de beaucoup d’employés, qui verront ce qui se passe. Nous avons commencé à organiser un service d’ordre important, évidemment, mais de toute façon, la seulel. 8090 force que nous ayons réellement, c’est notre nombre. Même si le Consortium sabote notre assemblée, même si les débats ne peuvent pas avoir lieu, la simple présence de la population de la Nouvelle Lisbonne pour soutenir son assemblée sera déjà une réussite. »

l. 8095

*

« Noémie ! L’Assemblée commence dans deux heures... tu crois que ça sert encore à quelque chose ?

— Vanille... arrête de râler », me réplique-t-elle.l. 8100

Nous montons le long d’un escalier de service, qui mène jusqu’au niveau 1g, en traversant les niveaux intermédiaires.

« Nous ne passons pas souvent dans les rayons de formation pour y faire de l’information, me sereine-t-elle. Et puis j’ai envie de voir ce que c’est devenu depuis tout ce temps.

— Rien n’aura changé, tu verras, répliqué-je. Il n’y a que pour nous que toutl. 8105 semble différent. Nous ne sommes que des faits divers pour eux... Laisse tomber, c’est dangereux avec les brigades qui traînent partout. Nous devrions rester en bas jusqu’à l’assemblée.

— L’assemblée sera encore plus risquée, rétorque-t-elle. À deux heures près, nous n’avons pas grand chose à perdre... »l. 8110

Elle ouvre une porte. Nous arrivons sur la longitudinale trois, notre longitudinale... avant. Nous marchons en direction des transversales croissantes. Soucieuse, je prends la main de Noémie.

Nous fendons le va-et-vient des employés. Nous sommes à une heure de pointe, les gens rentrent chez eux. L’assemblée a été organisée le soir, pour que le plus de personnes possiblesl. 8115 puissent venir. Les gens marchent vite, d’un pas décidé, droit devant eux, sans faire attention à nous. On aurait envie de se planter devant eux, d’agiter la main devant leurs yeux, et de leur dire : « vous savez que ce soir n’est pas un soir comme les autres ? Il y a une assemblée, ce soir ! Une assemblée ! ». Ils ont l’air tellement... tellement normaux ! Tellement comme si rien ne se passait en ce moment, comme si tout étaitl. 8120 normal.

Ça n’a pas l’air d’arrêter Noémie. Un sourire se dessine sur son visage alors que le porche du rayon de formation se dessine sur le mur, un peu plus loin. Elle accélère le pas.

« Tiens donc ! Bonjour les filles ! »l. 8125

Nous nous arrêtons. Sur notre gauche, adossés contre le mur, Thomas et Céline, mains dans les poches de leurs vestes noires. Ils s’avancent à notre rencontre.

« Quel hasard, en effet, répond amèrement Noémie.

— Le hasard ? Oh, je ne sais pas, rétorque pensivement Thomas. Nous vous attendions.

— Comment cela ? m’exclamé-je.l. 8130

— La Commanderie essaye d’arrêter ce que vous faites, globalement. C’est peut-être une erreur, explique Thomas. Nous, on essayait juste de vous retrouver, vous. Depuis que la Commanderie nous a permis d’accéder à ses données de surveillance, ça n’a pas été trop difficile. On vous a vu sortir d’un escalier de service pour venir ici. Je me disais bien que vous repasseriez dans le coin, même si vous n’avez ni l’une ni l’autre un naturel assidu auxl. 8135 formations.

— Il semblerait qu’on puisse en dire autant de vous, rétorque acidement Noémie. Vous ne devriez pas être en train d’écouter sagement les âneries inutiles qui vous permettront un jour de servir glorieusement et servilement le Consortium ?

— Nous avons trouvé plus utile à faire, lance Céline, un peu en retrait. Et nous au moins,l. 8140 nous avons l’aval du Consortium, et des perspectives de carrière dans la Commanderie, voir sur Zarathoustra.

— Oh ! s’étonne faussement Noémie. Bien, je vois que vous êtes occupés, alors. Il se trouve que nous avons aussi plus utile à faire. Je vous souhaite de pouvoir aller sur Zarathoustra, au moins on ne vous verra plus ici. »l. 8145

Elle s’apprête à repartir, m’entraînant par le bras.

« Pas si vite ! » s’exclame Thomas. Il fait un signe, et trois autres jeunes des brigades de Zarathoustra se rapprochent pour nous encercler de loin.

« Vanille, reprend Thomas, la Commanderie va essayer de tous vous attraper ce soir. Vous ne pourrez rien faire. Ils vont vous emmener dans des quartiers spéciaux sur Zarathoustra...l. 8150 qui sont tout sauf agréables. Je te laisse le choix : je peux m’arranger pour que tu restes en dehors de tout ça, et que ça n’ait pas beaucoup de conséquences. Reste avec moi ! »

À ces mots, Céline s’éloigne nonchalamment de quelques pas. Je m’approche de Noémie, l’embrasse, et ajoute : « J’ai choisi depuis longtemps, Thomas. »l. 8155

Entraînant Noémie, je me mets à courir. Nous dépassons Thomas avant qu’il ne réagisse. Les autres se mettent à courir derrière nous. Nous bousculons les passants, slalomons entre la foule. Cette fois, on nous remarque.

« Vanille ! s’exclame Noémie. Là, un escalier de structure ! »

Nous nous dirigeons vers la porte grise. Comme pour le reste de la structure, la serrure a étél. 8160 désactivée. Nous entrons sans difficulté, et commençons à gravir au pas de course l’escalier métallique en colimaçon. Bientôt, nous entendons résonner sur les marches les pas de nos poursuivants.

« Où ça va ? soufflé-je à Noémie.

— J’ai l’impression que ça mène au moyeu, répond-elle.l. 8165

— Au moyeu ?

— Tu verras. »

Nous continuons à monter. C’est interminable. Derrière nous, j’ai l’impression que les pas se font plus distants. Mais ce n’est peut-être qu’une impression, tout comme celle que l’effort pour monter les marches devient moindre.l. 8170

Enfin nous voyons une lumière plus vive au travers des marches. Nous débouchons dans une sorte de tranchée, qui court sur tout le pourtour du cylindre de la station.

« Nous sommes dans le moyeu, le cœur de la Nouvelle Lisbonne », m’annonce Noémie.

Je lève la tête. Au-dessus de nous se trouve un autre cylindre qui tourne rapidement. Unel. 8175 tranchée sur son pourtour, parallèle à la notre, nous permet d’en voir l’intérieur.

« C’est le cylindre hors-rotation, m’explique Noémie. En ce moment, c’est nous qui tournons, pour maintenir l’illusion de gravité. Monte là-dedans. »

Elle me montre un chariot bordé d’une haute échelle, qui semble pouvoir circuler le long de la tranchée. Je grimpe dedans, Noémie me suis et enclenche un interrupteur. Le chariot se met enl. 8180 marche, pour rejoindre la rotation du cylindre du dessus. Peu à peu, je sens mes mains décoller de la rambarde sur laquelle elles étaient appuyées. Mes pieds n’ont plus envie de toucher le sol.

« Ce chariot va dans le sens inverse de la rotation de la station. Il annule la gravité artificielle. Viens, montons. »l. 8185

Elle agrippe les barreaux de l’échelle, et sans difficulté se propulse en hauteur, à l’intérieur du cylindre hors-rotation. Je la suis, hésitante, un peu effrayée par ces sensations inhabituelles. Je franchis un grand courant d’air qui me pousse un peu plus loin. En haut, elle me rattrape.

« C’est à cause du coussin d’air qui sépare le cylindre du reste de la station, expliquel. 8190 Noémie. Maintenant, reste accrochée aux rambardes métalliques. Il y en a un peu partout, ça t’évitera de partir n’importe où. Tu ne peux pas sortir du moyeu, mais je préfère ne pas avoir à aller te chercher. Avançons : ça m’étonnerait que les autres nous suivent bien loin, maintenant. »

J’acquiesce, levant la tête pour regarder l’endroit. L’intérieur du cylindre est énorme. J’ai dul. 8195 mal à discerner les détails des extrémités. Et surtout, reliés plus loin au cylindre hors-rotation par d’immenses échafaudages métalliques, de gigantesques vaisseaux spatiaux, à moitié désossés, sont échoués là, flottant sans peine hors de la fausse gravité de la station.

Nous passons non loin d’une coque dont la moité avant n’est qu’un entrelacs del. 8200 poutrelles métalliques. Des employés, minuscules par rapport à la masse de ce qui ressemble vaguement à un astrocargo, guident des bras articulés qui posent des blindages métalliques.

« Bienvenue dans les chantiers spatiaux de la Nouvelle Lisbonne ! » lance en souriant Noémie, ayant remarqué mes regards curieux. Des constructions sont posées à même le cylindre,l. 8205 des arceaux métalliques tracent des chemins pour y accéder. Noémie salue des employés qui flottent, reliés au cylindre par des filins de sûreté. Nous franchissons au moyen d’arceaux métalliques d’autres tranchées, dans lesquelles nous voyons en dessous le reste de la Nouvelle Lisbonne toujours en rotation.

« Nous allons pouvoir nous rendre directement sur le lieu de l’assemblée en passant par ici,l. 8210 me propose Noémie. Ainsi, on ne risque pas de faire de mauvaises rencontres sur le chemin. »

*

l. 8215

L’escalier résonne du bruit de nos pas. C’est... étrange de se sentir à nouveau lourde, scotchée au sol. Noémie dévale les marches, pressée. Je la suis, essayant de ne pas en louper une. L’escalier a été muni de néons avec économie, et est peuplé de recoins sombres.

« Nous allons passer par ici. » Noémie m’attend près d’une porte qu’elle tientl. 8220 ouverte.

Je la suis à l’intérieur. Nous sommes dans un étage sombre et bas de plafond. Nous longeons une énorme conduite d’aération, dont un embranchement rejoint parfois le sol ou le plafond.

« Et c’est où, ici ? lui demandé-je.l. 8225

— C’est le niveau de structure entre l’étage 1g- et l’étage 1g. Nous allons pouvoir nous rendre directement au plus proche du cinéma par ici. Regarde, longitudinale douze. Encore deux. »

Je regarde la plaque qu’elle m’indique. Je suis toujours impressionnée par sa capacité à s’orienter sans peine dans cette ville étrange. Après tout... elle y a passé la plupart de sal. 8230 vie.

« Noémie ?

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Que penses-tu des menaces de Thomas et Céline ? l’interrogé-je.

— Oh... ça doit sûrement être véridique, lâche-t-elle. La Commanderie semble les apprécierl. 8235 suffisamment pour leur donner ce genre d’information.

— Et ça ne t’inquiète pas ?

— Si. » Elle s’arrête, se retourne. « Tu préfères qu’on n’y aille pas ? » me demande-t-elle.

Je ne dis rien, la regarde.

« S’ils ont raison, reprend-elle, et que tout le monde est arrêté et envoyé sur Zarathoustra, etl. 8240 que nous restons toutes les deux ici, dans la structure... que ferons-nous après ? Tu crois que nous allons pouvoir continuer à vivre en paix toutes les deux si tous les autres se font prendre ?

— Non... soufflé-je.

— Alors nous n’avons pas vraiment le choix, n’est-ce pas ? commente-elle. Il faut que çal. 8245 réussisse.

— Je n’y crois pas, lâché-je.

— Moi non plus, Vanille, soupire Noémie. Moi non plus, je n’y crois plus. Mais nous n’avons pas d’autre choix que d’espérer. »

Elle me serre dans se bras, brièvement. Puis nous repartons.l. 8250

« Ici. » Elle désigne dans la pénombre une porte avec un logo d’escalier. Elle l’ouvre, je la suis. Nous descendons encore.

Noémie saisit la poignée de la porte de sortie, l’ouvre. Le vacarme d’une foule parvient immédiatement à nos oreilles. Nous sortons, nos yeux prennent quelques instants pour se réhabituer à la lumière intense de la longitudinale. Nous sommes au milieu d’une masse énormel. 8255 de gens, entassés là, dans un couloir qui paraissait autrefois si large. On parle, on crie, et on n’entend rien.

Noémie hurle dans mon oreille en désignant un rayon non loin, de l’autre côté de la transversale : « C’est là-bas ! C’est là que se tient l’assemblée. »

Nous ne bougeons pas, coincées par la masse de la foule. Je saisis sa main, je ne veux pas lal. 8260 perdre. Devant nous, plus loin, quelqu’un a trouvé le moyen de grimper en hauteur, et hurle dans un porte-voix, sans que nous puissions comprendre ses paroles. En longeant le mur du couloir, Noémie m’entraîne doucement pour essayer de se retrouver en face du rayon de l’assemblée.

Nous passons devant un haut-parleur enchâssé dans le mur. Celui-ci répète en continu :l. 8265 « Ordre est donné aux personnels de toute catégorie d’évacuer ce secteur de la Nouvelle Lisbonne. Ordre est donné... » Mais personne n’y prête attention.

Arrivées en face du rayon cinéma, nous regardons la foule franchir lentement les portes. « C’est pas possible, souffle Noémie. Il n’y a aucune salle dans cette ville qui peut contenir autant de monde. Il faudrait retourner dans la production alimentaire... On essayel. 8270 d’entrer ?

— J’ai envie de rester un peu à regarder tout ce monde, proposé-je. C’est... enivrant. »

Elle acquiesce. Nous nous appuyons contre le mur. On passe devant nous, des employés de tous âges, aux vêtements de couleurs bien différentes. Un certain nombre grognent à cause de la foule, mais continuent à avancer à pas lents, n’ayant pas vraiment lel. 8275 choix. La plupart ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire. Ils attendent, avancent, attendent.

Nous restons là longtemps, l’une contre l’autre. Progressivement, la densité de la foule diminue, le bruit aussi. Les messages du Consortium se font plus audibles. Noémie me désigne, plus loin, des silhouettes noires identifiables. Les brigades del. 8280 Zarathoustra sont là, immobiles. Elles attendent. La Commanderie ne doit pas être loin.

Autour de la porte du rayon cinéma, nous reconnaissons des membres de la commission service d’ordre. Quelqu’un sort du rayon cinéma, muni d’un porte-voix. Il s’adresse à la foule éparse qui reste dehors. « La salle est pleine, tout le monde est debout,l. 8285 on ne peut plus faire rentrer personne. C’est un succès pour la légitimité de notre assemblée ! » Des acclamations lui répondent. « Nous allons essayer de sonoriser une autre salle, pour que vous puissiez suivre les débats. Il va falloir attendre un peu, désolé ! »

Comme si c’était le signal qu’ils attendaient, les brigades de Zarathoustra se mettent en ligne,l. 8290 barrent chaque côté de la longitudinale. Et immédiatement après, un noir fantomatique s’étend comme une nappe de brouillard, partant de chaque extrémité de la longitudinale, se rejoignant au-dessus de nos têtes, entrant par les portes du rayon cinéma pour envahir les salles. « Je ne vois plus rien ! Vanille ! » hurle Noémie à côté de moi. Tout autour, la foule se met à s’agenouiller, à courir dans tous les sens, à se bousculer, àl. 8295 chercher quelque chose pour se rattraper. Ils ont tous l’impression qu’il fait un noir d’encre, que la Nouvelle Lisbonne a été plongée dans sa première vraie nuit depuis sa construction.

« Noémie ! Calme-toi ! » Je me place face à elle, lui attrape les deux bras. « Ce n’est qu’une illusion ! Il y a toujours de la lumière. Écoute-moi ! » Elle a les yeux écarquillés, fixant le vide.l. 8300 « Ferme les yeux et fais-moi confiance ! »

Elle m’obéit. Je l’entraîne vers une des extrémités où le brouillard s’arrête. Nous longeons le mur pour éviter les employés désorientés qui marchent dans tous les sens. Noémie tressaille à chaque fois qu’un affolé pousse un cri. Je les ignore, et j’avance. Nous arrivons à la limite du noir translucide. Mais de l’autre côté de la frontière, la ligne des brigades del. 8305 Zarathoustra interdit tout passage. « Nous ne pouvons pas aller plus loin ! » soufflé-je à Noémie.

Mais avant qu’elle ne me réponde, la limite du noir recule de quelques mètres. Nous nous retrouvons hors de la nuit. Les brigades se précipitent sur nous et plaquent tout le monde au sol. Aidés d’employés de la Commanderie, on nous entraîne vers des véhiculesl. 8310 autonomes, garés plus loin. Je suis séparée de Noémie. Je hurle, j’essaye de me débattre, mais on me maîtrise sans peine. Quelqu’un fouille mes poches, saisit mon badge. « Entrepôt six », annonce une voix. On remet mon badge dans ma poche, on me pousse dans un véhicule. On referme la porte. Je me retrouve dans le noir, le vrai noir. Seule.l. 8315

On pousse d’autres personnes dans le véhicule, à intervalle régulier. Chaque fois que la porte s’ouvre, je profite de l’instant de lumière pour regarder ceux qui m’entourent. Je reconnais vaguement des têtes connues.

« Ils font reculer leurs ténèbres peu à peu, et prennent les gens comme ça », lâche quelqu’un d’une voix rauque.l. 8320

« Ils séparent les gens qui ont beaucoup milité de ceux qui viennent exceptionnellement, nous explique plus tard un autre. C’est pour ça qu’ils prennent les badges. »

Puis, une fois le fourgon plein, il démarre. Nous sentons les vibration des parois.

« J’étais dans la salle, près de la porte, souffle une femme. Ils font sortir les gens un par un. »l. 8325

Tout le monde se tait. Je ferme les yeux dans le noir. Les vibrations de l’engin ; le souffle des autres ; la chaleur de mes voisins. J’évite de bouger. Noémie ! Où es-tu ?...

« On change de niveau. On va en 1g+ », commente quelqu’un. J’ai aussi l’impression diffuse que quelque chose a changé. Il doit être plus sensible aux changements de gravité que moi.l. 8330

Les vibrations de l’engin s’arrêtent. On ouvre la porte. La lumière m’éblouit. On nous sort les uns après les autres. Je suis ballottée par deux personnes qui m’emmènent sur un espèce de lit de camp, où ils m’attachent avec des sangles. Et me laissent là.

Peu à peu, je me réhabitue à la lumière. Au-dessus de moi, le plafond est bien haut, gris, nu. Les lumières y sont agressives. J’essaye de tourner la tête. À côté de moi, un autre lit de camp,l. 8335 une autre personne sanglée dessus. J’arrive à me redresser un peu. Des centaines de lits de camps sont alignés. Nous sommes dans un immense entrepôt vide. J’essaye de fixer mon regard sur ceux qui m’entourent. Mon cœur essaye de s’arracher de ma poitrine. Là-bas ! Noémie...

Je songe un instant à lui faire un signe. Mais je suis incapable du moindre mouvement. Jel. 8340 continue à la regarder. Qu’importe ! elle n’est pas loin...

À l’entrée, les véhicules de la Commanderie continuent à apporter du monde. Un jingle se fait entendre, annonçant une communication officielle sur le réseau sonore de la station.

« Une situation exceptionnelle se reconnaît au fait qu’elle ne dure pas longtemps, commencel. 8345 la voix à l’accent reconnaissable d’Erik Johansen. La grave crise qu’a connu le Consortium Planétaire est désormais finie. Je viens d’avoir la confirmation du commandant Guillermo Tchekov que la menace qui pesait sur les vies des employés de la station de la Nouvelle Lisbonne est enfin levée. Son action irréprochable a permis de sauver ce joyau de l’histoire de l’humanité qu’est la Nouvelle Lisbonne. Notre grande aventure commune lui doit beaucoup, et la Directionl. 8350 Centrale a donc décidé de lui octroyer définitivement la fonction et les pouvoirs qui étaient les siens sur la Nouvelle Lisbonne.

« Dans cette affaire, le Consortium Planétaire a dû faire face à une menace nouvelle, à un défi qui ne s’était pas encore présenté à nous. Nous avons nourri en notre sein la vermine qui a osé mettre en péril nos vies et notre projet. C’est une faute professionnelle grave, que nousl. 8355 saurons punir comme il se doit. Pour la première fois dans notre histoire, nous allons certainement être contraints de licencier. Les employés criminels payeront de leur salaire leur retour dans la misère terrienne.

« Cependant, nous sommes bien conscient que ce n’est qu’une minorité dissidente qui a mis en péril le fonctionnement de la Nouvelle Lisbonne par ses actes irresponsables. Nous ne voulonsl. 8360 aucunement porter préjudice aux nombreux employés qui se sont retrouvés entraînés contre leur grès dans les machinations dangereuses des terroristes. Nous savons que la plupart des employés de la Nouvelle Lisbonne sauront rester fidèles à notre grand projet commun, et à son commandant.

« Nous souhaitons à ce propos faire preuve de gratitude envers les valeureux employés de lal. 8365 Nouvelle Lisbonne. Nombreux sont ceux qui, voyant comment le futur de l’humanité était remis en cause par les actes barbares de certains, ont décidé de s’investir corps et âme pour sauver leur bien commun et leur destinée. Je tiens à saluer la vaillance et le courage de tous les employés de la Nouvelle Lisbonne qui ont su rester fidèles au Consortium dans la tempête de ces dernier temps. C’est pourquoi, la Direction Centrale a accepté de distribuerl. 8370 une partie du capital du Consortium Planétaire aux employés désireux, à la hauteur totale d’une minorité de blocage. Nous vous offrons cela en remerciement pour votre fidélité, car nous trouvons normal que vous, les héros quotidiens de l’épopée de ce siècle, puissiez siéger au Conseil d’Administration de notre grande entreprise, et que vous puissiez ainsi avoir votre mot à dire dans la direction que nous donnons à vosl. 8375 vies.

« Enfin, je me réjouis de pouvoir annoncer que cette fin de crise signe le départ pour nous d’une nouvelle ère. La mise en place de la station Zarathoustra, fortement ralentie par ces évènements, va enfin pouvoir reprendre. De plus, nous allons maintenant pouvoir lancer les premières études en vue de la prochaine étape de notre grand projet : les stations d’extractionl. 8380 d’hélium sur les satellites de Jupiter. Une nouvelle page de l’histoire qui, grâce à vous, va bientôt pouvoir s’écrire. »

Dans l’entrepôt, personne ne commente la nouvelle. Les quelques visages que j’arrive à apercevoir sont dépités, et attendent la suite. Depuis la fin du discours, plus aucun véhicule de la Commanderie n’est entré dans l’entrepôt. Il semblerait qu’ils aient amené tout le monde. Qu’ilsl. 8385 nous aient tous attrapés, emmenés, ligotés.

Un gradé de la Commanderie marche lentement entre les lits, escorté par deux employés la main sur leurs matraques. Il marque un temps d’arrêt devant Noémie, repart. Quand il passe devant moi, je le reconnais. C’est ce nouveau commandant, nommé pour nous mater. Un peu plus loin, il s’arrête à nouveau, et lance à la personne située dans le lit face à lui : « Je vousl. 8390 connais, n’est-ce pas ?

— En effet, lui répond la voix de Mélodie, glaciale.

— Où est-ce que nous nous sommes déjà vu ? lui demande le commandant.

— Lilith, lâche Mélodie.

— Oh... Lilith, répète pensivement le gradé. Oui, en effet. C’est à cause de moi que vous êtesl. 8395 ici, n’est-ce pas ? Vous... la jeune fille là-bas... et cet homme, aussi, non ? Une erreur, semble-t-il, une erreur... Peut-être que je peux faire quelque chose pour vous, en souvenir d’une amie commune ?

— Qu’accepteriez-vous de faire ? lui rétorque Mélodie.

— Je ne sais pas... vous faire aller sur Zarathoustra, au lieu de vous renvoyer sur Terre, parl. 8400 exemple, propose le commandant. D’autant plus que, si je me rappelle bien, si vous retournez sur Terre, d’autres se souviendront aussi de vous...

— Seriez-vous prêt à le faire pour tout ceux qui sont dans cette salle ? demande Mélodie.

— Non, répond immédiatement le Commandant. J’ai mes ordres, voyez-vous. Le bien dul. 8405 Consortium, vous savez ce que c’est.

— Alors oubliez, Guillermo, termine froidement Mélodie. Je ne veux pas de traitement de faveur. »

Il hausse les épaules. « Je ne vous gâcherai pas le plaisir de jouer les héroïnes », lâche-t-il avant de se retourner.l. 8410

« Laissez-nous juste ensemble », lui lance alors Noémie. Il se retourne vers le lit de celle-ci. « Et avec elle », rajoute Noémie en me désignant du menton. Je lui souris. Le commandant se tourne vers moi, me regarde brièvement. Puis hausse encore une fois les épaules avant de continuer à marcher entre les lits.

Plus loin, il ordonne aux autres employés de la Commanderie : « Administrez-leur lesl. 8415 calmants et lancez les procédures de transferts. J’attends vos rapports. »

Au bout de chaque rangée de lits, des infirmiers dégainent des seringues. Je les regarde avancer lentement, lit après lit. Quand ils arrivent à celui de Noémie, celle-ci se débat hargneusement. Deux employés de la Commanderie s’approchent pour l’immobiliser.

« Je n’ai pas besoins de vos bras autour de moi ! hurle-t-elle. Je n’ai pas besoin de vosl. 8420 drogues pour me calmer ! » L’infirmier enfonce la seringue dans son bras. Elle cesse de s’agiter.

Je tourne la tête vers le plafond. Bientôt mon tour. J’ai les yeux humides. L’ombre d’un infirmier se pose sur mon visage. Il saisit mon bras. À quoi bon résister ? Noémie ne bouge plus, elle aussi. Je sens la seringue s’enfoncer sous ma peau. Puis, le noir.l. 8425

*

Blanc. Tout est blanc. J’ai les yeux ouverts... je crois. J’ai l’impression de respirer, aussi. C’est presque certain. J’essaye de remuer quelque chose. Une main. L’effort m’envoiel. 8430 des aiguilles de douleur dans tout le bras. Mais j’ai l’impression que mes muscles se sont tout de même contractés. Un peu. Je réessayerai plus tard. Le blanc n’est plus tout à fait blanc. Il est... flou. Autour de la forme blanche, des couleurs plus sombres se dessinent. Ma vue revient peu à peu. Du noir. Des couleurs. Le blanc, toujours, mais plus partout. Un... un mur. Je tourne la tête. Enfin... je la penche un peu, etl. 8435 elle tombe de côté, ma joue contre ce qui ressemble à un oreiller. Oui, un lit. Je suis allongée sur un lit. À côté de moi, un autre lit. Je commence à voir presque clair. Rouge. Les contours commencent à redevenir nets. Je bouge un peu, je tressaille. Ça fait moins mal. Cheveux courts. Chemise rouge. Mon cœur fait un bon dans ma poitrine. Noémie !l. 8440

Une infirmière passe, remarque que je m’agite. « Bienvenue sur Zarathoustra. »

2110

l. 8445

Consortium Planétaire cherche terrien jeune, dynamique, mobile, pour emploi à vie sur Zarathoustra. Logement, nourriture garantis. Possibilité d’un futur.

Petite annonce du Pôle Activité, Rabat, Maroc, juin 2110